‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 44 sur 54 · DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME · texte numérisé non relu

DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME

Le docteur. — Je vous suis : voilà cette âme ([iii croupit dans son péché.

Le directeur. — « C'est alors que commence l'anéantissement. ))

Le docteur. — Quoi? riinmilité chrétienne?

Le directeur. — Non vraiment, mais la perte de tontes îïrâces et de toutes vertus : ne l'oubliez pas. « Autrefois », en cet état, « elle se faisait horreur : elle n'y pense plus ; elle est dans la dernière misère, jusques à n'en avoir ])lus d'horreur. Autrefois elle craignait encore la communion, de peur d'infecter Dieu : à présent elle y va comme à table, tout naturellement (1) ».

Le docteur. — Et sans craindre d'infecter Dieu par ses péchés et ses ordures, qui ne lui font plus d'horreur, qui ne lui font plus ancun scrupule, qui ne lui pèsent plus sur la conscience, auxquels elle serait fâchée de donner la plus petite attention. Suis-je dans le fait?

Le directeur. — « Les autres ne la voient plus qu'avec horreur ; mais cela ne lui fait point de peine : elle est même ravie que Dieu ne la regarde plus ; qu'il la laisse dans la pourriture, et qu'il donne aux autres toutes ses grâces ; que les autres soient l'objet de ses affections, et qu'elle ne cause que de l'horreur (2). Vouloir être rien aux yeux de Dieu, demeurer dans un entier abandon, dans le désespoir même ; se donner à lui lorsque l'on en est le plus rebuté, s'y laisser et ne se pas regarder soimême lorsque l'on est sur le bord de ral:)îme : c'est ce qui est très rare, et qui fait l'abandon parfait (3). De dire les épreuves étranges qu'il fait de ces âmes du parfait abandon qui ne lui résistent en rien, c'est ce qui ne se peut et ne serait pas compris. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne leur laisse pas une chose qui puisse se nommer, ni en Dieu, ni hors de Dieu (4). »

Le docteur. — Je remarque, mon Père, qu'après avoir plongé cette pauvre âmé dans le désespoir, dans la corruption et dans la pourriture, comme si ce ne devait être que le commencement de ses souffrances, vous nous parlez d'épreuves si étranges et si inouïes qui doivent encore l'exercer, qu'il semble que vous les taisiez par la défiance où vous êtes qu'elles ne soient

(1) Livre des Torrents, n° 15, p. 225-226.

(2) Ihidem, 1^^ part., chap. viii, n"* 10 et 11, p. 223.

(3) Ibidem, 2^ part., chap. i\ n" 10, p. 251.

(4) lUdem, 2«part., chap. ii, n° 1, p. 252.

pas comprises. Je cloute aussi, de ma part, que madame et moi devions vous les demander avec plus d'instance ; car enfin nous pourrions apprendre des choses abominables.

Le directeur. — Mais, monsieur, faut-il s'expliquer plus clairement sur cette matière? N'est-ce rien vous dire, quand on vous dit que Dieu ne laisse pas à ces âmes Vomhre cVune chose qui se puisse nommer, ni en Dieu, ni hors de Dieu? Comprenez, si vous pouvez, l'étendue de ces paroles : cela est immense.

Le docteur. — Quoi? mon Père, plus d'amour de Dieu? plus de crainte de Dieu et de ses jugements? plus de foi, plus d'espérance, plus de vertus, plus de bonnes œu\Tes, plus d'humilité, plus de continence, plus de chasteté, plus de grâces? Dieu est si bon, il est si miséricordieux ! exigerait-il d'une âme un si prodigieux abandonnement?

Le directeur. — Lisez, monsieur, nos Torrents;' yous y verrez « qu'une âme de ce degré porte un fond de soumission à toutes les volontés de Dieu, de manière qu'elle ne voudrait pas lui rien refuser ; mais lorsque Dieu exphque ses desseins particuliers, et qu'usant des di'oits qu'il a acquis sur elle, il lui demande les derniers renoncements et les plus extrêmes sacrifices, ah! c'est pour lors que ses entrailles sont émues et qu'elle souffre bien de la peine. »

Le docteur. — Je vous l'avoue, mon Père, me voilà bien impatient de savoir quels peuvent être ces derniers renoncements et ces plus extrêmes sacrifices; car ce doit être quelque chose de plus fort que tout le reste, qui emporte si aisément le consentement et la soumission de cette âme. S'agirait-il seulement ])our cette âme du sacrifice de la virginité, ou en général de la chasteté?

Le directeur. — Oh ! monsieur, il n'y a guère d'apparence ; car dans notre Cantique des cantiques, à propos des lis de la chasteté, il est dit : « Que ceux de l'âme plaisent plus à Dieu que ceux du corps. » On veut dire que la perte de la propriété, qui est la pureté de l'âme, est plus agréable à Dieu que la continence ou la pureté du corps. Ainsi vous voyez bien qu'il s'agit ici pour l'âme d'un plus grand sacrifice que celui de la chasteté.

Le docteur. — S'agirait-il pour elle du renoncement à la grâce de sa justification? Dieu lui demanderait-il, pour dernière épreuve, qu'elle consentît à sa réprobation dernière? Cela fait de la peine seulement à penser.

Le directeur. — Mais quelle peine?

