‹ La buccomancie;Chapitre 11 sur 27 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

De la Buccomancie appliquée aux sensations et aux affections morales. — Phénomènes buccognomoniques.

Les physiognomonistes ont partagé la figure humaine en trois régions :

Les yeux et le front, ayant plus de rapport avec le cerveau , expriment les sentiments de l'âme, de l'esprit, de la pensée.

Les joues , le nez et une partie de la bouche indiquent surtout les passions physiques , les émotions , la mimique des douleurs et des voluptés corporelles.

La bouche, les lèvres, le menton, correspondent principalement avec les organes de la nutrition, désignent les appétits, les voluptés, les concupiscences, et autres affections animales.

Les appétits sensuels habitent sur les lèvres et se peignent à l'aide des contractions musculaires.

Les douleurs du corps , la terreur , les sensations physiques , s'expriment par les grimaces ou les contorsions des joues ou de la bouche.

Dans les passions expansives, telles que l'amour, le désir, îa joie, l'amitié, l'espérance, la hardiesse, toutes les parties de la bouche s'avancent, se développent, s'étendent comme pour embrasser, saisir, envahir.

Dans la haine, la crainte, la tristesse, l'aversion, la douleur, le désespoir, les organes buccaux se resserrent, se retirent.

J'ai remarqué qu& les individus dont la bouche prend souvent un maintien propre à la passion qu'ils ressentent habituellement, contractent à la longue une nouvelle physionomie buccale.

Les passions modifient la bouche de quatre manières principales :

Dans la joie, les joues s'écartent, les lèvres se séparent et laissent voir les dents , un doux sourire les contracte gracieusement.

Dans la tristesse , les joues se resserrent , les lèvres se contractent, la bouche devient disgracieuse.

Dans la colère , les joues se relèvent , les narines se gonflent, les dents s'entrechoquent irrégulièrement.

Dans l'amour et l'admiration, îa bouche s'arrondit imperceptiblement , les mâchoires sont immobiles , les joues se colorent d'une vive rougeur.

Dans la curiosité, la bouche est entr'ouverte; pour se convaincre on n'a qu'à voir des paysans ou des ignorants regarder, bouche béante, un spectacle nouveau pour eux.

L^ joie, le rire ferment à demi les yeux, élèvent les coins

de la bouche, soulèvent les joues, ouvrent les ailes du nez, retirent toutes les parties sur les côtés ou vers les régions supérieures.

Dans la tristesse et les pleurs , la figure s'allonge , les lèvres s'abaissent.

La bouche s'ouvre excessivement par la terreur.

La haine, la colère se manifestent par l'avancement de la lèvre inférieure qui emboite la supérieure.

Dans les mouvements de l'envie, il y a grincement de dents, et les coins de la bouche s'ouvrent, le milieu restant fermé.

Dans la jalousie, les sourcils se froncent, le milieu de la bouche se relève, les joues se contractent.

La Buccomancie appliquée aux Passions,

« C'est une chose certaine que le corps s'altère et se change « quand l'âme s'émeut, et que celle-ci ne fait presque pas « d'action qu'elle ne lui en imprime des marques. »

(De Lachambre, les Caractères des Passions,)

Lorsque Lachambre, médecin du roi Louis XIII, constatait que les émotions de l'âme impriment pour ainsi dire des marques sur telles ou telles parties du corps, laphysiognomonie, la phrénologie et la buccomancie n'avaient encore fait que des essais, et la science de la pronostication était dévolue aux bateleurs. Cependant le savant docteur, guidé par les médecins et les physiognomonistes anciens, nous a laissé sur les Caractères des Passions des études sérieuses, des aperçus lumineux qui se trouvent pour ainsi dire résumés dans les quelques lignes qui servent d'épigraphe à ce chapitre de mon livre.

Oui, le corps s'altère et se change quand l'âme s'émeut, et celle-ci ne fait pas d'action qu'elle ne lui en imprime des marques.

Cette assertion est passée à l'état d'axiome chez tous les physiognomonistes, qui, à l'exemple de Lavater, jugent très souvent l'intérieur d'après l'extérieur, et cela avec pleine connaissance de cause.

Mais de toutes les parties du corps il n'en est pas que les émotions de l'âme altèrent ou modifient plus profondément que la bouche. En effet, la frayeur décolore les joues, la luxure, l'ivrognerie, l'amour, la haine modifient les lèvres, les dents, les gencives, à tel point qu'un médecin, par la simple inspection de la bouche d'un individu, reconnaît facilement le genre et l'intensité de la maladie.

A plus forte raison le buccomancien reconnaitra-t-il à première vue la passion dominante chez la personne qu'il aura choisie pour ses observations buccognomoniques. Dans mes principes généraux de buccomancie j'ai déjà développé la séméïotique de la bouche, examiné et apprécié les doctrines

et opinions de mes devanciers, et mes lecteurs savent déjà à quels signes buccaux on peut, sans difficulté aucune, reconnaître que telle ou telle passion domine chez tel individu. J'ai encore de nouveaux documents à développer dans ce chapitre spécial, qui fournirait seul matière à un long livre, si je pouvais lui donner tous les développements qu'il comporte.

Que n'a-t-on pas dit et écrit sur les passions? Poètes et philosophes, naturalistes et physiologistes, théologiens et alchimistes occupés du grand œuvre, ont écrit des milliers de volumes sur ce sujet inépuisable.

