‹ La buccomancie;Chapitre 10 sur 27 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Quelques mots sur l'étude de la Buccomancie.

Tout homme a dans la bouche quelque chose de particulier qui le caractérise ; j'ai déjà dit quels sont ces traits caractéristiques pour toutes les bouches sans exception.

Mais on trouve aussi très-souvent des traits particuliers d'une signification tranchante. C'est sur ceux-là que le buccomancien portera principalement son attention. Chez quelques hommes , les signes qui les font de suite reconnaître comme penseurs ne se trouvent parfaits que dans quelques plis du front.

Quelques hommes bons ne portent le caractère de la bonté, dit Lavater, que dans la visibilité, la forme, la pose et la couleur des dents- Quelques mécontents ne trahissent

ce caractère que par des signes triangulaires ou des enfoncements aux joues.

La bouche la plus belle est susceptible de se détériorer, comme la bouche la plus laide de s'embellir d'une manière inexprimable. Mais toute forme de bouche et toute bouche ne peuvent se détériorer ou s'embellir que d'une certaine manière et à un certain degré. Le buccomancien doit donc étudier le degré de perfection et de décadence qu'une bouche quelconque peut atteindre. Il devra se représenter souvent la bouche la plus imparfaite en présence de l'action la plus noble, et la bouche la plus noble, la plus belle, en présence de l'action la plus mauvaise, la plus honteuse.

Les caractères positifs dans une bouche annoncent toujours quelque chose de positif , mais la buccomancie ne doit pas oublier que leur absence , au lieu d'annoncer en général l'absence des qualités correspondantes, n'annonce que l'absence d'une espèce particulière.

Lorsqu'un trait principal de la bouche est marquant , le trait accessoire l'est aussi. Le plus petit doit avoir sa cause suffisante comme le plus grand.

Le buccomancien, comme le physiognomoniste, doit se fier à sa première impression, surtout si elle est soudaine, plus encore qu'à une simple observation. Plus la découverte aura été impression, plus l'induction qu'on voudra faire sera longue et étendue. Cependant le buccomancien ne doit pas négliger l'observation ; je lui conseille, au contraire, de dessiner dans sa pensée le trait, la forme de la bouche qui l'aura frappé, et en même temps ce qu'il saura imaginer de plus opposé.

S'il veut connaître à fond la science nouvelle de la bucco-

LA BUCCOMANCIE. OJ

mancie, qu'il ne perde aucune remarque, pas même la plus accidentelle et qui lui paraît sans importance; il doit recueillir toutes ses observations ; le temps viendra où il pourra tirer parti de ses études partielles sur la bouche de tel ou tel individu.

Il y aurait présomption à dire que le buccom ancien doit juger sans appel d'après un seul signe de la bouche , mais il est incontestable que souvent il le peut. Il y a parfois dans la bouche des traits isolés qui n'en sont pas moins des caractères infaillibles des dispositions et des passions particulières.

Il y a des fronts , des nez , des lèvres, des gencives , des yeux qui , par eux-mêmes , indiquent de la force ou de la faiblesse, de la douleur ou de l'emportement , de la noblesse ou delà bassesse. Le buccomancien ne doit donc pas négliger le moindre trait de la figure ; mais il doit aussi rassembler tout ; considérer l'ensemble de la forme de la bouche , de la dimension des lèvres, de leur épaisseur, de l'état de conservation des dents , de la couleur des gencives, des muscles buccaux ; il ne doit négliger aucun de ces traits isolés , mais il est utile, pour ne pas dire indispensable, qu'il les rattache à l'ensemble de chaque chose détachée.

Il y a certains moments favorables pour procéder aux observations buccales ; le moment de l'apparition soudaine, imprévue; le moment de l'abord ; le moment de l'aller et venir ; le moment qui précède l'explosion soudaine d'une passion , surtout celui où la présence d'une personne influente interrompt la passion. Mais c'est surtout dans une conversation vive et animée qu'on doit étudier physiognomoniquement la bouche delà personne dont on veut connaître le caractère , les qualités et les défauts. Dans ces rapides

moments d'expansion, les lèvres, les gencives, les joues, les dents, deviennent autant de signes révélateurs.

Bases de la Buccomancie,

L'étude de la buccomancie repose sur six principes :

1° Sur Y expression de la figure en général; 2° sur le mouvement corporel; 3° sur le ton de la voix; 4° sur la texture de la chair; 5° sur la couleur; 6° sur les organes buccaux.

Ces principes étant admis de temps immémorial par les physiognomonistes , j'ai dû y puiser de précieuses découvertes buccognomoniques. En effet, l'expression générale de la figure correspond aux mouvements de la bouche et à la disposition des dents. Dans la douleur, la bouche se contracte; dans la colère, les lèvres s'agitent et un fréquent grincement de dents annonce la tempête intérieure. Dans la joie, la bouche s'épanouit comme une rose; en un mot, dans l'expression générale de la figure, il n'y a pas une contraction , un mouvement auquel ne participent les divers organes buccaux.

D'après les principaux physiognomonistes, le mouvement corporel, s'il est vif, annonce un tempérament plus chaud,

tandis que s'il est lent, on peut en augurer la faiblesse ou la mollesse. Ici encore la buccomancie se trouve parfaitement d'accord avec la physiognomonie en général, et même avec la séméïotique médicale. En voyant le mouvement corporel d'une personne, il est facile de décrire les organes buccaux, même avant d'avoir vu son visage. Si ce mouvement est vif, les lèvres sont très régulières dans leurs proportions , 'les dents bien rangées presque toujours dans un état de parfaite conservation.

Le ton de la voix joue surtout un grand rôle dans la buccomancie. Il est impossible en effet, de ne pas comprendre de prime-abord combien la conformation de la bouche doit influer sur la voix ; si un ton de voix grave et fort, physiognomoniquement parlant, annonce un caractère mâle et fort; soyez-sûr que ces mâles accents ne peuvent sortir que d'une bouche bfen accentuée et garnie de toutes ses dents.

La texture de la chair elle-même peut très souvent guider l'observateur dans ses recherches buccognomoniques.

Si la peau sèche, dure ou solide indique un tempérament ferme, robuste, mais peu sensible, elle indique aussi une denture très-forte , des dents œillères proéminentes et une bouche qui se rapproche de la gueule du lion : si la texture douce et molle indique une complexion délicate , sensible , mais inconstante, elle dénote aussi des organes buccaux délicats , finement dessinés , des lèvres d'une mobilité extrême. La couleur de la peau , ou pour mieux dire le teint, est une indication des plus utiles, des plus fréquentes, admise par les physiognomonistes et les médecins ; si le teint est vif, florissant et vermeil , il indique une complexion sanguine ,

irritable, et par contre-coup des dents d'une extrême blancheur, inaccessibles au tartre, des lèvres fortement colorées. Le teint pâle ou jaunâtre annonce un tempérament bilieux, et en même-temps des dents qui jaunissent de bonne heure, se carient si on n'en prend un soin extraordinaire, des lèvres grosses et flétries.