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Le docteur. — Quoi? mon Père, qu'elle consentît, cette âme, à être toujours privée de la gloire de Dieu?

Le directeur. — Pourquoi non? et nos Torrents y sont formels. « Cette âme serait aussi indifférente d'être toute une éternité avec les démons qu'avec les anges. Les démons lui sont Dieu comme le reste, et il ne lui est plus possible de voir un être créé hors de l'ordre incréé, étant tout et en tout Dieu, aussi bien dans un diable que dans un saint, quoique différemment (1). Je crois que si une telle âme était conduite en enfer, elle en souffrirait les douleurs cruelles dans un contentement achevé, non contentement causé seulement par la vue du bon plaisir de Dieu, mais contentement essentiel à cause de la béatitude du fond transformé, et c'est ce qui fait [l'indifférence] de ces âmes pour tout état (2). »

Le docteur. — En vérité, mon Père, voilà des choses bien nouvelles et d'étranges mystères : il n'y a au monde que vous autres qui puissiez trouver en enfer, et dans la compagnie des démons, une béatitude essentielle d'un fond transformé, et le reste, que je ne puis expliquer faute de l'entendre.

Le directeur. — Vous entendez peut-être aussi peu les précipices affreux où tombe cette âme par la moindre résistance qu'elle apporte à la volonté de Dieu, qui exige d'elle les extrêmes sacrifices ; cependant nos Torrents (3) en parlent d'autre chose. « Combien êtes-vous jaloux, ô divin époux, que votre amante fasse toutes vos volontés, puisqu'une simple excuse qui paraît si [juste] vous offense si fort? Ne pouviez- vous pas empêcher une épouse si chère, si fidèle, de vous faire cette résistance? L'époux permet cette faute dans son épouse, afin de la punir, et de la purifier rn même temps de l'attache qu'elle avait à sa pureté et à son innocence, et de la répugnance qu'elle sentait au dépouillement de sa propre justice (4). » Et dans un autre endroit vous lisez : « Cette amante affligée, oubliant ses blessures quoiqu'elles saigTient encoie, ne se souvient plus de sa perte; elle n'en parle pas même, et quand elle se verrait précipitée dans l'abîme, elle n'y ferait point de réflexion. Cefle qu'eUe venait de faire par l'appréhension de se salir, lui a trop coûté, puisqu'elle

(1) Livre des Torrents, 2^ part., chap. ii, no 6, p. 255.

(2) Ibidem, chap. iv, n" 6, p. 269.

(3) Erreur. Passage emprunté à V Explication du Cantique des cantiques.

(4) Ihidem., chap. v, verset 5, p.^llG-117.

lui a causé l'absence de son époux : de sorte qu'instruite par sa disgrâce, elle ne peut plus se regarder, et quand elle serait aussi affreuse qu'elle est belle, elle ne pourrait pas y penser. Cette âme plus avancée n'est pas si bien établie dans son état en Dieu, qu'elle ne puisse encore jeter quelques regards sur elle-même : c'est une infidélité, mais qui est rare, et qui ne vient que de faiblesse. L'époux a permis que son épouse ait fait cette légère faute, afin de nous instruire par là du donmiage que cause la propre réflexion dans les états les plus avancés. Elle est donc rentrée pour un moment en elle-même sous les meilleurs prétextes du monde : c'était pour y voir les fruits de l'anéantissement, si la vigne fleurissait, si elle avançait, si la charité était féconde : cela ne paraît-il pas juste et très raisonnal)le (1)? »

Le docteur. — Si raisonnable et si juste, mon Père, que cette attention sm' nous-même est le principe de toute la conduite chrétienne, et qu'elle nous est expressément recommandée par saint Paul, et après lui, par tous les Pères de l'Église.

Le directeur. — « Je le faisais, dit-elle, sans y penser et sans croire faire mal, ni déplaire à mon époux; cependant je n'ai pas plutôt fait cette faute, que mon âme a été troublée par mille et mille réflexions qui roulaient dans ma tête, qui m'allaient perdre (2). Cette pauvre âme est obligée, après avoir tout perdu, de se perdre elle-même par un entier désespoir de tout ; elle est comme une personne qui n'est plus et qui ne sera plus jamais : elle ne fait ni bien ni mal. »

Le docteur. — Quoi? dans un entier désespoir de tout? Voilà qui est bien intelligible. Mais, mon Père, songez-vous bien aux dispositions préalables que vous imposez à une pau\Te âme pour se rendre digne d'être unie à Dieu, comme de se livi-er au démon, de se prostituer dans tous les désordres imaginables, de s'abandonner à toutes sortes d'excès, et de regarder comme une noire infidélité la moindre réflexion sahitaire qui lui viendrait sur son état si misérable, et qui pourrait contrilîuer à l'en' faire sortir? Encore une fois, mon Père, parlez-vous sérieusement? Est-ce un jeu d'esprit, est-ce im délire?

Le directeur. — Je vous réponds, monsieur, avec l'incomparable auteur des Torrents : « Ne portez point de compas-

(1) Passage emprunté à VExpJication du Cantique des cantiques, chap. VI, verset 10, p. 159-lGO.

(2) IMdem., p. 160; Livre des Torrents, 1''^ part., chap. vu, § 4, 11° 39, p. 214 ; chap. viii, n^ 14, p. 225.

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