On ne doit pas s'attendre à trouver ici rénumération, ni l'appréciation des divers systèmes théologiques , philosophiques, poétiques et médicaux sur les émotions de l'âme et du cœur qu'on est convenu d'appeler passions ; je n'ai pris et je ne devais prendre dans cet amas de richesses que les parties nécessaires pour compléter mes études buccognomoniques : Cependant il faut que je mette sous les yeux de mes lecteurs quelques classifications qui seront pour nous des guides sûrs dans le labyrinthe que nous allons parcourir.

Le docteur Alibert, dans sa Physiologie des Passions, établit d'abord qu'il existe dans l'homme une loi primordiale du système sensible ; il lui donne ensuite quatre bases principales ;

\° Instinct de conversation, 2° instinct d'imitation, 3° ins tinct de relation, 4° instinct de reproduction.

Voici du reste sa classification complète :

Instinct de conservation considéré comme la loi primordiale du système sensible.

L'égoïsme.

L'avarice.

L'orgeuih

La vanité.

La fatuité.

La modestie.

Le courage.

L'espérance.

La peur.

La prudence

La paresse.

L'ennui.

L'intempérance.

Instinct d'imitation, considéré comme loi primordiale du système sensible.

L'émulation.

L'envie.

L'ambition.

Instinct de relation considéré comme loi primordiale du système sensible.

Bienveillance

Amitié.

Estime.

Respect.

Considération,

Mépris.

Moquerie.

Pitié.

Admiration.

Enthousiasme >

Ingratitude.

Reconnaissance .

LABUCCOMANCIE. 99

Ressentiment,

La haine.

La vengeance.

La justice.

Instinct de reproduction considéré comme loi primordiale du système sensible.

Amour conjugal.

Amour maternel ,

Amour paternel.

Amour filial.

Il est facile de voir d'après cette classification, que l'élégant auteur de la Physiologie des Passions^ ouvrage beaucoup plus connu dans le monde des femmes que dans celui des savants, a beaucoup trop sacrifié à l'agréable, à la fantaisie, et que son livre qu'on lit avec délices, ne peut rien nous fournir pour nos études buccognomoniques; laissons donc sa classification, tout en nous réservant d'y recourir, lorsque nous en aurons besoin pour compléter nos recherches, nos aperçus, nos pronostics.

Le docteur Descuret, dans son traité de la Médecine des Passions, s'est beaucoup plus rapproché de la buccognomonie ; il a même consacré un chapitre entier à la séméïotique buccale, suivant en cela l'exemple des plus grands médecins qui ont toujours regardé la bouche comme le thermomètre de la santé et de la maladie. Yoici la classification du docteur Descuret.

100 LABUCCOMàNCIE.

Passions Animales,

L'ivrognerie.

La gourmandise.

La colère.

La peur.

La paresse.

Le libertinage.

Fassions Sociales.

L'amour.

L'orgueil et la vanité.

L'ambition.

L'envie et la jalousie,

L'avarice.

La passion du jeu.

Le suicide.

Le duel.

La nostalgie.

Passions intellectuelles ou manies.

Manie de l'étude.

Manie de la musique.

Manie de l'ordre.

Manie des collections.

Fanatisme artistique, politique et religieux

La Buccomancie étant une science nouvelle qui deviendra probablement l'objet de graves contestations de la part de messieurs de la Faculté, qui n'ont voulu admettre ni laphysiognomônie, ni la cranologie, ni le magnétisme; la buccomancie, dis-je, doit procéder d'elle seule; d'ailleurs cette nouvelle fille de la physiognomonie est déjà assez grande pour marcher sans appui ; elle a l'œil assez exercé pour se conduire dans le dédale des passions : bien lui en vaudra, car ses aînées ne consentiraient peut-être pas à lui confier le fabuleux écheveau d'Ariane.

Groupez-vous donc autour de nous , passions animales , passions sociales, passions intellectuelles; venez grossir le cortège, instinct de conservation, instinct d'imitation, instinct de relation, instinct de reproduction, car nous allons tracer

vos silhouettes, et vous n'aurez pas de secrets, pas de replis qui échappent aux investigations de la buccomancie.

Un poète chanterait d'abord l'amour, cette première muse de toutes les jeunes imaginations : le courage, l'ambition, ces deux grandes artères de toutes les grandes choses, de tous les crimes, de tous les désastres. Le libertin accorderait les honneurs de la priorité à la luxure; en ma qualité de buccomancien, je donne le pas à la gourmandise.

N'est-ce pas elle, en effet, qui se manifeste le plus ostensiblement par tous les organes de la bouche? Les lèvres ne sont-elles pas les pinces de la gourmandise? Les dents ne lui servent-elles pas de meules pour broyer les aliments? Le palais n'est-il pas le thermomètre de la saveur des mets qui font ses délices? Le nez lui-même n'est-il pas placé en sentinelle avancée au-dessus de la lèvre supérieure, pour l'avertir du moindre danger et préluder par les ineffables sensations de l'odorat aux voluptés beaucoup plus matérielles de la mastication? Et la langue elle-même dont la membrane est si sensible, la langue n'est-elle pas une rame qui pousse graduellement, selon la rapidité ou la lenteur de la mastication, les aliments jusqu'à l'ouverture du gosier, cet avant-poste de l'estomac ?

Certes , de toutes les passions humaines, la gourmandise est celle dont tous les symptômes , dont tous les effets , se développent, se manifestent par les organes buccaux.

Place donc à la gourmandise!... que Brillât-Savarin, son inimitable législateur, et Berchoux son Homère , nous viennent en aide.

Mais entrons d'abord dans quelques détails indispensables pour compléter cette étude primordiale.