Les cheveux eux-mêmes fournissent des indications très sûres pour l'étude de la buccomancie ; la physiognomonie reconnaît que s'ils sont rudes et grossiers comme des crins d'animaux , ils décèlent une complexion dure et insensible, mais vaillante et audacieuse. Tout buccomancien reconnaîtra sans difficulté que la même séméïotique peut s'appliquer aux organes buccaux. En effet, les hommes chevelus et barbus ont presque toujours les dents oeillères très développées, les canines aiguës, la lèvre supérieure relevée, la bouche arquée comme la gueule du lion.

Les cheveux fins, mous et ordinairement blonds, dénotent un caractère faible , timide , voilà pourquoi la nature qui n'agit qu'avec un ensemble admirable accompagne cette variété de chevelure d'une organisation dentaire faible , délicate et sujette à mille accidents.

La Buccomancie est un sentiment universel.

J'entends par Buccomancie cette sensation produite par certains organes, certaines parties de la bouche, sensation immédiatement accompagnée d'une idée présomptive sur l'intérieur et l'esprit d'un homme, sur certaines qualités de l'âme. J'ai depuis longtemps acquis la conviction que ce sentiment est très général, et qu'il n'y a pas un homme auquel la nature n'ait donné , comme je l'ai déjà dit, le sentiment buccognomonique.

Toute bouche humaine, de même que toute figure dont elle est la partie la plus importante, excite en nous des sensations particulières ou produit une impression spéciale. Je sais bien que les impressions et sensations produites par le même objet sur divers spectateurs sont différentes, que les jugements portés sur une même bouche sont parfois contradictoires; mais on ne peut disconvenir qu'il n'existe certains traits extérieurs, certaines expressions dans une même bouche, sur lesquels les mêmes observateurs porteront le même jugement.

Les personnes qui ne voudront pas s'en rapporter à leurs propres impressions n'auront qu'à attendre quelques jours pour juger d'après la bouche les individus qu'elles désireront connaître ; qu'à faire attention à ce qu'elles entendront dire ; les indications buccognomoniques ne leur feront pas défaut.

— Que pensez-vous de tel ou tel, dira-t-on, mille fois par jour ?

60 LÀ BUCCGMANCIE.

— Il a la bouche de travers.

— De vilaines dents.

— Des lèvres minces, il faut se méfier.

— Des lèvres épaisses et rosées , on peut compter sur la douceur de son caractère.

— Les dents œillères proéminentes, il est courageux et en même temps cruel.

— Sa bouche me séduit.

— Son sourire m'enchante, et si cet homme trompe quelqu'un, il ne faudra plus se fier à personne.

Mais la preuve la plus convaincante de la généralité du sentiment buccognomonique, c'est-à-dire de la perception obscure des caractères d'après la forme et la disposition de la bouche, c'est la quantité de mots buccognomoniques qui se trouvent dans toutes les langues et surtout de proverbes qui ont trait à la buccomancie.

Ovide ne disait-il pas dans son art d'aimer.

Noscitur à labiis quantum

N'ai-je pas déjà cité plusieurs passages tirés de Salomon qui prouvent que ce roi philosophe et en même temps naturaliste et buccomancien , avait apprécié, étudié le sentiment buccognomonique.

Le poète Jean de Meung ne dit-il pas dans son roman de la Rose :

Grosse lèvre appelle baisers.

Demandez à un espagnol ce qu'il pense des dents humaines, il vous répondra par ce proverbe :

Mas vale un diente.

Que un diamante.

Une dent vaut plus qu'un diamant,

Le roi Salomon, dont le témoignage incontestable servira souvent de point d'appui à mes doctrines, ne disait-il pas dans son enthousiasme poétique à la reine de Saba qui était venue le visiter du fond des déserts :

« Vos dents sont blanches comme un troupeau de jeunes « brebis nouvellement tondues et qui sortent du bain. »

En parlant de la belle Panthée, le philosophe Lucien me fournit encore un témoignagne en faveur de la généralité du sentiment buccognomonique :

« Comment, dit-il, en faisant le portrait de Panthée, pource rais-je vous peindre la beauté de ses dents qu'elle mon- « trait en riant? Blanches, égales, serrées les unes contre « les autres, elles offraient par leur disposition l'image d'un « très beau collier de perles, les plus unies et les plus bril- « lantes ; elles étaient le reflet de son cœur , le miroir de « sa belle âme. »

Dans son poème sur les noces de Julie et de Manlius, le poète Catulle ne dit-il pas sous l'inspiration du sentiment buccognomonique ?

Jam licet venias, mante

TJxor in thalamo est tibi

Ore floridulo nitens.

« Tu peux venir, ô mon époux, ton épouse t'attend dans « le lit nuptial, avec sa bouche fleurie. »

Et pour ne pas chercher dans l'antiquité toutes nos preuves sur l'universalité du sentiment buccognomonique, je vais citer une maxime du plus grand philosophe du siècle dernier, Jean- Jacques Rousseau ; La voici :

« Il n'y a pas de vilaine femme avec de belles dents. »

Les dents, dit M. Fournier dans le tome VIII du diction-

naire des sciences médicales, sont le plus bel ornement de la figure humaine ; leur régularité , leur blancheur constituent cet ornement.

Ces qualités flattent nos regards et ajoutent de nouveaux agréments à la beauté des traits du visage. La bouche excède-t-elle les proportions de son dessin ordinaire, debelles dents dissimulent cette erreur de conformation , et souvent même le prestige qui résulte d'une denture parfaite est tel qu'il nous semble que cette bouche ne serait pas bien si elle était plus petite.

La médecine elle-même a toujours reconnu et reconnaît encore l'universalité du sentiment buccognomonique, puisque les dents, la couleur des gencives et des lèvres ont toujours été considérées par elle comme autant de signes qui servent à indiquer la constitution, le tempérament, la complexion et les maladies des individus. Presque tous les auteurs s'accordent à dire que dans l'état de santé et de maladie, les dents offrent des signes ou caractères qui permettent d'étudier à coup sûr la constitution physique des individus, et jusqu'à un certain point les médecins regardent l'état, la conformation des dents comme un pronostic presque certain.

Ce que les médecins appliquent à la constitution physique ne puis-je pas avec la même sûreté l'appliquer aux facultés intellectuelles, au moral de chaque individu ? Puisque la conformation de la bouche, l'état de conservation des dents sont consultés avec succès par la séméïotique médicale, le buccomancien ne doit-il pas s'empresser de recourir à cet oracle permanent qui lui révélera d'importants secrets sur les qualités et les défauts, les vertus et les vices des personnes avec lesquelles il est appelé à vivre?

Ces questions sont depuis longues années résolues affirmativement ; le sentiment buccognomonique si généralement répandu ; nous l'exerçons non seulement sur les hommes présents à nos yeux, mais encore sur des portraits, des dessins, des silhouettes ; quel est celui d'entre nous qui, en voyant le contour d'une bouche fidèlement dessiné, n'en saura pas deviner l'expression?

Oui, fort du témoignage des plus célèbres auteurs de l'antiquité, de celui des plus judicieux et profonds observateurs de ce siècle, fort de mes études et de mes observations personnelles, je proclame l'universalité du sentiment buccognomonique.

