‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 43 sur 54 · DIALOGUE VIT · texte numérisé non relu

DIALOGUE VIT

Oraison de foi puro, parfaite béatitude. Idée de Dieu présent partout, seul objet de cette foi. Baisers, att(juchenients, mariages, martyres spirituels. Propriété et activité opposées à l'union essentielle, et sources de tout dérèglement. Abandon parfait, mort sph'ituelle. Suites horribles de ces principes, découvertes et avouées en partie par les quiétistes, avec la réfutation de leurs explications". Comptabilité de l'état d'union essentielle avec les crimes les plus énormes.

Le directeur (1). — Il faut qu'un bon contemplatif sache ses Torrents par cœur : c'est là où il voit le sublime de son état, le point essentiel et capital où aboutit toute la doctrine des mystiques. Écoutez : « Notre Srigneur commence à dépouiller l'âme peu à peu, à lui ôter ses ornements, tous ses dons, grâces et lunùères, qui sont comme des pierreries qui la chargent ; ensuite il lui ôte toute facilité au bien, qui sont comme les habits ; après quoi il lui ôte la beauté de son visage, cjui sont comme les cU\ines vertus qu'elle ne peut plus pratiquer. Autrefois elle avait des dégoûts, des peines, mais non des impuissances ; ici tout pouvoir lui est ôté (2). »

Le docteur. — Quel pouvoir, s'il vous plaît, lui est ôté?

Le directeur — N'avez-vous pas entendu? le pouvoir de pratiquer la vertu.

Le docteur. — Et celui de suiM'e le vice?

Le directeur. — Il lui demeure sans doute : car le dénuement de toutes vertus emporte naturellement la pratique de tout vice.

Le docteur. — Je l'entendais ainsi, et (pie cette âme se trouvât insensiblement surchargée de péchés.

Le directeur. — De péchés, c'est-à-dire de choses qui

(1) La discussion s'est engagée sur l'oraison et l'union essentielles, et le docteur a demandé comment de « l'anéantissement de l'âme » pouiTait «■ résulter une union intime, immédiate, essentielle avec Dieu ».

(2) Livre des Tormd^. V" parf.. clmp. vu. §§ 1 et 2, n"^ 13 et 21, )). 195-190 et p. 201.

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seraient des péchés pour des imparfaits, mais non pour une parfaite abandonnée.

Le docteur. — Je n'y suis plus, mon Père, et je ne vois pas cpie ce cpii est péclié en «oi ne le soit pas pour tout le monde. J'ai cru jusqu'à cette lieure que le péché dans les parfaits causait de l'imperfection, comme il augmente l'imperfection dans tes imparfaits.

Le directeur. — Vous croyez fort mal ; car comment voulez-vous que le péché ait prise sur une âme qui n'est plus en soi ni par soi, qui est recoulée, qui est abîmée en Dieu par une présence foncière et centrale? il faut prendre garde à cela (1).

Le docteur. — Exphquez-vons s'il vous plaît.

Le directeur. — « L'âme », monsieur, « dans ce bienheureux état d'union essentielle, qui, est la récompense du parfait abaiulon, se trouve associée à la sainte Tiinité, participe aux attril)uts divins : elle a les mêmes ornements dont le roi est paré, c'est-à-dire, (pi'elle est oi'née des perfections de Dieu ; elle entre dans une excellente participation de l'immensité de Dieu, notre mer, qui est l'essence divine. Voilà comme elle s'exphque. Elle a en effet son repos en Dieu. Que dis-je? elle est le repos même, elle est Dieu (2). Comme il ne peut jamais cesser de se regarder soi-même, aussi ne cesse-t -il point de regarder cette âme. »

Le docteur. — Quoique rempHe de péchés''' vous l'avez dit.

Le directeur. — C'est le mystère, mon cher monsieur; cette âme n'est plus ; elle a recoulé, vous dis-je, dans l'essence

(1) L'âme peut sans cesse s'écouler en Dieu, comme dans son terme et son centre, et y être mêlée et transformée sans en ressortir, ainsi qu'un fleuve qui est une eau sortie de la mer, se trouvant hors de son origine, tâche, par diverses agitations, de [s'en] rapprocher, jusques à ce qu'y étant enfin retombé, il se perd et se mélange avec eUe. (Explication du Cantique des cantiques, chap. i, verset 1, p. 6-7.)

(2) L'âme étant d'une nature toute spirituelle, elle est très propre à être unie, mêlée et transformée en Dieu. {Explication du Cantique des cantiques, chap. i, verset 1, p. 8.)

Ici l'âme ne doit plus faire de distinction de Dieu ot d'elle : Dieu est elle, et elle est Dieu. (Iliidem, chap. vi, verset 4, p. 145.)

Mon bien-aimé m'a changée en lui-même, en sorte qu'il ne « saurait plus me rejeter : aussi je ne crams plus d'être séparée de lui ». 0 amour ! Vous ne rejetez plus une telle âme, et l'on peut dire qu'elle est pour toujours confirmée en amour. Le bien-aimé, ne voyant rien en son épouse qui ne soit de lui, n'en détoume plus ses regards et son amour, comme il ne peut jamais cesser de se regarder et de s'aimer soi-même. {Ibidem, chap. vu, verset 10, p. 175-176.)

DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME = Ui

divine : comment voulez-vous qu'elle pèche même en faisant des actions de péché?