La définition la plus accréditée de la gourmandise est celle-ci :

« Intempérance dans le manger, amour raffiné et désorcr donné de la bonne chère , gloutonnerie , défaut de celui « qui mange avidement et avec excès. »

« La gourmandise , dit Brillât-Savarin , est ennemie de « tout excès ; ceux qui s'indigèrent ou qui s'enivrent ne « savent ni boire, ni manger. »

On donne l'épithète de Gourmets aux individus reconnus experts en gastronomie.

L'homme qui sait manger mérite seul la qualification de gastronome.

Le gourmand, le friand, le goinfre, le goulu et le glouton, constituent cinq espèces qui ont été étudiées et appréciées par les auteurs qui se sont occupés de gastronomie.

Le gourmand mange sans besoin ; grande et bonne chère, voilà sa devise.

Le friand n'est qu'un diminutif du gourmand, il aime les pièces légères, les sucreries.

Le goinfre se gorge indistinctement de tous les mets ; il mange pour manger.

Le goulu avale plutôt qu'il ne mange.

Le glouton se jette sur le manger qu'il dévore avec bruit et salement.

Généralement parlant :

Les Espagnols sont sobres ;

Les Français, gourmets;

Les Anglais, gourmands;

Les Italiens, friands ;

Les Anglo-Américains, goinfres ;

Les Russes, goulus ;

Les Cosaques, gloutons.

Les gourmands sont généralement d'une taille moyenne; ils ont le front étroit, les yeux vifs et brillants, le nez court, les joues luisantes, rebondies , les dents fortes, grandes et larges, les lèvres développées.

Leur physionomie est toute jouissance , leurs lèvres sont luisantes; leur langue promeneuse, dit le docteur Descuret, enivre leur palais de délices. Qu'on apporte un mets bien préparé , toutes les puissances dégustatrices du gourmand sont ébranlées ; on aperçoit sur ses lèvres entr' ouvertes l'irradiation de l'extase.

« Savez-vous, disait un gastronome émérite à un méde- « cin qui discutait avec lui sur le phénomène de la diges- « tion , savez-vous pourquoi les personnes d'un âge avancé « sont généralement moroses, silencieuses et pessimis- « tes? c'est qu'elles n'ont pas de dents. »

« Les dents, ajoutait-il avec chaleur, ne sont pas seulece ment l'ornement de la bouche, l'auxiliaire d'une bonne « prononciation; elles sont surtout les ciseaux, la meule, « le pressoir de l'estomac. »

« Donnez un bon dentier à un vieillard, il redeviendra « causeur ; ses idées plus libres perdront la sombre tristesse « que leur imprimait l'embarras de les émettre, joint à la « difficulté de digérer. »

« Une autre fois, ce même gastronome, assurait que les « physiognomonistes avaient grand tort de ne pas insister « davantage sur l'inspection des dents, parce que cette ins- « pection pouvait fournir plusieurs données applicables à la « politique. »

« S'agit-il, par exemple, d'élire un chef, s'écriait ce gas- « tronome, s'il a de grandes incisives, rejetez-le : c'est un « rongeur du peuple. A-t-il de longues lanières, rejetez-le « également, il le déchirerait.

« Le candidat que l'on porte à la députation s'avance-t-il « muni de larges molaires, gardez- vous bien de lui donner « votre voix, c'est un grand mangeur.

« Donnez au contraire votre suffrage à un citoyen dont « les dents sont petites et bien rangées : celui-là est un « homme sobre, ami de l'ordre et de la justice. » (1)

S'il fallait s'en rapporter au témoignage de ce professeur émérite en gastronomie transcendante, des dents petites et bien rangées seraient un symptôme infaillible des qualités nécessaires à un homme d'état, à un chef de gouvernement. Comme je n'ai ni le projet, ni le désir d'appliquer la buccomancie à la politique, je me borne à relater cette appréciation de l'organisme dentaire faite par un digne précurseur de Brillât-Savarin.

J'ai déjà indiqué à quels signes généraux on peut reconnaître un homme ou une femme adonnés à la gourmandise : il me reste encore à tracer quelques silhouettes particulières qui compléteront mes aperçus buecognomoniques sur ce sujet.

Quelque temps après mon arrivée à Paris, j'eus occasion de voir un disciple célèbre de Brillât-Savarin , l'immortel auteur de la Physiologie du goût.

J'avais déjà commencé mes études sur la buccomancie et je tenais beaucoup à converser avec cette illustration gas-

(1) Descuret, Médecine des Passions,

tronomique, qui avait étudié la gourmandise dans toutes ses nuances, depuis le gourmet jusqu'au glouton, qui avait formulé sa doctrine dans les trois axiomes suivants :

« La bête se repaît. »

« L'homme mange. »

« L'homme d'esprit seul sait manger. »

Ce disciple de Brillât-Savarin est buccomancien, sans le savoir, m'étais -je dit très souvent.

Je né m'étais pas trompé dans mon appréciation ; il trônait au milieu de vingt-cinq joyeux convives, à. ma dernière entrevue avec lui. A la fin du repas il s'approcha de moi et me dit, avec ce sourire de béatitude épanouie qui rayonne toujours sur le visage d'un gourmand qui a bien dîné :

— Jeune homme, vous me regardiez bien attentivement pendant le dîner; vous preniez même des notes.

— Oui, monsieur, lui répondis-je; mais j'ai hâte de vous dire que ma contemplation avait un but sérieux.

— Etes-vous disciple de Lavater ou de Gall?

— Ni de l'un, ni de l'autre. J'emprunte à Lavater et aux autres physiognomonistes ce qui me paraît utile pour compléter mon système. La phrénologie de Gall devient aussi parfois mon auxiliaire; mais je vous le répète, je ne suis, à proprement parler, le disciple de personne.

