‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 42 sur 54 · DIALOGUE VI · texte numérisé non relu

DIALOGUE VI

Les ((uiétistes abandonnent l'Évangile, l'Église et la tradition, pour suivre ce qu'ils appellent faussement volonté de Dieu. Béatitude et purgatoire des quiétistes en cette vie. État d'union essentielle selon eux, dans lequel l'âme, pour demeurer en Dieu, n'a plus besoin de Jésus-Christ médiateur.

La pénitente. — Voilà, mon Père, cet excellent ami, dont je vous ai entretenu plusieurs fois : c'est mon beau-frère, de qui je vous ai promis la connaissance, l'homme du monde après vous à qui j'ai plus d'obligation. iJ'espère recevoir de vous deux de pareils remerciements, de vous avoir fait connaître l'un à l'autre, et par là mis en état de vous estimer réciproquement, comme vous le devez.

Le docteur. — Je souhaite, mon Révérend Père, que cette entrevue soit utile à celle qui a bien voulu la ménager. Que nui sœirr apprenne de vous ou de moi, ou de tous deux ensemble, si cela se peut, les choses les plus essentielles à son salut. Nous lui devons tous deux la vérité, et moi plus |)articuUèrenient, e1 par ralhance ((ue j'ai avec elle, et par la, reconnaissance sur 1 honneur ([u'elle me procure aujnurcriiui, en me présentant à un homme de votre mérite.

Le directeur. — Votre réputation, monsieur, est venue jus-

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qirà moi, et par madame votre belle-sœm-, et par d'autres endroits. Votre présence promet encore des choses au delà de votre réputation : il me semble qu'avec un peu de bonne foi de part et d"autre, on peut aller loin dans F éclaircissement de la vérité, si on la préfère du moins aux sentiments comnnms et aux pratiques reçues, qui n'ont pour Tordinaire d'autre avantage sm' elle que le temps et le grand nombre.

Le docteur. — Que voulez-vous dire, mon Père? qu'en matière de religion, ce n"est pas assez qu'une chose, par exemple un dogme ou une maxime, pom être vraie, ait été crue de tout temps, même dès l'établissement de la religion ; qu'elle ait été crue de tous ceux qui jusqu'à présent oiit professé la rehgion?

Le directeur. — Non \Taiment, ce n'est pas assez.

Le docteur. — Je l'ai jugé ainsi, et qu'il fallait encore, pour être ATaie, qu'elle fût \Taie en soi.

Le directeur. — Vous y êtes, et il y a du plaisir à parler à des gens conmie vous.

Le docteur. — Je vous suis obligé ; mais il faucbait pourtant que vous eussiez la bonté de me dire à quelle autre marque du moins vous connaissez qu'une maxime de reUgion est vraie. Par exemple, ce que TEgiise jusqu'à ce jour a appelé la joie du Saint-Esprit, la paix d'une bonne conscience, est, selon vous, {{uelque chose d'humain et d'abominable devant Dieu : par où êtes-vous persuadé que cette doctrine est véritable? et dans cette persuasion, évitez- vous cette union céleste? vous refusezvous à cette traïuiuillité de l'âme, suite si naturelle de la pratique de la vertu?

Le directeur. — Je le sens mieux, monsieur, que je ne le puis dire; ce n'est pas par entêtement, comme on pourrait se l'imaginer, que cela arrive, juais par impuissance de se mêler de soi, parce que l'on est dans un état où l'on ne se connaît plus, où l'on ne se sent i)lus (Ij. Vous demanderez à une-âme : « Qui vous porte à faire ou à éviter teUe clujse? c'est donc que Dieu vous l'a dit? qui vous a fait connaître ou entendre ce qu'il

(1) L'âme ne se sent phts, ne se voit plus, ne se «■tiniiaît plus ; elle ne voit rien de Dieu, n'eu comprend rien, n'eu distinirue rien ; il n'y a plus d'amour, de lumières, ni de couuaissance. (Livre des Torrents, !'■•' part., chap. ix. n" G, p. 231.)

Cette âme ne se sentant pas, n'est pas -en peine de chercher ni de rien faiie : elle demeure comme elle est. cela lui suffit. Mais que fait-elle? Rien, rien et toujours rien. (Ibidem. V'= part., chap. ix, W'^K p. 233.)

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voulait? — Je n'entends rien, je ne pense à rien connaître ; tout est Dieu et volonté de Dieu (1). »

Le docteur. — Vous savez donc, mon Père, ce que c'est du moins que la volonté de Dieu?

Le directeur. -^ Point du tout, monsieur : aussi ne suis-je pas capable (renlendrc nulle raison, ni d"t'ii l'cndic aucuiu' de ma coiuluite.