Le développement du sentiment buccognomonique peut-il être nuisible.

Plusieurs personnes qui ont depuis longtemps reçu de moi quelques confidences sur la publication de cet ouvrage, m'ont fait des objections auxquelles je n'ai pas eu de peine à répondre ; mais comme elles pourront se renouveler surtout lorsque mon ouvrage sera entre les mains du public, je dois tâcher de les résoudre par avance.

« Yous me parlez de l'utilité de la buccomancie, me disait « un jour une comtesse allemande qui s'est beaucoup occupée

« de physiognomonie, qui a lu, commenté les ouvrages de « de Lavater, de Gall, d'Hammer, de Zimmermann : j'ai « beaucoup étudié la physiognomonie et je vous assure que « j'ai bien des torts à lui reprocher, torts qui s'appliquent « infailliblement à la buccomancie qui est réellement la grande a artère des observations qu'on fait sur la figure et les traits « de l'homme en général. »

— Quels sont ces torts, madame? lui dis-je enchanté de trouver des objections à vaincre.

— Que de malheurs, monsieur, n'allez-vous pas causer par votre buccomancie ! Croyez-vous que vous autres hommes et nous surtout femmes, ne sommes pas assez naturellement enclins à critiquer, à blâmer, à épier les fautes des autres? Dans quel but voulez-vous enseigner l'art fatal de censurer autrui sur un trait équivoque? apprendre aux hommes à saisir les secrets du cœur, les défauts les plus cachés, la moindre mauvaise pensée, n'est-ce pas un danger?

— Mon but, madame, répondis-je est le même que celui du médecin qui vous dit d'user de tel ou tel aliment, de ne pas prendre de bains trop chauds, défaire beaucoup d'exercice, de mettre de la régularité dans vos repas, si vous voulez conserver votre santé. Mon but est le même que celui d'un ami fidèle qui, ayant entendu un de vos ennemis comploter votre perte, se hâte de vous prévenir de ses coupables desseins et vous révèle les dangers qui vous menacent.

— Je n'ai jamais nié, reprit la dame, l'utilité de physiognomonie en général et de la buccomancie en particulier, mais cette science n'est-elle pas perfide; la connaissance des individus, de leur caractère, de leurs penchants, n'entrainera-t-elle pas de graves dangers ?

— Toute chose, ici bas, madame, a son bon et son mauvais côté. L'homme abuse de tout, même delà science, et je sais bien que certaines personnes pourront faire abus de la buccomancie. Mais lorsque je me représente les incontestables résultats de mon œuvre, je n'hésite plus et je travaille seulement à augmenter son utilité, à faire disparaître tout ce qu'il peut y avoir de dangereux: à chaque pas que je fais, depuis quinze ans , dans mon travail buccognomonique , je m'affermis dans la conviction que je me rends utile à mes semblables, à la société entière.

D'ailleurs, madame, je n'enseigne ni la magie, ni une science occulte; les secrets que révèle la buccomancie, on peut facilement les découvrir par l'intuition, par l'observation, par l'étude des physionomies. La buccomancie n'est que le résultat des sensations, des observations et des conclusions renfermées dans le sentiment physiognomonique dont vous ne pouvez nier l'universalité. N'oubliez pas, madame, vous surtout qui avez étudié les grands physionomistes, n'oubliez pas que les caractères extérieurs n'existent que pour révéler l'intérieur. N'oubliez pas que l'homme ne saurait rien et ne pourrait rien savoir s'il lui était défendu de connaître l'intérieur par l'extérieur.

Partout et toujours, dans toutes les réunions, les hommes jugent physiognomoniquement, les uns d'après des perceptions claires et distinctes, les autres d'après des sentimens confus.

— Espérez-vous, s'écria la dame, faire de la buccomancie une science systématique ?

— Non certes ; mais je vous demande, madame, si jusqu'à ce jour vous n'avez pas -rencontré dans le monde beaucoup de personnes qui aiment à se prévaloir du talent qu'elles

ont de deviner ce que pensent les individus au premier coup d'œil , à première vue?

— J'en ai connu beaucoup.

— Maintenaut je vous demande, madame, si je n'ai pas rendu un important service en apprenant aux hommes à juger non plus obscurément , mais en toute sûreté, grâce aux divines clartés de la buccognomonie? si je ne suis pas utile à la société, en substituant un sentiment délicat, juste, éclairé, à un sentiment confus, erroné? Ne vaut-il pas mieux instruire ses semblables, perfectionner leur jugement, que de les exposer à se prononcer sur des physionomies d'une manière aussi absurde qu'irréfléchie?

— Les raisons que vous me donnez sont fondées et sérieuses , fit la dame qui avait "épuisé ses objections et battait déjà en retraite.

— Croyez-vous que la buccomancie sera de quelque utilité?

— Cela me parait incontestable, et à dater de ce jour je deviens votre disciple. La buccomancie comme la physiognomonie présente quelques dangers, mais la somme du bien dépasse considérablement celle du mal ; je ne doute plus , je deviens buccom ancienne.

Six mois s'étaient écoulés et je ne songeais déjà plus à la baronne allemande, lorsque je la vis entrer un matin dans mon cabinet.

— Àhî monsieur, me dit-elle, j'avais hâte d'arriver, pour vous remercier de l'important service que vous m'avez rendu en m'initiant aux secrets de la buccomancie.

Figurez-vous qu'il y a environ trois mois, j'ai été sur le

point de marier ma fille à un secrétaire d'ambassade, excellent parti; le jeune vicomte est riche, il a, dit-on, devant lui un bel avenir; mon mari était dans l'enchantement, ma fille ne rêvait que corbeille de noces; mais on avait compté sans la buccomancie : j'étudiai la bouche du vicomte, et après un quart d'heure d'observations buccognomoniques , je m'écriai de ma voix la plus solennelle: Ce mariage ne se fera pas.

Mon mari eut beau me traiter de folle; j'insistai, et comme toute femme qui insiste finit toujours par l'emporter, le mariage ne s'est pas fait : je m'en félicite, ma fille aussi ; apprenez, monsieur le Buccomancien, que grâce à vous, je passe pour une prophétesse. . . . Mais revenons au mariage manqué. Savez- vous pourquoi j'ai mis mon veto?

— J'attends vos révélations, madame.

— Les voici, monsieur : guidée par vos principes buccognomoniques, j'étudiai la bouche du vicomte ; je remarquai son front dur et raide, ses joues étroites, son menton osseux, sa bouche longue, ouverte, de sorte qu'il semble que le visage soit fendu en deux. . . ses dents longues et clair-semées.

Je m'écriai aussitôt avec terreur : ce jeune homme est un fou méchant ; il rendrait ma fille la plus malheureuse des femmes. . . il la tuerait peut-être. ....

Et comme je vous l'ai déjà dit, le mariage ne s'est pas fait.

— Madame, avez-vous acquis depuis la certitude que vous ne vous étiez pas trompée dans vos observations buccognomoniques ?