— Tous êtes vous-même.

— Oui, monsieur, absolument comme vous êtes le législateur suprême de la gastronomie, sans qu'on puisse vous accuser de marcher sur les traces d'Apicius, ni de Lucullus.

— Bonté divine! ce& Romains étaient des goinfres, ils ne savaient pas manger, ils dévoraient... Dites-moi donc,

jeune homme, ajouta-t-il, après une petite pause qu'avait nécessité l'ingurgitation de quelques gouttes de Moka, ditesmoi donc quelques mots de votre système.

— Monsieur, je suis buccomancien.

— Buccomancien ! s'écria le gastronome , le mot est nouveau, il fera fortune. Quelques développements, s'il vous plaît.

— Volontiers, monsieur. La buccomancie telle que je la pratique, que je l'étudié, est l'art de connaître l'intérieur de l'homme d'après la disposition et la forme de la bouche, l'état de conservation des dents, la couleur des lèvres et des gencives.

Mon interlocuteur réfléchit beaucoup avant de me donner son avis sur ma définition ; ses yeux étaient à demi fermés ; un léger sourire errait sur ses lèvres humectées de café ; ses deux mains reposaient voluptueusement sur la rotondité de son ventre, comme sur un moelleux édredon.

— Je suis naturellement rêveur et surtout quand je digère , me dit-il enfin en secouant sa douce somnolence. Savez-vous que la buccomancie fait partie de mes domaines, et qu'en traitant ce sujet vous chassez sur mes terres...

— Je le sais, monsieur, aussi ai-je cherché à vous voir* pour m'entendre avec vous sur l'étude buccognomonique 'du gourmand.

— Je suis à votre disposition ; mais procédons par ordre, monsieur le buccomancien. Si vous n'aviez pas connu mon nom quand vous êtes entré ici, auriez- vous deviné, à l'aide de la buccomancie, que j'étais l'héritier direct du Lycurgue et du Minos de la gastronomie française ?

— Monsieur, lui répondis-je, vos lèvres, vos dents, vos

joues , en un mot toute votre bouche indiquent d'une manière pour ainsi dire palpable, que vous êtes un gourmand émérite , gourmet , friand , et par conséquent plus apte que tout autre écrivain à tracer le code de la gastronomie.

J'analysai ensuite buccognomoniquement l'organisation buccale du célèbre gastronome qui, à chacune de mes appréciations, répondait par un léger mouvement de tête qui signifiait :

« Vous êtes dans le vrai. »

Lorsque j'eus terminé mes observations, il s'approcha de mon fauteuil et me dit tout bas à l'oreille :

— Jeune homme , vous Stes un peu sorcier , vous me convertirez à la buccomancie, mais à une condition. J'avoue que vous avez deviné, d'après ma bouche, quels sont mes défauts et mes qualités, quelles sont mes sympathies et mes antipathies ; mais cela ne suffit pas pour dissiper tous mes doutes. Je veux mettre votre science buccognomonique à d'autres épreuves. Examinez bien ce monsieur à cheveux blonds qui cause avec cette jeune dame près de la cheminée.

— Ce monsieur est Anglais, répondis-je.

— À quoi le reconnaissez-vous? à la couleur de ses cheveux probablement ?

— Non , monsieur , mais à la forme de sa bouche. L'Anglais est Carnivore , aussi les incisives et les canines sont-elles presque toujours très-développées chez lui. Sur ses lèvres réside le flegme national ; c'est un gourmand et jamais il ne méritera la qualification de gourmet.

— Il y a du vrai dans ce que vous me dites. Continuez.

— Notre gourmand est correspondant d'un des grands journaux de Londres. Ses lèvres qui s'ouvrent légèrement

aux deux extrémités, indiquent à la fois attention, réflexion et perspicacité, qualités indispensables pour un chercheur de nouvelles.

— Après, fit le gastronome qui souriait de manière à me laisser voir que j'avais deviné.

— Ce journaliste est aussi un joueur effréné; voyez comme la peau de ses joues est tendue; remarquez surtout comme les cavités des yeux sont bien remplies ; ses lèvres, quoique épaisses, sont contractées. Je n'ai pas inspecté ses dents, mais je parie qu'elle sont jaunes comme de la cire : l'abus des liqueurs fortes en a brûlé l'émail.

— Et la jeune dame qui cause avec lui?

— C'est une bavarde ; voyez comme sa bouche avance en forme de bec d'oiseau; les joues sont un peu longues; c'est avec raison que le napolitain Porta, et presque tous les physiognomonistes ont comparé les babillards aux oiseaux et aux grenouilles.

— Et ce petit vieux assis à l'extrémité de la table ?

— Monsieur, dis-je au gastronome, cet individu rentre dans la catégorie des criards que Porta compare aux chiens; voyez comme la lèvre supérieure et les gencives sont proéminentes. Mais pour vous épargner la peine de me questionner, je vais vous tracer rapidement les silhouettes de la société qui nous environne.

Notre plus près voisin est un philosophe athée ; sa bouche démesurément fendue , ses dents longues , aiguës , claires et fortes indiquent en même-temps un penchant presque irrésistible à la malveillance.

Le jeune homme qui l'étourdit de ses paroles est un hâbleur, un menteur de l'école de M. de Crac. Un rire moqueur

erre sur sa bouche; le nez large, au milieu, décline vers la racine. «

L'individu qui paraît rêver, à notre gauche, est un diplomate ; dites-moi si vous ne trouvez pas une exacte ressemblance entre son profil et celui d'un renard.