Le docteur. — Que vous soutenez ])ourtant excellente lorscpie vous fuyez la paix de la bonne conscience, comme une chose al)ominable aux yeux de Dieu.

Le directeur. — Cela est vrai : j'agis en cela infailliblement, et je ne puis en douter, depuis que je n'ai pas d'autre principe ((ue le principe infaillible.

Le docteur. — Qui est la volonté de Dieu?...

Le directeur. — Cela s'entend.

Le docteur. — Que vous ne connaissez néanmoins on aucune manière?

Le directeur. — Je vous l'ai dit • je ne sais ce que c'est que volonté de Dieu.

Le docteur — C'est trop le répéter, je l'ai l)ien retenu. Mais, mou père, si les prélats de l'Eglise et les docteurs de la religion osaient vous apprendre cette volonté de Dieu que vous ignorez, vous enseigner la vérité, et vous détromper du mensonge?

Le directeur. — Vous n'y ête pas, monsieur : toutes les créatures me condamneraient, que ce me serait moins qu'un moucheron (2).

Le docteur. — Je vous entends, vous ne connaissez sur le

(1) Toutes les créatures la condaiiuieraieiit que ce lui serait moLus qu'un moucheron, non par entêtement et fermeté de volonté comme on se l'iniagine, mais par mipuissance de se mêler de soi, parce qu'elle ne se voit plus. Vous demandez à cette âme : « Mais qui vous porte « à faù-e telle ou telle chose? C'est donc que Dieu vous l'a ftt, vous « a fait comiaître et entendre ce c[u'il voulait? — Je ne connais rien, « n'entends rien ; je ne pense à rien connaître, tout est Dieu et « volonté de Dieu. Je ne sais ce que c'est que volonté de Dieu. Aussi « ne suis-je pas capable [d'entencbe] nulle raison, ni d'en rendre « aucune de ma conduite. J'agis cependant infailliblement, et ne « puis douter, depuis que je n'ai point d'antre principe rpie le prm- « cipe infaUlible. (Livre des Torrents, 2>' part., chap. ii, n" 7, p. 25(1.)

(2) Voir la note qui précède, n^^te n" GO dans Fédition originale des Dialogues.

fait de la religion nulle autorité sur la terre. Mais êtes-vous tous de ce sentiment? J'ai de la peine à le croire.

Le directeur. — Tous sans exception : vous pouvez vous fier à moi.

Le docteur. — C'est-à-dire, mon Père, que vous faites tous dans l'Eglise un schisme secret et intérieur, avec le moins de scandale qu'il vous est possible. Comprenez-vous, ma sœur, la doctrine du Père? Peut-être qu'il ne s'était pas encore ouvert à vous jusque-là.

Mais, mon Révérend Père, le moyen de raisonner avec un homme qui n'a pour règle dans ses sentiments et dans sa conduite que le principe infaillible de la volonté de Dieu, dont il n'a nulle connaissance, et qu'il ne veut apprendre de persoime? Vous en rapporteriez-vous aux décisions de la Sorbonne, dont je pourrais peut-être vous rendre compte sur quelque article que ce pût être?

Le directeur. — Demandez à madame votre belle-sœur.

Le docteur. — Eh bien, madame, vous me dites que non, je le vois bien. En croiriez-vous, mon Père, la doctrine des Pères, celle des conciles, celle des apôtres?

Le directeur. — Volonté de Dieu, mon cher monsieur, Dieu même, principe infaillible, règle infaillible : voilà où je m'en tiens.

Le docteur. — Mais, mon Père, vous en croyez donc la parole de Dieu, l'Évangile^de Jésus-Christ?

Le directeur. — L'Évangile, monsieur, n'est pas Dieu : c'est seulement ce qu'il a dit.

Le docteur. — En effet, mon Père, pour connaître la volonté de Dieu, que vous ignorez, dites-vous, quoiqu'elle soit votre règle infaillible, c'est peu de lire le livre de la parole de Dieu, où il nous révèle ses mystères, nous donne sa loi et ses commandements, où il nous prescrit expressément tout ce- que nous devons croire et tout ce que nous devons faire. Ce n'est donc pa%, mon Père, dans l'Évangile que vous avez trouvé le plan de cette nouvelle doctrine, qui met aujourd'hui taijt de différence entre vous et moi? Comment, mon Père, entre autres rapports dont vous conviendrez, n'avons-nous pas cela de commun ensemble, que par le chemin des peines et par la voie des souffrances nous tâchons d'aixiver à Dieu, dont la connaissance doit être notre souveraine féHcité? Mon Père, parlons clairement, je vous prie, et sans équivoque : pour approuver ou ])our réfuter votre doctrine, il est nécessaire de la bien

