‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 46 sur 54 · DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME · texte numérisé non relu

DIALOGUES SUR LE QUIÉTISME

un miracle et sans une conduite d'une direction toute divine, qui les porte à outrepasser toutes ces grâces. »

Le docteur. — Vous devez être content, mon Père, de l'effort que vous venez de fa're en faveur de vos âm?s du parfait abandon et de l'union essentielle ; car les voilà au-dessus des martyrs et des confesseurs, des vierges et de tous les saints que nous invooi'ons, qui sont nos intercesseurs auprès de Dieu, auxquels l'Église consacre des jours et dos prières.

Le directeur. — Je n'ai rien dit sur cela qui ne soit extrait fidèlement de notre livi-e des Torrents, et nous sommes tous d'un même sentiment. Aussi est-il admirable de lire dans nos mêmes Torrents les mystérieuses, sublimes et magnifiques paroles qu'ils emploient pour exprimer l'état de l'âme unie à Dieu dans cette vie, et pour donner l'idée de l'union essentielle, qui est la béatitude : « L'âme, après bien des morts redoublées, expire enfin dans les bras de l'amour ; mais elle n'aperçoit point ces mêmes bras. Elle n'est pas plus tôt expirée, qu'elle perd tout acte de vie, pour simple et dél'cat qu'il fût (1). Ici toutes distinctions d'actions sont ôtées, n'avant plus de vertu propre, mais tout étant Dieu à cette âme (2). L'âme, continue ce sublime livre, l'âme ne se sent plus, ne se voit plus, ne se connaît plus ; elle ne voit rien de Dieu, n'en comprend rien, n'en distingue rien ; il n'y a plus d'amours, de lumière, ni de connaissance (3). »

Le docteur. — Voilà en vérité, mon Père, une âme fort illuminée.

Le directeur. — « L'âme, dit tout de suite le même auteur (4), a perdu tou+e volonté : ici l'âme n'en a plus de propre ; et si vous lui demandiez ce qu'elle veut, elle ne le pourrait dire : elle ne peut plus choisir ; tous ses désirs sont ôtés : parce qu'étant dans le centre et dans le tout, le cœur perd toute pensée, tendance et activité. Ce torrent n'a plus de pente ni de mouvement ; il est dans le repos et dans la fin. »

Le docteur. — Vous vous laissez insensiblement aller à nous entretenir du repos et de la félicité de l'autre vie, et vous en parlez même aussi affirmativement que si vous l'aviez vue.

Le directeur. — Je ne parle, monsieur, que de ce que cha-

(1) Livre des Torrents, !''« part., chap. viii, n° 2, p. 219.

(2) mdem, 1« part, chap., ix, n° 7, p. 232.

(3) lUdem, n° 6, p. 231.

(4) lUdem, n° 9, p. 233.

cun de nous ex]iénmente pendant sa vie, et autant qu'il lui plaît : cela est tri\nal. « Cette ânie, dit-il ailleurs (1), ne sent pas, n'est pas en peine de chercher, ni de rien faire ; elle demeure comme elle est, cela lui suffit. Mais que fait-elle? Rien, et toujours rien. » — « L'âme, dit le Moyen court et facile, ne peut être unie à Dieu, qu'elle ne soit dans un repos central et dans la pureté de sa création. » Et dans notre Cantique des cantiques : « Il y a des personnes qui disent qu'une telle union ne se peut faire en cette vie ; mais je tiens pour certain qu'elle se peut faire en celle-ci. « Les Torrents enseio-nent aussi « que c'est par une perte de volonté en Dieu « que l'union arrive jusques à « un état de déification, oii tout est Dieu, sans savoir que cela est ainsi : l'âme est établie par cet état dans son bien souverain, sans changement ; elle est dans la béatitude foncière, oii rien ne peut traverser ce bonheur parfait, lorsqu'il est par état permanent : Dieu donne l'état d'une manière permanente, y étabht l'âme pour toujours. « Mais voulez-vous rien voir de plus précis, et en même temps de plus glorieux pour cette âme du parfait abandon? C'est dans V Explication de notre Cantique des cantiques: retenez ces paroles-ci : « L'âme ne doit plus faire de distinction de Dieu et d'elle : Dieu est elle, et elle est Dieu. »

Le docteur. — Vraiment, mon Père, elles sont d'une nature à ne pouvoir pas sortir de la mémoire ; et comme je l'espère, madame, qui Fa si excellente, ne les oubliera pas. , La pénitente. — Je compte bien, mon frère, de ne les pas oublier; mais souvenez-vous aussi que nous sommes entrés ici à près de quatre heures ; le Révérend Père a parlé longtemps et a besoin de repos.