■ — Oui, monsieur, et voici comment: le vicomte, congédié par moi, fut adressé à une dame suédoise qui, séduite par ses belles paroles, lui a donné sa fille en mariage. Ah! monsieur! quelle déplorable union! Quinze jours après son entrée en

ménage, le vicomte, dans un accès de monomanie furieuse, a tué sa jeune femme. J'avais deviné juste, ce diplomate était le type du fou méchant, que les physiognomonistes comparent aux ours.

— Vous voyez donc, madame, que la buccomancie est bonne à quelque chose.

— Àh, monsieur, c'est une science sublime, indispensable!

— N'exagérons pas, madame; la buccomancie complète les études physiognomoniques dont se sont occupés plusieurs savants distingués; elle est destinée, je crois, à opérer une révolution dans la diagnostique intellectuelle et morale; mais elle a besoin d'être propagée par des apôtres , dont le zèle, la ferveur et le dévouement viennent prêter leur concours à votre chaleureux enthousiasme.

— Comptez sur moi, monsieur; je suis buccomancienne à la vie et à la mort.....

Cette conversation avec la dame allemande, conversation qui se trouve pour ainsi dire stéréotypée dans ma mémoire, est la réponse la plus péremptoire qae je puisse faire aux personnes qui ne voient que les rares inconvénients de la buccomancie , et ne veulent pas en apprécier les immenses avantages.

« Chaque tempérament, chaque caractère a son bon et « son mauvais côté, dit Saint-Paul dans son épitre aux « Corinthiens, chapitre XII, versets 4 4-25; celui-ci a des « dispositions que celui-là n'a point. Tous ne possèdent pas « au même degré une somme de bien égale. L'or a plus de « valeur que l'argent, et cependant nous nous passons plus « facilement de l'un que de l'autre ; l'absinthe, plante sans « apparence, et désagréable par le goût et l'odeur, est plus

« salutaire que la tulipe brillante, que l'œillet aux suaves « parfums, et de cette manière chaque chose contribue pour « sa part à la perfection du tout.»

Appliquant à la buccomancie ces paroles de l'apôtre, je dirai, non sans quelque fondement, que cette branche, jusqu'à ce jour méconnue de la physiognomonie, va compléter les moyens qu'on a déjà de connaître l'intérieur de l'homme,c'est-à-dire ses penchants, ses qualités, ses défauts, ses vertus et ses vices.

Des Dents humaines comparées à celles des animaux.

Aristote, chez les anciens, et Porta, chez les modernes, ont les premiers fait de longues et savantes recherches sur les ressemblances qui existent entre les physionomies des hommes et de certains animaux. Porta, doué d'un esprit investigateur et surtout d'une imagination ardente, a été le premier qui s'est appliqué à rendre la question bien sensible, en plaçant les unes à côté des autres des têtes d'animaux.

Voici , du reste, le jugement de Lavater sur ce célèbre physiognomoniste ;

« La chose en elle-même est aussi vraie que rien au « monde, et si l'on s'arrête à la vérité de la nature, sans « rapprocher les ressemblances plus près qu'elles ne le sont « en effet , il n'y a aucun danger qu'on aille trop loin dans « cette question. Mais Porta, à ce qu'il me semble, en « s' abandonnant à une imagination trop complaisante, s'est « trompé bien souvent , et a trouvé des ressemblances là « où un œil non ébloui ne saurait en découvrir. Il est assez « singulier qu'il place des têtes d'oiseaux et d'hommes à « côté les unes des autres ; il eût mieux fait de considérer « l'énorme dissemblance qui les sépare, que de juger dignes « de son examen des ressemblances si difficiles à déterrer, « et d'ailleurs si peu frappantes. En outre, il parle fort peu « des chevaux , des éléphants et des singes , ou il en parle « très-superficiellement , tandis que ce sont ces animaux qui « ont certainement le plus de ressemblance avec l'homme. »

Nous aurons occasion de vérifier , dans le cours de nos études buccognomoniques , le système de Porta et des propagateurs de ses doctrines. Nous devons auparavant examiner les ressemblances qui se trouvent réellement entre les dents de certains hommes et de certains animaux. Ces appréciations nous révéleront une multitude de faits buccognomoniques.

La disposition des dents de l'homme, dit l'immortel Cuvier, et en particulier la forme de ses molaires, annoncent qu'il est destiné à vivre à la fois de chair et de fruits. Tous les animaux omnivores , comme l'ours , le singe, le rat , ont, aiusi que l'homme, des molaires tuberculeuses, tandis que les carnivores les ont tranchantes , et que dans les herbi-

vores elles sont plates , avec des lignes saillantes d'émail qui les ont fait comparer à des meules de moulin.

Partant de ces principes essentiellement anatomiques poses par Cuvier , examinons maintenant les ressemblances qui existent entre la bouche de tel individu et de certains animaux ; nous verrons ensuite s'il y a lieu de conclure de ces ressemblances buccales à des similitudes de caractère, d'appétit, d'aptitude, de douceur et de férocité.

Tous les naturalistes s'accordent à dire que le singe passe avec raison pour l'animal le plus rapproché de l'homme, et il y a en effet une classe d'hommes qui , surtout dans la conformation de la bouche, tiennent beaucoup du siDge.

Les organes buccaux du singe présentent les caractères suivants :

Pommettes saillantes ; joues creuses ; lèvre supérieure trèslarge et séparée des narines par une distance disproportionnée ; bouche coupée presque en forme de croissant ; lèvres minces et collées les unes contre les autres ; dents aiguës et souvent très-claires ; dents de l'œil presque toujours proéminentes.

S'il vous arrive de rencontrer des individus dont la bouche présente ces caractères de conformation, vous pourrez attribuer à leur nature beaucoup de celle du singe ; ils manquent généralement d'âme, de cœur, de sensibilité, sont grimaciers et portés à l'imitation. Cependant , avant de juger en dernier ressort, on devra faire la part de l'éducation, des bons exemples, et surtout des lumières de la raison.

Winkelmann , dans son Histoire de Vart , dit que les nègres ont la bouche relevée et gonflée comme les singes ; que ce gonflement est une croissance surabondante, uneju-

meur occasionnée par la chaleur du climat, de même que chez nous les lèvres de quelques individus se gonflent par la chaleur ou par l'usage des viandes trop salées, des liqueurs alcooliques.

Mais avant de pousser plus loin cette comparaison de la bouche humaine avec celles des animaux , il est indispensable que j'indique dans le singe ce qui tient à F animal, ce qui est au-dessous de l'homme, et à quels signes caractéristiques on pourra le reconnaître.

D'abord, à la brièveté du front et qui n'est à proprement parler qu'une façade horizontale.

Au rapprochement des yeux ;

Au passage du nez à la bouche ; le nez chez le singe est presque aussi long que le menton, tandis que chez l'homme, il n'a que la moitié de cette longueur;

A la configuration simple et arquée des lèvres.

Aucune espèce de singes n'a de lèvres qui se rapprochent tant soit peu des lèvres humaines. Chez ces animaux les lèvres manquent, même complètement.