Le docteur. — Et moi, je vous répète, cette âme n'est plus : comment peut-elle mériter? comment est-elle digne des hauteurs et des élévations oîi vous venez de la porter? Voilà sans mentir un abandon bien payé, pour être aussi aveugle et fait sans aucun discernement de la volonté de Dieu siu- elle. On doit voir de terribles effets et d'étranges suites de cette âme qui n'est plus, mais qui est, dites-vous, toute perdue en Dieu.

Le directeur. — « C'est » en effet « une chose horrible, qu'une âme ainsi nue. des dons et des gi'âces de Dieu. On ne pourrait croire, à moins d'expérience, ce que c'est ; mais c'est encore peu. Si elle conservait sa beauté, il la lui fait perdre et la fait devenir laide. Jusques ici l'âme s'est bien laissé dépouiller des dons, grâces, faveurs, faciUté au bien ; elle a perdu toutes les bonnes choses, comme les austérités, le soin des pauvres, la facihté à aider le prochain ; mais elle n'a pas perdu les divines vertus. Cependant ici il les lui faut perdre quant à l'usage; car quant à la réalité, il l'imprime fortement dans l'âme : elle perd la vertu comme vertu, mais c'est pour la recouvrer toute en Jésus-Christ. Cette âme, dans le commencement de ce degi'é, a encore quelque figure de ce qu'elle était autrefois : il lui reste ime certaine impression secrète et cachée de Dieu, comme il reste dans un corps mort une certaine chaleur qui s'éteint peu à peu. Cette âme se présente à l'oraison, à la prière ; mais tout cela lui est bientôt ôté. H faut perdre toute oraison, tout don de Dieu ; elle ne la perd pas pour une, deux, ou trois années, mais pour toujours. Toute facihté au bien, toutes vertus lui sont ôtées ; elle reste nue et dépouillée de tout. Le monde, qui l'estimait tant autrefois, commence à en avoir horreur. L'âme se corrompt peu à peu. Autrefois c'étaient des faiblesses, sdes chutes, des défaillances : ici c'est une corruption horrible, qui devient tous les jours plus forte et plus horrible. 0 Dieu ! quelle horreur pour cette âme ! Elle est insensible à la privation du Soleil de justice; mais de sentir la corruption, c'est ce qu'elle ne peut souffrir : ô Dieu ! que ne souffrirait-elle pas plutôt? C'est cependant un faire le faut ; il faut expérimenter jusqu'au fond ce que l'on est. Mais ce sont peut-être des péchés? Dieu a horreur de moi ; mais que faire? D faut souffrir, il n'y a pas de remède (1). »

(1) Livre des Torrents, l^e part., chap. vu, § 2, n° 24, et § 3, n° 1, p. 202-203 ; chap. viii, n"^ 4 et 8, p. 220-222.

La BrîUYKHiï. 10

Le docteur. — J'écoute, mon Père, de toutes mes- oreilles ; mais je ne vois point, dans tout ce que vous m'avez dit, votre union de l'âme avec Dieu, ni rien même qui en approche, à moins que ce ne soit à l'endroit où elle est insensible à la privation du Soleil de justice, c'est-à-dire à la grâce de Jésus- Clmst.

Le directeur. — jM'avez-vous pas encore com^îris, monsieur, que cette bienheureuse âme étant morte par la privation de toutes les vertus, connue nous avons dit, elle a perdu toute vertu propre et ainsi toute propriété. « Elle n'est donc pure dorénavant que de la pureté divine ; j'entends pure de la pureté du fond dans lequel elle est transformée au centre, par lequel elle est attirée » : cela est-il si incompréhensible? « La félicité de l'âme dans cet état consiste à se laisser ensevehr, enterrer, écraser, marcher, sans se remuer non plus qu'un mort ; à souffrir sa puanteur, et se laisser pourrir dans toute l'étendue de la volonté de Dieu, sans aller chercher de .quoi éviter la corruption. Non, non, laissez-vous telles que vous êtes, pauvres âmes, sentez votre puanteur : il faut que vous la connaissiez, et que vous voyiez le fond infini de corruption qui est en vous. Mettre du baume, est tâcher par quelque moyen vertueux et bon de couvrir la corruption et d'en empêcher l'odeur. Oh ! ne le faites pas, vous vous feriez tort. Dieu vous souffre bien, pourquoi ne vous souffririez-vous pas (1)? »

Le docteur. — Cela est-il tiré de votre Livre des Torrents?

Le directeur. — Mot pour mot, monsieur : je ne vous dérobe rien.

Le docteur. — Cet endroit-ci est clair, et défend bien formellement aux âmes souillées de péchés, même les plus sales et le? plus honteux, d'appliquer à leurs plaies le baume des vertus, conune de la chasteté, de la continence, de la tempérance.

Le directeur. — Vous frappez au but, et je ne sache pas qu'aucun de nous l'ait encore entendu d'une autre manière. Les mots de corrujdion, de pourriture, de puanteur mènent là tout di"oit. Voyez l'endroit qui suit : « Enfui cette âme commence à ne plus sentir sa puanteur, à s'y faire, à y demeurer en repos, sans espérance d'en sortir jamais, sans pouvoir rien faire pour cela (2). )) «

(1) Livre des Torrents, V^ part., cliap. viir, n° 17, p. 226.

(2) Ibidem., V<^ part., chap. viii, n° 14, p. 225.

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