— Assez, assez, s'écria le gourmet, la buccomancie a les dents si longues et si aiguës , l'œil si perspicace, que le vice doit trembler sous ses investigations. Courage, jeune homme, vous ouvrez une nouvelle carrière à la physiognomonie; vous êtes si jeune, qu'il vous reste assez de temps pour compléter vos études ; vous avez de l'intuition , monsieur le buccomancien , et appelé par votre profession à soulager les infirmités de la bouche, je prévois qu'il vous sera facile d'arriver au degré de certitude que peuvent atteindre les sciences non mathématiques ; vous donnerez un nouveau , un large développement aux doctrines de Lavater et de Gall. Bonne chance, jeune homme; j'ai passé avec vous quelques moments agréables qui ont facilité ma digestion ; permettez que je vous donne , en échange , un conseil ; ne vous hâtez pas trop de livrer vos études buccognomoniques à la publicité :

Noctumà versate manu Versate diurnà, comme dit Horace.

Hâtez-vous lentement quelque ordre qui vous presse,

Et ne vous piquez pas d'une folle vitesse, comme ditBoileau.

Le disciple de l'auteur de la Physiologie du goût me salua d'un sourire affectueux. Deux mois plus tard les journaux m'annoncèrent sa mort que j'aurais pu lui prédire, à, des

LÀ LUCCOMANCIE , \ 1 i

signes certains ; mais il y aurait eu cruauté à troubler la quiétude des derniers jours de ce restaurateur du grand art de manger. J'ai suivi son conseil; plusieurs années se sont écoulées depuis cette conversation dont chaque incident est resté gravé dans ma mémoire, et aujourd'hui seulement j'affronte la publicité.

L'Ivrognerie,

L'ivrognerie est sœur de la gourmandise ou plutôt de la gloutonnerie, car de même que le glouton est peu difficile sur le choix des mets, de même l'ivrogne est peu difficile sur le choix des vins.

J'ai connu bien des ivrognes dans ma vie; je les ai étudiés dans les divers pays de l'Europe ; partout j'ai trouvé les mêmes signes caractéristiques, et la buccomancie a des moyens sûrs de les reconnaître au premier aspect. C'est surtout sur les divers organes de la bouche que l'ivrognerie exerce les ravages les plus désastreux.

L'ivrognerie en grec ubris, en latin ebriositas, est le penchant habituel à prendre immodérément des boissons spiritueuses. L'ivrognerie est toujours un vice dégoûtant et honteux qui dégrade l'homme, tandis que l'ivresse n'est qu'un état maladif.

M 2 LA BUCCOMANCIE.

Je laisse aux savants qui s'occupent de pathologie le soin d'expliquer les causes et les effets de l'ivrognerie, je dois me borner à la séméïotique buccale chez l'ivrogne.

L'homme adonné à l'ivrognerie a l'haleine fétide, ses lèvres sont bouffies, pendantes et agitées par un frémissement continu. La peau de ses joues a perdu sa couleur ; elle est devenue d'un jaune particulier; elle est flasque et couverte de rides prématurées.

Les effets de l'ivrognerie varient suivant les liquides que consomment les ivrognes.

Chez le Français qui ne boit que du vin ou du cognac, les lèvres sont pourprées par l'inflammation, les gencives se décharnent, mais les dents conservent leur blancheur.

Chez les Allemands, la bière et principalement la viande de porc salé, la choucroute dont ils font un usage immodéré, altèrent rapidement l'émail des dents qui deviennent jaunes de bonne heure.

Généralement parlant, les peuples des pays méridionaux ont une plus belle dentition que les septentrionaux. Les médecins attribuent cela à la qualité des boissons, et de nomt breuses observations m'ont prouvé que leur opinion étaif ondée.

J'ai décrit plus haut la physionomie buccale de l'ivrogne; voici quelques nouveaux détails :

L'ivrogne a la face rubiconde, les joues charnues; la respiration est forte et prompte.

Le gourmet en vins a la face réjouie, les dents serrées, bien conservées, les lèvres grosses, la superficie de la muqueuse labiale étant destinée aux préludes delà dégustation.

L'ivrognerie proprement dite, amène presque toujours chez

les individus qui s'y livrent avec excès, la ruine du système dentaire; tous les ivrognes, surtout ceux qui boivent des liqueurs fortes, sont édentés

La Peur.

Les physiognomonistes déiinissent la peur :

« Un état pénible de l'âme, avec trouble des sens, produit par la perception d'un danger réel ou imaginaire. »

De toutes les affections humaines, c'est peut-être la plus contagieuse.

Il est encore trois états dans lesquels l'organisme éprouve une plus grande perturbation que dans la peur : 1 °La frayeur. 2° L'effroi. 3° La terreur.

La frayeur provient ordinairement d'un danger subit, personnel; elle saisit, mais elle dure moins que la peur.

L'effroi naît des objets qui nous frappent; il dure autant que le danger qui l'a causé.

La terreur pétrifie, elle anéantit momentanément nos facultés morales, intellectuelles et physiques.

La crainte , que des auteurs confondent avec la peur, est un sentiment d'inquiétude vague et déterminé en nous par l'idée d'un danger que nous nous exagérons.

Gall fait dépendre la peur du défaut d'activité, décourage:

Spurtzheim lui donne pour cause la circonspection.

La peur est une passion essentiellement débilitante ; pour nous en convaincre, nous n'aurons qu'à observer un peureux dans un de ses violents accès. C'est ici surtout que la buecomancie devient indispensable au physiognomoniste.