Après avoir lu les dissertations de Porta, j'ai comparé les lignes centrales de plusieurs gueules de singes, et je me suis convaincu qu'elles diffèrent essentiellement de toutes les lignes centrales de la bouche humaine.

La mâchoire de l'homme est beaucoup plus large et mieux garnie de dents que celle du singe , toutes proportions gardées.

D'ailleurs on ne doit pas oublier cet axiome admis par tous les savants qui se sont occupés de physiognomonie :

« Plus il y a de menton, plus il y a de l'homme; bien « entendu qu'il ne s'agit que du menton osseux, et nulle-

« ment du menton charnu. C'est pourquoi presque aucun « animal regardé par devant n'a de menton. »

Celui qui veut reconnaître et bien apprendre, dit Lavater, par le témoignage de ses propres sens, la vérité de la physiognomonie et la profonde sagesse qui préside à la formation des configurations animales, n'a qu'à comparer les profils de tous les animaux et à remarquer :

Le rapport de la bouche ou de la gueule avec la tête.

Le rapport de la bouche avec l'œil de l'animal.

La proportion de la bouche ou de la gueule suivant la longueur de la ligne centrale.

La proportion de la bouche ou de la gueule , suivant sa forme, sa courbure.

L'angle qu'en général cette ligne forme avec l'œil.

Chez l'homme , par exemple , l'œil vu de profil , est placé au-dessus de la bouche à une hauteur sextuple de la largeur de la ligne de profil de cette bouche.

Chez les hommes les plus sages et les meilleurs, l'angle de la bouche et de l'œil se rapproche beaucoup de l'angle droit. Là où il est tellement obtus qu'il ressemble presque à une ligne droite, il y a évidemment le plus haut degré de brutalité. La même chose a lieu partout où la proportion entre la longueur de la ligne de profil de la bouche, et la longueur de la ligne qu'on se figurerait depuis l'extrémité de la bouche jusqu'à l'œil, diffère le plus de la proportion établie chez l'homme.

Des Signes d'animalité.

Les naturalistes, les physiognomonistes qui m'ont précédé dans la carrière des études et observations buecognomoniques, ont fait de nombreux essais pour déterminer, aussi exactement que possible, les lignes fondamentales absolument propres à chaque degré donné de cette échelle immense qui monte de l'espèce animale à l'espèce humaine; plusieurs d'entre eux ont cherché à établir, par des inductions successives, la transition de la laideur de la brute à la beauté idéale, de l'animalité du singe, delà grenouille aux premiers principes d'humanité qu'on découvre chez le sauvage vivant à l'état de nature. Ils se sont ensuite efforcés de déterminer physiologiquement les lignes fondamentales absolument propres à chaque degré donné de cette immense échelle. Toutes ces tentatives, faites à diverses époques par les savans de tous les pays, ont porté leurs fruits , et la physiognomonie y a trouvé les bases inébranlables qui l'ont constituée à l'état de science.

J'ai de nombreux aperçus buccognomoniques à ajouter aux laborieuses recherches , aux précieuses découvertes de mes devanciers dans l'étude de la physionomie humaine.

Plus l'angle du profil est aigu , soit celui dont les côtés

LA BUCC0MANC1E. 75

vont depuis la dernière dent jusqu'à l'ouverture de l'oreille et à la protubérence extrême du front, soit celui dont les côtés partent de l'extrémité du nez pour joindre l'angle extérieur des yeux et le coin de la bouche , lequel coin est toujours là où se trouve implantée la première dent molaire; plus cet angle est aigu, dis-je avec Lavater, plus la créature tient de l'animal, moins elle est susceptible d'efforts et capable de productions.

On peut donc appeler l'angle extérieur des yeux et le coin de la bouche, l'angle par excellence des linéaments du visage. C'est cet angle caractéristique et fondamental que Camper prit pour base de son échelle de proportion qui part du singe, le type de la laideur grotesque, et va jusqu'au prolotype de la beauté idéale, l'Apollon du Belvédère.

Partant de ces axiomes physiognomoniques dans toute l'étendue , dans toute la généralité du mot, établissons les rapports, les différences qui existent entre les organes buccaux de certains hommes et de certains animaux ; voyons ensuite si cette étude ne nous fournira pas des indications précises, mathématiques pour juger du caractère, des bons ou mauvais penchants, d'après la ressemblance que nous trouverons dans la forme, la disposition de la bouche d'un individu avec celle d'un animal.

De la bouche humaine, et de la gueule de certains animaux.

Si vous remarquez une personne au front convenablement développé, mais dont la lèvre supérieure continuellement en mouvement laisse voir des dents claires, les œillères d'une longueur démesurée ; levant sans cesse la tête comme si elle voulait aspirer une plus grande quantité d'air; vous pourrez constater que cette personne dont le nez est allongé, bestial, est propre aux recherches, d'un caractère soumis, d'une fidélité à tout épreuve. A. propos de cette ressemblance de certaines figures humaines avec la tête du chien, les naturalistes et surtout les physiognomonistes ont remarqué que l'homme, lorsqu'il est occupé à rechercher quelque chose, porte aussi les narines en l'air ; en prenant cette attitude, il diminue pour l'œil de l'observateur la distance qui se trouve entre la bouche et le nez, et le menton disparaît presque, de telle sorte, que les signes d'intellectualité se trouvent momentanément amoindris. Je laisse aux savants qui s'occupent de l'étude générale de la physiognomonie le soin de décider si les oreilles retombantes du chien sont, comme l'a dit Buffon, un caractère de soumission servile.

Pour ne pas nous écarter trop brusquement de la catégorie dite animaux domestiques, énumérons en peu de mots

LA BL CCOMANCÏE . / /

les ressemblances buccognomoniques qui existent entre les organes buccaux, c'est-à-dire les lèvres, les mâchoires, les dents de certaines personnes et de quelques uns des animaux qui vivent avec l'homme.

Les individus dont les molaires sont d'une grosseur démesurée si on les compare aux incisives , dont les lèvres grosses, épaisses, toujours baissées, laissent rarement voir des incisives minces , déliées , ont une dentition bovine et comme le bœuf sont patientes , résignées , susceptibles de supporter de longues fatigues ; leurs appétis sont grossiers, et la masse de l'individu se manifeste par sa lourdeur.

Si vous observez une personne dont l' arrière-mâchoire soit démesurément large, dont les incisives rentrantes s'enclavent les unes dans les autres, comparez ses organes buccaux avec ceux de l'âne et vous trouverez des ressemblances frappantes. Cette personne n'aura qu'une intelligence très -bornée, sera entêtée, mais patiente et d'un caractère inoffensif.

Ne vous est-il pas arrivé de dire en voyant pour la première fois une personne :

— Quelle tête de mouton!

Vous faisiez alors de la buccomancie sans vous en douter; vous constatiez par la simple intuition les similitudes bizarres que la nature a établies entre certains hommes et la brute.

C'est que , en effet , il n'est pas rare de rencontrer des personnes dont les lèvres grosses, épaisses, les mâchoires étroites et allongées ressemblent à celles du mouton.