Le docteur. — Je ne saurais me repentir sérieusement des peines que je lui ai attirées, quand je lui dois les découvertes qu'il m'a fait faire sur l'union essentielle, dont j'avoue que je n'avais eu jusqu'à présent qu'une connaissance assez imparfaite ; et véritablement il y a des notions sur cette matière qui ne se peuvent pas de\nner.

Le directeur. — Oui, oui, il y a quelque chose d'abstrait, d'impliqué, et qui n'entre pas d'abord sous les sens. Les choses fort mystiques sont comme cela.

Le docteur. — Je ne vous quitte pas au reste, mon Révérend Père, de la conversation que vous m'avez promise sur l'amour

(1) Livre des Torrents, l'e part., chap. ix, n" 9, p. 233.

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de Dieu, car il est étonnant qne vous ne radniettiez pas dans votre béatitude.

La pénitente. — Vous allez, mon frère, recommencer, si vous n'y prenez pas garde. Je vous prie, laissons le Père ; je vous ])romets de vous ramener ici quand il vous plaira, ])ourvu (pi'il veuille y consentir.

Le directeur. — Vous ne sauriez trop tôt dégager votre parole.

Le docteur. — J'aurai soin de l'en faire souvenir.

La pénitente. — Je ne me ferai pas beaucoup prier d'une chose oii j'ai plus d'intérêt que vous, et que je souhaite de même.

Après avoir fait, le 8 mai 1696, la lecture des Dialogues à Antoine Bossuet, La Bruyère demeura fort gai et fort satisfait. Il lui semblait qu'il avait accompli un devoii- utile. Le lendemain et le surlendemain, il rendit quelques visites et goûta la douceur de lentes promenades sous les arbres du jardin que les Condé possédaient, à Versailles, autour de leur hôtel. Au soir du 10 mai, il soupa avec appétit. Rien, dans son attitude, n'indiquait un malaise quelconque. Vers les neuf heures, brusquement, il perdit l'usage de la parole. Ses traits se contractèrent et, désespérément, il montra sa tête, dont il paraissait souffrir beaucoup.

On alla en hâte quérir- les médecins, Félix Gayon et Fagon, et un aumônier de M. le Prince. Les premiers lui appliquèrent les pauvi'es remèdes dont disposait leur thérapeutique : saignée, vin émétique, lavement de tabac. Mais le moraliste n'avait plus besoin de leur ministère. L'apoplexie faisait en un instant de cet homme amoureux de la vie une chose inerte sur laquelle quelques amitiés s'éplorèrent.

Sa mort causa des regrets nombreux, sinon unanimes. M. le Prince daigna manifester le sien. Bossuet sentit qu'il faisait une grande perte. Les chroniqueurs annoncèrent sans commentaii'es le décès. On crut un instant que quelque ennemi irréconciliable du satmque l'avait empoisonné. Mais cette créance ne s'afiii'ma point. Le 12 mai,

le corps du défunt était inhumé, en présence de Eobert- Picrre de La Bruyère, en l'église Saint-Julien, à Versailles.

Qeulques jours plus tard, les notaiies garde-notes du roi procédaient à l'inventaire « des biens meubles, effets, livres, deniers comptants et autres choses » qu'avait laissés, en ses divers domiciles, le moraliste disparu. Les héritiers recueillirent peu de chose. Robeit-Pierre resta en possession des manuscrits. H confia ])robablement, en 1697, à un docteur en Sorbonne, quelque peu suspect, l'abbé Ellics du Pin, l'original des Dialogues sur le Quiétisme, avec la mission de les publier. Sept de ces Dialogues, nous l'avons dit, étaient terminés. La Bruyère avait réuni les matériaux des deux autres. L'abbé les rédigea sans appréhension, en s'efforçant, dit-il, d'imiter « le style et les manières » de son modèle. L'ouvrage, dont on avait cru tirer un gros pécune, rapporta douze cents livres à Robert-Pierre, mais ne capta nullement la curiosité. On en parla avec froideur. On en conteste encore, sans motif plausible d'ailleurs, l'authenticité.

Les Caractères devaient, au contraiie, connaître une fortune meilleure. En 1696, seize mille exemplau-es, dit Montfaucon, vingt ou vingt-cinq mille, en réalité, avaient été vendus. Le volume continuait sa destinée triomphale après la mort de son auteur. Vainement les Vigneul- Marville et les de Villiers attaquèrent-ils son esprit et sa forme. Contre leurs déblatérations des apologistes surgirent. Vainement Brillon et cent autres imitateurs tentèrent-ils de tourner à leur profit le goût du public pour cette critique' des mœurs. Ils ne recueiUirent qu'indifférence ou quolibets. Après trois siècles, La Bruyère, dont l'abbé d'Olivet prédisait le discrédit prochain, a conquis une gloire que la noblesse de son caractère, autant que la hauteur de sa pensée et la magie de son style, contribue à affermk.

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