DIALOGUI-IS SUR LE QUIÉTISME
siou à ces âmes, et laissez-les dans les ordures apparentes, qui sont cependant les délices de Dieu, jusqu'à ce que de ces désordiTs renaisse une vie nouvelle (1). » Et un peu après : « Il n'y a point pour elles de malignité en quoi que ce soit, à cause de Tunité essentielle qu'elles ont avec Dieu, qui, en concourant avec les pécheurs, ne contracte rien de leur malice, à cause de sa pureté essentielle. Ceci est plus réel qu'on ne peut dire, et cette âme paiiicipe à la pureté de Dieu; ou plutôt toute pureté propre, qui n'est qu'une impureté grossière, ayant été anéantie, la seule pureté de Dieu en lui-même subsiste dans ce néant, mais d'une manière si réelle, que l'âme est dans une parfaite ignorance du mal, et comme impuissante de le connaître : ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse toujours déchoir ; mais cela narrive guère ici, à cause du profond anéantissement où est l'âme qui ne lui laisse (prenez garde, monsieur), qui ne lui laisse aucune propriété ; et la seule propriété peut causer le péché ; car quiconque n'est plus ne peut plus pécher. Et cela est si vi"ai, que les âmes dont je parle ne peuvent presque jamais se confesser, ne pouvant rien trouver en elles de vivant et qui puisse avoir voulu offenser Dieu, à cause de la perte entière de leur volonté en Dieu (2). »
Le docteur. — Si je l'ai bien compris, mon Père, il résulte littéralement de toute cette sublime théologie que vous venez de nous étaler, que les impuretés et les souillures du corps font la pureté de l'âme, qui n'a plus alors de vertu propre, et par conséquent de propriété ; qu'au contraire, la pureté et les autres vertus du corps, qui procèdent de sa propre volonté, font l'impureté de l'âme.
Le directeur. — Eh bien, monsieur, cela n'est-il pas beau? Et oîi avez-vous rien vu de plus ci^eusé et de mieux imaginé? « n y a alors une séparation si entière et si parfaite des deux parties, l'inférieure et la supérieure, qu'elles vivent ensemble comme étrangères, qui ne se connaissent pas ; et les maux les plus extraordinaires n'empêchent pas la parfaite paix, la traiiquiUité, la joie, l'immobilité de la partie supérieure (3), Voyez ce qu'en disent nos Torrents : « Dans les commencements Dieu presse de si près les pauvi'es sens, qu'il ne leur donne aucune liberté ; mais quand les sens sont suffisamment purifiés. Dieu,
(1) Lim-e des Torrents, l^e part., cliap. \aii, n° 18, p. 227.
(2) Ibidem, 2^ part., chap. ii, iio« 1-3, p. 252-2.53.\
(3) liidem, 2« part., chap. f , n» 4, p. 226.
qui veut tirer l'âme d'elle-même par un mouvement tout contraire, permet que les sens s'exlrovertissent. »
Le docteur. — S'extrovertir : voilà un mot bien noir et bien infernal.
Le directeur. — Point tant : cela veut dire, s'échappent, se débauchent, se dérèglent, ce qui paraît à l'âme une grande impureté. Cependant la chose est de saison, et en faire autrement, c'est se purifier autrement que Dieu veut et se salir. Cela n'empêche pas qu'il ne se fasse des fautes dans cette extroversion ; mais la confusion que l'âme en reçoit, et la fidélité à en faire usage fait le fumier où elle pourrit plus vite, et hâte sa mort. Tout coopère à ceux qui aiment. C'est aussi ici où l'on perd entièrement Testime des créatures : elles vous regardent avec mépris (1). Ces âmes (continuons) paraissent des plus communes, parce qu'elles n'ont rien à l'extérieur qui les différencie, qu'une liberté infinie, qui scandalise souvent les âmes resserrées et réîrécies en elles-mêmes. Les âmes du second ordi'e, je veux dire les saints et les saintes, paraissent plus grandes que les âmes du troisième ordre, qui sont nos parfaites abandonnées, à ceux qui n'ont pas ce discernement divin ; cai' celles-là arrivent à une perfection éminente. Elles ont des unions admirables. Mais cependant ces personnes ne sont jamais véritablement anéanties, et Dieu ne les tire pas de leur être propre, pour l'ordinaire, pour les perdre en lui. Ces âmes font pourtant l'admiration et l'étonnement des hommes : elles sont les prodiges et les miracles de leur siècle. Dieu se sert d'elles pour en faire ses saints ; il semble qu'il prenne plaisir d'accomplir tous leurs désirs. Ces âmes sont dans une grande mortification. On les croira dans les mêmes voies des dernières et plus avancées : elles se servent des mêmes termes de mort,'de perte, (T a^iéantissement, et il est bien vrai qu'elles meurent en leur manière, qu'elles s'anéantissent et se perdent; elles portent leur perfection où elle peut aller ;elles sont détachées, elles aiment la pauvi'eté : cependant elles sont et seront toujours propriétaires de la vertu, mais d'une manière si délicate, que les seuls yeux divins le peuvent découvrir. La plupart des saints, dont la vie est si admirable, ont été conduits par cette voie. Ces âmes sont si chargées de marchandises, que leur marche est fort lente. Que faut-il donc faire? Ces âmes ne sortiront-elles jamais de cette voie? Non, sans
(1) Livre des Torrents, 1^^ part, chap. vu, § 4, n<^ 44 et 45, p. 217-