Ces personnes ont ordinairement beaucoup de douceur, de placidité de caractère.

N'avez-vous pas rencontré d'autres individus dont la

bouche imprimait à toute la figure uue ressemblance frappante avec le daim et le cerf? dont les incisives tranchantes comme une lame de couteau, sont à peine recouvertes par des lèvres si grosses qu'elles ne peuvent se joindre parfaitement, et laissent à nu la partie antérieure de la mâchoire?

A ces signes reconnaissez la timidité, la légèreté, la méfiance.

Des dents claires, aiguës, des mâchoires courtes et larges, des lèvres épaisses, dénotent une bouche féline. Les personnes chez lesquelles vous remarquerez ces caractères distinctifs, sont friandes, adroites, perfides; elles épient avec attention, observent tout ce qui se passe autour d'elles; elles se distinguent par une douceur apparente; mais il ne faut pas s'y fier, elle est factice; elles font patte de velours.

Un fait reconnu et admis par tous les naturalistes, c'est que depuis le moindre insecte ailé, jusqu'à l'aigle qui vole à la rencontre du soleil, depuis le ver qui rampe dans sa faiblesse et son impuissance, jusqu'à l'éléphant qui porte des bataillons sur son dos, jusqu'au lion, ce roi non détrôné des vastes solitudes , l'expression physiognomonique suit une progression ascendante.

Quels sont, dit Lavater, les animaux les plus faibles, les plus éloignés de l'humanité, les plus incapables d'idées et de sentiments humains? Sans doute ceux qui ressemblent le moins à l'homme. Pour s'en convaincre, qu'on remonte par la pensée, l'échelle progressive des animaux depuis l'animancule infusoire jusqu'au singe, au lion, à l'éléphant, et, pour simplifier et faciliter la comparaison, qu'on ne compare que les formes de la tête; qu'on place, par exemple, l'un

à côté de l'autre, l'éléphant et l'écrevisse, puis l'éléphant et l'homme.

Appliquant spécialement à la Buccomancie, ces principes fondamentaux de l'histoire naturelle, je dirai avec la conviction que j'ai acquise par l'observation de faits et de symptômes innombrables.

Quels sont en général les animaux les plus faibles, les plus éloignés de l'humanité? Sans aucun doute ceux dont les organes buccaux ressemblent le moins à la bouche de l'homme. Pour s'en convaincre, qu'on remonte l'échelle progresssive, qu'on compare les formes buccales ; qu'on place par exemple l'une à côté de l'autre , une mâchoire d'éléphant et une mâchoire de grenouille, ou d'écrevisse, puis une mâchoire d'éléphant, de chien ou de lion à côté d'une mâchoire humaine, et on verra clairement combien est grande et frappante la progression.

Celui qui calculerait et exposerait ces formes buccales physiquement et mathématiquement, qui démontrerait qu'à tous les animaux et à chaque espèce, la nature a prescrit une ligne déterminée qu'ils ne peuvent dépasser, qui prouverait, en outre, que parmi les innombrables lignes buccales de l'animal, il n'en est pas une seule qui ne diffère essentiellement de la bouche humaine, unique en son espèce, celui-là, dis-je, accomplirait une œuvre immense et répandrait des flots de lumière dans le domaine jusqu'à ce jour si nébuleux de la physiognomonie ; mais pour remplir cette tache, il faudrait être à la fois Buffon, Camper, Euler, Porta, Gall, Lavater. . . .

Aussi me bornerai-je à glaner dans le vaste champ de la

physiologie et de l'histoire naturelle, tout ce qui me parait propre à servir de base à la buccomancie.

Que mes lecteurs et surtout mes lectrices fassent avec moi un voyage imaginaire pour visiter une ménagerie quelconque.

Entendez-vous ces tiers rugissements ?

Reconnaissez le roi des animaux, admirez ce profil remarquable par le contour limitrophe du front et du nez, ligne qui se courbe, presque à angle droit, depuis le nez jusqu'à la mâchoire inférieure. Le nèz n'est il pas plus proéminant que chez les autres animaux, et son profil ne se rapprochet-il pas de celui de l'homme? L'arc du nez, ses formes parallèles, sa largeur ne sont-ils pas autant de signes de force, de majesté?

Examinez sa gueule dans tous ses détails : les lèvres sont épaisses et la supérieure laisse voir à l'état calme, une partie des dents œillères : il y a dans ses mâchoires une expression de force indicible, d'indomptable courage, mais pas de cruauté.

Il vous arrivera souvent de rencontrer dans le monde des hommes dont la bouche présentera beaucoup d'analogies avec la gueule du lion : à ces signes infaillibles reconnaissez un héros ou du moins un individu dont le caractère indomptable ne subit aucune pression.

Et qu'on ne vienne pas me dire que je torture les mots pour trouver des rapports et des similitudes. La buccomancie est un sentiment tellement inhérent à l'esprit observateur de l'homme, que nous comparons tous, souvent sans savoir pourquoi ni comment la figure de nos semblables a tel ou tel profil d'animal. Quand on a dit d'un homme :

LA BUCCO-MANCIK. (S!

C'est un lion, tout le monde est fixé sur son caractère, sur ses aptitudes , et son courage devient proverbial : Alexandre, César dans l'antiquité, Napoléon dans les temps modernes n'ont-ils pas reçu le surnom de Lion, et l'histoire, n'est-elle pas en ceci d'accord avec la physiognomonie?

Voici maintenant la cage du tigre : que de ruse, que de perfidie dans le muffle, quelle ironie insultante dans les contours de sa gueule ! Ses dents moins fortes que celles du lion, plus claires, sont aussi plus aiguës et beaucoup plus apparentes ; il y a quelque chose de bas , de féroce , d'insultant dans le profil; la gueule se contracte à chaque instant et grimace d'une manière effrayante. Le contour limitrophe du front et du nez, au lieu de se dessiner en ligne droite , forme un angle obtus ; aussi un homme avec le profil du front et du nez d'un tigre, sera certainement cruel, impitoyable ; sa férocité naturelle le portera sans cesse à faire du mal à ses semblables. Quand on a dit d'un homme, c'est un tigre altéré de sang, il est jugé pour ses contemporains et pour la postérité ; nouvelle preuve à l'appui du sentiment, buccognomonique inné chez nous, puisqu'il nous sert à chaque instant pour asseoir même des jugements historiques.

Le chat est un tigre en petit; faible, dompté par l'éducation domestique, il n'en est ni moins rusé, ni moins impitoyable que le tigre des déserts. Aussi toutes les fois que vous remarquerez une personne dont le profil et surtout la bouche présenteront des ressemblances félines, vous pourrez dire , sans crainte de vous tromper , qu'il y a chez elle de l'astuce, de l'adresse, de la perfidie, de la cruauté.

Chez le tigre, comme chez le chat, la jonction non inter-

82 LA BUCC0MANC1E,

rompue du nez avec la gueule, indiquent à la fois la bestialité et la férocité.

Le renard a les mâchoires plus allongées, les lèvres plus fines , le museau plus effilé. L'œil et la moustache très pointue forment un angle aigu ; le regard est oblique et l'ensemble indique la ruse, la perfidie plutôt que la force.