DIALOGUES SUII LE nUIKTISME = 237

ciiU'iuhi'. Voulez-vous ijue je vous parle iVaiicheiuenl? Si Ion me demandait eo ((ue c'est que le quiétisme, je répondi-ais : <( C'est une imitation telle quelle du christianisme; c'est un encliérissement, un mauvais ratHnement sur la religion de .lésus-Christ. » Quand il ne serait pas Dieu, ce qifon ne peut penser sans blasphème, et (pie sa loi ne serait pas divine, il est le premier en date, sa l'eligion est en possession de tous les cœurs et de tous les esprits, elle est celle de TEtat. Les esprits outrés, subtils, am!)itieux, viennent trop tard pour se faire valoii' et s'attirer de la suite par une doctrine entièrement opposée à la clu'étienne. Ils ont été obligés de retenir ses mystères, une partie de sa créance, ses termes et son »t\\e, les mêmes apparences dans la morale et dans la praticjue. Il faut vous tâter et vous examiner de bien prèr; pour vous connaître. Par exemple, vous ne niez pas le purgatoire?

Le directeur. — Non.

Le docteur. — Ni la nécessité de la pénitence en cette vie ou en l'autre pour faire son sahit et posséder la gloire de Dieu?

Le directeur. — Nous ne j)rêchons autre chose.

Le docteur. — Nous de mênu\ Écoute^ cependant. Nous plaçons, mon Père, le purgatoire et Fautre vie dans Tautre vie. Vous autres, vous ])lacez le purgatoire et l'autre vie dans la vie présente. Dites-moi, nuui Père : par Toraison éminente et le iidèle abaiulon, n'ac({uérez-vous pas Timpeccabilité, rinadmissibilité de la grâce ?

]^E directeur. — Cela est vrai.

Le docteur. — Ne vous trouvez-vous j)as dans la même iiuiocence tpi'Eve avait en sortant des mains de Dieu avant de s'être laissé séduire ?

Le directeur. — Ce sont nos |)ropres termes.

Le docteur. — Ce qui serait péché dans les auties ne l'est plus pour vous?

Le directeur. — Vous avez vu cela dans nos livix's.

Le docteur. — Vous voyez que je ne vous impose point. Car c'est au Cantique des cantiques que vous égalez cet état subhine à la gloire des bienheureux, avec cette seule différence ([ue le quiétiste possède sans voir, et que les saints voient ce (prils possèdent ; et vous ajoutez que la vue de Dieu n'est pas l'essentielle béatitude.

Le directeur. — Tout cela est vrai.

Le doctei'R. — Vous êtes, mon Père, de si bonne foi ({ue nous aurons un extrême plaisir, ma sœur et moi, d'entendre de

votre bouche le purgatoire du (luiélisme et de vous en croire i^ur votre parole.

Le directeur. — Nous sommes persuadés, monsieur, qu'une dévotion sensible et une vie animale est la même chose ; qu'une âme au contraire ne se purifie entièrement que par les sécheresses, que par Tabandonnement de Dieu, par les tentations, par les ténèbres, par les angoisses mortelles, par les chagrins, par les afflictions, par les transes de la mort, par une privation de toute consolation, par de cnielles douleurs, par un martyre continuel, enfin par une agonie qui se renouvelle incessamment.

Le docteur. — Mon Père, vous en oubliez la moitié ; car je vois bien qu'il ne s'agit que de trouver des termes, et surtout qui soient équivalents. Dites encore, mon cher Père, que l'âme se ])urifie par des doutes, par des scrupules, par des craintes et des défiances, par des rongements dentrailles, par des sécheresses passives, par des contradictions, par une répugnance continuelle au bien, par des abandoimements intérieurs, par des désolations horribles, par des suggestions importunes, par des resserrements amers et perpétuels : par être en proie à la colère, à lirapatience, à la rage, aux blasphèmes, au désespoir, aux appétits désordonnés ; par être dénuée de toutes les vertus, ex])osée à tous les crimes et à des tourments égaux aux peines infernales. N'ai-je rien oublié de tous les sentiments qui sont couchés dans vos livi'es connue sur une longue liste? Dites-lemoi franchement, car il est difficile que la mémoire rappelle tout d'un coup un si grand nombre de termes, qui signifient ])resque la même chose, et qui ont peut-être coûté un jour entier à son auteur pour les chercher dans le creux de son inuigination et les mettre ensuite dans un cadre qui puisse contribuer à la beauté et à l'énergie du style.

Le directeur. — Vous badinez, mon cher monsieur, de ce qui nous tire à tous les larmes des yeux...

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