La bouche du peureux reste béante ; ses lèvres et ses joues se contractent à chaque instant ; ses dents s'entrechoquent ; aussi, j'ai toujours remarqué que les dents des peureux, claires, faibles, jaunâtres par suite de la faiblesse du tempérament, s'usent prématurément ou cèdent à la carie.

Chez les enfants, la peur peut occasionner de graves accidents, surtout à l'époque de la première dentition : elle est souvent suivie de syncopes, de convulsions qui paralysent l'éruption dentaire.

Chez les jeunes filles, la peur prend un nouveau degré d'intensité au moment de l'apparition des menstrues; j'ai été témoin de quelques cas d'épilepsie, suivis de la perte presque totale des dents.

Chez les femmes, surtout si elles sont douées d'une extrême sensibilité nerveuse, la peur détermine des hémorrhagiesfort graves, des fluxions dentaires qui amènent promptement une détérioration des divers organes buccaux .

La peur fait blanchir les cheveux, tomber les dents, et laisse souvent à l'individu qui en est atteint tous les symptômes d'une subite vieillesse.

Les physiognomonistes placent dans la même catégorie les lâches et les paresseux. Yoici à quels signes généraux on peut les reconnaître.

Le lâche a la figure grande et charnue; les joues grosses.

îa parole brève; les yeux d'une mobilité extrême ; les dents claires comme les moutons, et autres animaux craintifs , incapables de se défendre.

Mais en France, la lâcheté, la peur, sont des exceptions, et le buccomancien trouvera rarement l'occasion d'exercer sur ce point ses connaissances buccoguomoniques.

Hâtons-nous donc d'arriver au courage : les sujets ne nous manqueront pas.

Le Courage,

Le courage, comme les autres sentiments de l'homme , a été étudié sous un double aspect par les physiologistes qui admettent le courage physique et le courage moral.

Le courage physique consiste, disent-ils, dans un calme habituel contracté par nos organes ; ce n'est point un sentiment naturel ; il se développe avec l'âge, par la lutte, en s'habituant à braver le danger. Les aliments, la température, la force musculaire et surtout l'éducation jouent le principal rôle dans le développement progressif du courage.

Le courage moral consiste dans l'empire que l'homme parvient à exercer sur ses passions ; il est ordinairement le fruit d'une éducation intellectuelle,

! 16 LA BUCC0MANC1E.

Le courage physique et le courage moral ne procèdent pas nécessairement l'un de l'autre; ils peuvent même exister séparément, et il n'est pas rare de voir des hommes que la vue d'une arme tranchante fait reculer de terreur, braver énergiquement des dangers beaucoup plus réels , se jeter dans une rivière pour sauver un malheureux qui se noie, monter sur un toit déjà dévoré par l'incendie ; c'est ce qu'on appelle le courage civil, le courage militaire ne pouvant s'exercer que sur les champs de bataille. L'opinion générale des physiologistes est que le courage physique ou militaire provient des nerfs de la vie intérieure; le courage moral ou civil des nerfs de la vie de relation.

La buccomancie a des moyens infaillibles pour reconnaître et apprécier instantanément ces diverses manifestations du courage ou plutôt de l'énergie humaine. J'ai déjà dit dans les principes généraux, à quels signes buccognomoniques on reconnaît l'homme courageux; il ne me reste plus qu'à tracer quelques silhouettes.

Le courage physique ou militaire se manifeste par un grand développement des organes buccaux ; tous les historiens et les physiogûomonistes anciens et modernes s'accordent à dire que les grands guerriers ont les mâchoires et les dents très-fortes, la voix retentissante comme si la nature avait prévu qu'elle devait servir d'écho aux cris de la victoire. Voyez au Musée le tableau qui représente le grand Condé au moment où il jette son bâton de maréchal dans les retranchements ennemis. N'y a-t-il pas dans son œil, dans sa bouche, dans ses narines enflées, quelque chose de la tête du lion, le plus fier et le plus belliqueux des animaux?

Jetez un coup d'œil sur l'épouvantable scène des journées

de prairial 1 794, au moment où Boissy-d'Anglas, président de la Convention, est entouré de sicaires qui portent au bout d'une pique la tête sanglante du représentant Féraud. L'attitude de Boissy-d'Anglas est à la fois noble et calme ; son œil scintille sous ses paupières largement ouvertes ; la bouche dénote surtout une force d'âme indomptable ; les lèvres sont dédaigneusement fermées, comme pour témoigner du mépris de la mort. La tête de Boissy-d'Anglas est l'expression la plus vraie, la plus complète du courage civil. Les personnes qui s'occuperont de la buccomancie appliquée aux passions, y trouveront un sujet d'études inépuisables.

Les physiologistes et surtout les physiognomonistes ont tant écrit sur le courage , leurs opinions ont donné lieu à tant de controverses, que j'ai dû nécessairement restreindre mon cadre et me borner à prendre chez mes devanciers les quelques bribes scientifiques qui se rattachent spécialement à la buccomancie.

D'ailleurs, comme tout s'enchaîne dans mon livre et que la bouche est l'unique thème de mes études , on trouvera dans les chapitres qui précèdent de nombreuses observations qui s'appliquent au courage, et ces indications éparses compléteront insensiblement les études buccognomoniques de mes lecteurs,

La Colère,

Le mot colère dérive du grec cholè, bile, parce que les médecins anciens attribuaient la colère à l'agitation de ce fluide : aussi cette passion était-elle , selon leurs idées , une passion bilieuse.

Selon Àristote , la colère est le désir de rendre le mal qu'on nous a fait.