Dans mes longues études sur la buccoguomonie , j'ai eu occasion de remarquer plusieurs personnes dont les organes buccaux présentaient des ressemblances aussi nombreuses que frappantes avec le profil et la gueule du renard; eh bien ! j'ai acquis tôt ou tard la conviction que ces personnes manquaient de franchise.

D'ailleurs, le renard n'est-il pas , de temps immémorial T le type immuable de l'astuce? Esope chez les Grecs, Phèdre chez les Latins, notre inimitable Lafontaine, en un mot, tous les fabulistes n'ont-ils pas choisi le renard pour auteur principal de plusieurs de leurs apologues? Les poètes n'ontils pas chanté ses prouesses sur tous les tons? Les naturalistes n'ont-ils pas sanctionné par leurs études, leurs observations profondes, les arrêts des poètes et des fabulistes? Pour qualifier un diplomate habile , ne lui donne-t-on pas la qualification de renard, désormais inséparable des noms des Talleyrand et des Pozzo di Borgo ?

Oui le sentiment buccognomonique est inné chez l'homme, comme je l'ai déjà dit : oui de la comparaison de la bouche humaine avec la conformation de la gueule de certains animaux , on peut tirer des inductions physiognomoniques sur leur caractère y leurs penchants , leurs passions , leurs qualités et leurs défauts.

Voyez l'hyène : observez la ligne centrale de sa gueule et

dites- moi si vous n'y trouvez pas le caractère de la férocité la plus basse, la plus inexorable,

Examinez attentivement les lèvres et les deux mâchoires de l'ours; vous y trouverez mille signes de cruauté, mais en même-temps de fermeté, de prudence et d'adresse. Ses dents aiguës et claires indiquent la faculté, de déchirer; les lignes de sa gueule dénotent une nature profondément sauvage.

Cherchez parmi vos connaissances un individu dont la bouche présente de nombreux rapports avec la gueule de l'ours, et si vos observations aboutissent à une affirmation, soyez sûr que cette relation est dangereuse; que T individuours déchirera à belles dents votre réputation.

La preuve de l'importance des dents en physiognomonie, disent Porta et Lavater, nous est donnée par le crocodile et surtout par l'éléphant : dans l'irrégularité de la pose et de la configuration des dents de l'éléphant, quel caractère visible de méchanceté diabolique sans dessein formé , et de destruction pour soi-même! La grandeur et l'arc de son front approchent plus du contour frontal de l'homme que celui de tout autre front animal ; mais ils diffèrent essentiellement, par la position relativement à l'œil et à la bouche, du front de l'homme, qui forme presque un angle droit avec l'axe de l'œil et la ligne centrale de la bouche,

Aussi toutes les fois que vous remarquerez chez une personne des dents irrégulièrement posées , surtout les œillères fortement développées et proéminentes; des mâchoires larges par la base et se terminant en angle presque aigu ; des lèvres grosses, épaisses, allongées comme la trompe

dé l'éléphant ; méfiez-vous de sa méchanceté instinctive, de sa ruse* de sa prudence toujours poussée à l'excès.

Le cheval a beaucoup occupé les naturalistes et les physiognomonistes qui l'ont étudié sous tous les rapports, sous tous les aspects.

Job ne dit-il pas en s' adressant à Dieu?

« As-tu donné le courage au cheval et armé sa nuque « de colère? Lui as-tu ordonné de sauter comme la saute- « relie? Son magnifique hennissement est de la terreur; il, « balaye la terre de ses pieds , se réjouit de sa vigueur et « court au-devant des armes ; l'épée ne le fait pas reculer ; et au-dessus de lui résonnent les carquois, la lance et les « armes étincelantes; au-dessous de lui la terre frémit, et « c'est à peine s'il la touche. Il devient plus audacieux quand « il entend le son de la trompette, et souffle de loin à la vue « de la bataille , à la vue du général et au cri de la « victoire. »

Ce magnifique éloge des qualités du cheval suffit pour démontrer que de tout temps ce noble animal a été le fidèle compagnon de l'homme.

Mais comme la physiogaomonie du cheval ne doit figurer ici qu'à titre d'indice des rapports qui existent entre certaines têtes d'hommes et certaines têtes d'animaux, résumons nos observations. Prenons pour base le plus beau type de l'espèce chevaline.

Il a le front étroit et presque plat ; à partir des yeux le nez se voûte jusqu'à la bouche; les narines sont larges et ouvertes, la bouche est fine; les oreilles sont petites et pointues en dehors ; les mâchoires plus étroites par le bas , plus larges par le haut.

LA BUCC0MANC1E. 85

Tout homme chez lequel vous remarquerez les organes buccaux disposés, en quelque sorte, comme ceux du cheval, est d'un caractère vif, fier, sensible à la moindre douleur ; la louange lui causera une joie inexprimable.

Les plus célèbres physiognomonistes ont remarqué que les femmes qui ont le profil uniment penché en avant, ainsi qu'une blonde chevelure, sont également sensibles et fières.

La physiognomonie établit aussi des comparaisons entre l'homme et les oiseaux, et j'ai dû m'assurer si la buccomancie ne trouverait pas quelque observation buccale à glaner chez les ovipares.

A tout seigneur tout honneur :

Commençons par l'aigle.

Chez tous les oiseaux , les diversités de caractères ou les degrés de force active et passive sont marqués, pour le buccomancien , par la ligne centrale (on ne peut pas dire la bouche), mais du bec qui est analogue à la bouche, surtout par l'angle que cette ligne forme avec l'œil. Cet angle obtus chez le hibou , le vautour et autres oiseaux de proie , est droit, sinon aigu chez l'aigle.

Cette forme du bec n'est-elle pas réellement celle qui se# rapproche le plus de la bouche humaine ?

Ne vous est-il pas arrivé de rencontrer des hommes dont le profil buccal pouvait fort bien être mis en parallèle avec celui du vautour, et ces hommes n'étaient-il pas rapaces et cruels ?

Des femmes qui avaient en quelque sorte un profil de fauvette ou de tout autre oiseau chantant? Plus tard ne vous êtes vous pas convaincu qu'elles étaient bonnes musi-

ciennes et avaient , pour la plupart , un timbre de voix délicieux ?

Ne vous êtes- vous pas souvenu de ce vieux proverbe » étourdi comme un étoumeau, lorsque par hasard vous avez trouvé chez une de vos connaissances quelques ressemblances entre la conformation de sa bouche et le bec de cet oiseau? le proverbe n'a-t-il pas eu raison?

Il y aurait des études et des appréciations très curieuses à faire sur certaines ressemblances buccales qui existent entre les chanteurs célèbres, le rossignol et la fauvette; mais ceci rentre dans la physiognomonie en général , et pour ne pas m' écarter de mon sujet spécial , la buccomancie , je terminerai cette courte et rapide disgression par quelques aperçus buccognomoniques sur les poissons et les serpents.