Le philosophe Sénèque la définit « une émotion violente et de l'âme , qui volontairement et par choix, se porte à la « vengeance. »

Les philosophes, les physiologistes et les physiognomonistes ont écrit plusieurs volumes sur cette passion, qui cause très-souvent de graves perturbations dans l'organisation physique, en même temps qu'elle exerce une funeste influence sur la vie intellectuelle et morale. Ces savants aperçus ne rentrant pas dans le sujet que je traite , je me borne à les signaler, et je me hâte de rentrer dans le giron de la séméïotique buccale qui peut seule me fournir des documents, des types, pour mes études buccognomoniques.

La colère a des symptômes qui offrent chez les divers individus des différences notables qui paraissent dépendre en grande partie de la prédominance organique sous laquelle ils vivent.

Les physiognomonistes distinguent la colère rouge ou expansive, et la colère pâle ou spasmodique.

Aussitôt que les sujets robustes et sanguins ressentent l'aiguillon de la colère, les narines se dilatent, et les lèvres tirailliées par le muscle labial, laissent apercevoir les dents; l'écume sort de la bouche avec l'injure et la menace.

Chez les individus faibles ou lymphatiques le visage se décolore entièrement, les yeux sont fixes et les mâchoires serrées.

S'il est facile de connaître un homme colère, par la seule inspection de sa bouche, et pour peu qu'on ait étudié la buccomancie, on peut aussi deviner si chez tel ou tel individu la force de caractère, la réflexion, surtout le respect de soimême ont fini par dominer cette passion brutale,

L'été dernier je reçus dans ma maison de campagne de Passy, avenue de St-Cloud, 85, la visite d'un jeune lord que j'avais délivré des douleurs horribles d'une odontalgie nerveuse pendant mon dernier séjour à Londres, et que j'avais initié, sur ses instances réitérées, aux études préliminaires de la buccomancie. Le jeune lord était accompagné d'un officier supérieur d'artillerie et de deux dames, l'une déjà âgée, l'autre heureuse et fière de ses dix-huit printemps.

— Mon ami, s'écria le lord en m' abordant sans façon à la manière anglaise, je viens vous demander à diner.

— Soyez le bienvenu, Milord, lui répondis-je.

— Je vous amène des convives.

Je m'approchai des deux dames, leur fis les compliments d'usage , après quoi je leur offris cavalièrement mes deux bras, pour les introduire dans ma villa.

L'heure du diner approchait, aussi ne tarda-t-on pas à

se mettre à table. Le jeune lord, avant de s'asseoir, me dit en langue Hollandaise, que l'officier ni les deux dames ne comprenaient pas :

— Mon ami, étudiez bien la bouche de la jeune demoiselle, et tirez loyalement son horoscope d'après les préceptes et règles de la buccomancie.

— Cette bouche est un chef-d'œuvre que vous livrez à mon admiration, répondisse au jeune lord ; il y a bien quelques lignes douteuses, mais en somme les lèvres, les dents, et surtout l'ouverture buccale, dénotent plus de qualités que de défauts.

— Observez, mon cher ami ; mettez en jeu tous les ressorts de la buccomancie, il s'agit d'une très grave affaire.

— D'un mariage, peut-être?

— Vous avez dit le mot.

Chacun prit sa place à table, et pendant le diner la figure de l'officier s' étant déridée, nous fumes égayés par mille gaudrioles racontées avec la désinvolture d'expressions des vieux soldats. La mère se tenait sur le qui vive, et ma femme avait toutes les peines à lui arracher quelques paroles.

Cette taciturnité de la part d'une dame qui paraissait connaître les usages du beau monde, piqua ma curiosité de buccomancien. J'examinai attentivement la belle silencieuse {car elle était belle encore en dépit de ses quarante ans et plus), et la séméïotique buccale me révéla bientôt qu'elle était à la fois menteuse et d'un tempérament colérique. En effet la bouche fendue comme un bec d'oiseau dénotait une propension presque irrésistible au caquetage, et un sourire à la fois moqueur et sardonique ne mé laissait aucun doute sur les traces que l'habitude de mentir avait laissées sur sa

LA Bl'CCOMANCIE. 121

lèvre supérieure. Les deux coins de la bouche relevés de manière à laisser voir les dents, indiquaient en même temps impétuosité de caractère, colère, emportement. — Pauvre officier! me dis-je après avoir réitéré trois fois mes observations ! je te plains de tout mon cœur, et si tu n'as pas la patience stoïque du philosophe Socrate, le ménage est pour toi un enfer anticipé.... Passons à la fille maintenant.

Le visage de la jeune demoiselle était d'une régularité parfaite ; ses yeux noirs ombragés de longs cils , son teint d'une pureté admirable eussent défié les pinceaux de Raphaël et du Corrége. L'ensemble de sa physionomie à l'état de repos ne portait d'autre empreinte que celle d'une énergie latente. Mais de temps en temps, suivant que la conversation lui déplaisait ou lui était agréable, ses narines se gonflaient, ses lèvres s'entr' ouvraient convulsivement, et ses dents blanches comme l'ivoire se dessinaient serrées et aiguës sous l'incarnat de la muqueuse labiale.

— La fille sera encore plus colère, plus emportée que sa mère, me dis-je... Malheur à mon ami, s'il l'épouse.

— Monsieur notre hôte, s'écria l'officier, vous avez l'œil scrutateur, et votre regard doit facilement fasciner une jolie femme.