Examinez dans une collection d'histoire naturelle diverses têtes de serpents ; vous n'en trouverez pas une qui ne vous inspire de la répugnance et de l'effroi. Le jugement de Dieu est écrit sur leur front plat et sans vigueur ; on peut le lire en caractères ineffaçables dans leur gueule et dans leurs yeux. La gueule sans lèvres se fend droite, et forme un simple arc derrière l'œil. Aussi lorsqu'il vous arrivera de trouver dans une physionomie humaine quelque chose du type-hideux que je viens d'indiquer, gardez- vous d'entrer en relation avec les individus porteurs de ces signes maudits ; leur bouche sans lèvres, a du venin comme celle du serpent, et ils ont comme ce reptile des dents claires aiguës.

Porta et quelques autres physiognomonistes ont prétendu trouver de nombreux rapports entre la bouche humaine et la gueule de certains poissons. Quant à moi je n'y ai vu qu'une ouverture arquée , armée de dents pointues, déchi-

LA BUGCOMANCIE. 87

rant sans appétit et sans plaisir. Cependant on peut jusqu'à un certain point comparer à la gueule du poisson certaines bouches arquées, aux lèvres démesurément avancées et se •terminant par un rond disgracieux. Les personnes affligées de cette difformité buccale sont dénuées de toute intelligence, car le poisson est le type de la dernière bestialité; chez lui, il n'y a même ni circonspection ni ruse; il n'est guidé que par son insatiable gloutonnerie.

Arrivons maintenant à des comparaisons plus directes, et laissant aux naturalistes le soin de ces divers points de la Zoologie, analysons les études que nous avons faites sur la bouche humaine comparée à la gueule de certains animaux.

Préceptes Antropo ■ Zoologiques

Aristote, dans une lettre adressée à Alexandre-le-Grand, dit que les lèvres épaisses sont un signe de folie ; suivant Polémon, célèbre physiognomoniste, les lèvres épaisses dénotent un homme insensé. Conciliator, bucco m ancien célèbre , affirme que ceux qui ont les lèvres épaisses sont fous et hébétés. Elles sont surtout un signe de folie, lorsque la supérieure est plus épaisse que l'inférieure ; les hommes dont

les lèvres affectant cette forme ressemblent aux ânes et aux singes et tiennent du naturel de ces animaux.

Les lèvres épaisses, à leur partie moyenne , dénotent l'homme impudique.

Toutes les fois que vous remarquerez des lèvres minces, déliées, bien proportionnées l'une à l'autre, et une bouche grande, vous pourrez dire sans crainte de vous tromper, que vous avez affaire à un homme de cœur, qui tient du caractère du lion, du limier et du dogue. Aristote émit le premier cette opinion qui fut plus tard confirmée par Polémon, Adamantius , Albert, Conciliator et autres célèbres physiognomonistes.

Des lèvres minces, petites, déliées, jointes à une bouche petite, dénotent un homme craintif, impuissant, trompeur et tenant du naturel du chat.

Les personnes qui ont les lèvres déliées et présentant latéralement une saillie terminée par les dents canines , la supérieure réfléchie, en haut à sa partie moyenne, tiennent du naturel du porc, dit Aristote, et ont l'âme basse.

Ceux qui ont la lèvre supérieure relevée et les gencives à découvert, sont enclins, dit Aristote, dans sa physiognomonie, aux paroles outrageantes, à la médisance et tiennent du naturel des chiens. Aristote ajoute que l'élévation démesurée de la lèvre supérieure dénote un caractère injurieux.

La femme dont la lèvre supérieure est plus saillante que l'inférieure est ordinairement très prudente; si on peut la comparer à un animal, c'est avec le bœuf sauvage dont la lèvre supérieure est si saillante, qu'il ne peut paître qu'en marchant en arrière, comme l'ont constaté Pline et Solius.

Esope le fabuliste avait la lèvre supérieure très saillante, et il se distingua par une prudence qui fut mise à de rudes épreuves.

vin

Une lèvre inférieure plus saillante que la supérieure est un signe presque certain d'imprudence.

La lèvre inférieure pendante, dénote lâcheté et paresse ; les bœufs, les chevaux, les ânes qui commencent à vieillir, ont la lèvre inférieure pendante.

Aristote, dans sa correspondance avec Alexandre, dit que tout homme qui a la bouche grande est propre à la guerre et audacieux. D'après Polémon et Adamantius, une grande bouche sied bien à l'homme.

Albert constate qu'elle indique chez les femmes une nature virile et courageuse.

L'homme dont la bouche est démesurément fendue a presque toujours l'esprit très lourd, il ressemble au bélier. Adamantius affirme qu'il tient de la nature du chien, qu'il est gourmand et insensé. Mais la plupart des physiognomonistes s'accordent à dire qu'il ressemble au loup plutôt qu'au chien et qu'il tient de leur naturel ; les loups ont, en effet,

la gueule démesurément fendue, de même que tous les animaux carnassiers.

Chez l'homme, une bouche petite dénote un caractère efféminé, elle ne convient guère qu'aux femmes. Darès de Phrygie rapporte qu'Hélène avait la bouche très petite.

La bouche saillante est un signe de folie, de loquacité, d'audace. Lorsqu'à cette saillie se joignent des lèvres grosses et arrondies, l'homme approche de la nature du porc. Albert dit que la bouche saillante et les lèvres épaisses réfléchies en dehors dénotent un caractère immonde,

La bouche déprimée en dedans annonce l'homme envieux, intempérant, même porté au crime. Albert affirme d'après Aristote que toute bouche cave annonce la lubricité.

La bouche béante est un signe d'inconstance et de timidité. Aristophane le poète comique regardait comme fous ceux qui avaient la bouche béante.

Aristote, dans le livre des problèmes, dit que les dents peuvent servir au pronostic de la vie, du caractère, des qualités et des défauts, des vertus et des vices.

Les dents claires, dit ce savant observateur, sont un signe de courte vie. Pline le naturaliste a émis la même opinion.

Les dents grandes, fermes et épaisses sont un signe de

de longévité. Scott dit que les dents fortes et épaisses dénotent que l'homme a une santé robuste, qu'il est grand mangeur, audacieux, et qu'il tient du naturel du cheval.

XYIII

Ion de Chio raconte que le grand hercule avait trois rangées de dents.

Les personnes qui ont les dents contiguës ou soudées ensemble tiennent du naturel des brebis, des daims et des chèvres.

D'après Scott, l'homme qui a des dents longues, aiguës et fortes, est envieux, gourmand, audacieux, soupçonneux, infidèle ; il parait tenir beaucoup de la nature du serpent.

Des dents irrégulières, soit dans leur position, soit dans leur grandeur, soit dans leur forme, dénotent à la fois un homme prudent, bien avisé, audacieux et envieux.

D'après l'opinion de Rhasès, l'homme qui a les dents canines longues, solides et sortant de la bouche, est gourmand et méchant. Conciliator dit que les dents canines de cette sorte dénotent l'homme goulu, ressemblant à la fois au porc et au chien.

Aristote fait remarquer que le cheval marin, le sanglier et le cheval domestique, ont les dents canines éminentes et en dehors des lèvres.

Page 1