— Ne faites pas attention, interrompit le lord, mon ami William Rogers tire en ce moment nos horoscopes à l'aide de la buccomancie, en d'autres termes il examine la bouche de chacun de nous, pour connaître nos vertus et nos vices, nos qualités et nos défauts.

— En vérité.

— Voulez-vous mettre à l'essai sa science de devin?

— Très volontiers, et se tournant vers; moi, Monsieur le devin, ajout a-t-il, examinez bien ma bouche.

— Je la connais, lui dis-je : vous avez les lèvres d'un glouton, le sourire de la brusquerie, et les mâchoires d'un homme intrépide. Vous mangez beaucoup, mais sans vous inquiéter du choix des mets.

— C'est vrai, fit l'officier ébahi.

— Votre famille a beaucoup à souffrir de votre emportement; vous rudoyez vos domestiques et pourtant il n'y a pas en vous le moindre indice de méchanceté.

— C'est vrai, ajouta l'officier de plus en plus étonné.

— Vous vous êtes enrôlé très jeune; vous avez servi de quatre à six ans comme simple soldat ; vous étiez officier en 4 84 4, et vous fûtes nommé capitaine la vieille de la bataille de Waterloo.

Vous faites aujourd'hui partie de l'état-major du 4e régiment d'artillerie.

— Mais qui vous a dit çà? fit l'officier en bondissant sur sa chaise ?

J'expliquai alors à mes convives le secret de mes intuitions buccognomoniques et l'officier, persuadé que j'étais pour le moins aussi sorcier que Cagliostro, me pria de tirer l'horoscope de sa femme et de sa fille.

— Le buccomancien est d'une discrétion à tout épreuve, répondis-je aux obcessions qui m'étaient faites. Si ces dames désirent recourrir à la science buccognomonique, je suis à leur disposition; mais au beau sexe je ne fais mes révélations que secrètement et individuellement.

La mère et la fille me remercièrent du regard, et je corn-

LA BUCCOMANCIE. 12d

pris que j'avais beaucoup gagné dans leur estime, surtout dans leur bienveillance en persistant dans mes dénégations. A. la fin du diner, le jeune lord, profitant du moment où l'officier, sa femme et sa fille, conduits par madame Rogers, allaient visiter mon jardin et les fleurs de ma serre, me dit avec un empressement mal déguisé :

— Eh bien, qu'en pensez-vous? Dois-je épouser? — . Non.

— Et pourquoi? répondit le jeune lord visiblement dé; sappointé.

— Parce que, d'après tous les calculs et toutes les intuitions de la buccomancie, cette belle et rayonnante personne sera une nouvelle Xantippe pour celui qui encourra la chance de devenir son marj. La demoiselle est colère au suprême degré; si vous l'épousez, attendez- vous à des tempêtes quotidiennes.

— Bah! s'écria le jeune lord, j'ai fait deux fois le voyage des Grandes-Indes, j'en ai bien vu d'autres tempêtes.

— Comme il vous plaira, milord.

L'officier et sa famille rentraient du jardin ; on prit le thé, la conversation roula sur mille sujets divers; mais toutes les fois qu'on me questionnait sur la buccomancie, je faisait la sourde oreille. Mes convives partirent enfin, non avant que j'eusse renouvelé, auprès du jeune lord, mes instances au sujet de son mariage.

Six mois s'étaient écoulés; j'avais complètement oublié cet incident , lorsque je reçus du jeune lord une lettre des plus pressantes , par laquelle il m'invitait à passer chez lui le jour même.

— Le jeune lord en parle bien aise , fis-je en jetant sa

lettre sur le tas énorme de missives que j'avais déjà relues; il ne sait donc pas que chacun des instants de ma journée appartient à mes clients. Mais pourtant, si le cas est grave. . . J'appelai mon cocher et un quart d'heure après j'entrais dans un des somptueux appartements du faubourg Saint- Honoré.

Le jeune lord lui-même était venu m'ouvrir; il avait ia figure ensanglantée, et l'appartement était couvert de débris de porcelaine, de cristaux brisés.

— Il y a eu combat conjugal, me dit le jeune lord: j'ai contrarié milady ; elle s'est livrée à un transport de colère ; voyez plutôt le champ de bataille. Ah! que n'ai-je ajouté foi à l'oracle de la buccomancie.

— Où est milady ?

— . Dans sa chambre, au fond de l'appartement... Mais gardez-vous d'entrer chez elle.

— Rassurez-vous, dis-je à mon ami, la buccomancie a des secrets infaillibles pour dompter les caractères les plus rebelles.

Je pénétrai, en effet, d'un pas ferme et hardi dans la chambre de la jeune dame que je trouvai assise ou plutôt couchée sur un canapé; son regard était terne, son teint pâle, et tout son corps plongé dans l'inaction qui suit presque toujours les grandes émotions; elle me regarda d'abord dédaigneusement, puis se ravisant et faisant un appel violent à son urbanité française.

— Monsieur, dit-elle, qui vous a prié de venir chez moi?

— Milord,

— IL a de la bonté de reste. Figurez-vous que je suis la plus malheureuse des femmes.

— Je n'en doute pas.

— Vous savez donc?

— Je sais tout.

— Ah! vous êtes buccomancien, c'est-à-dire sorcier.

— Sorcier, si vous y tenez, milady. Je suis venu pour vous annoncer que si vous continuez à vous livrer à la pétulance de votre tempérament , dans quelques mois , dans quelques jours peut-être, cette beauté dont vous êtes fière à si juste titre, aura fait place à une laideur hideuse.

— Je deviendrai laide moi ! fit la jeune dame avec terreur !

— Oui , milady , si vous ne domptez votre colère. De toutes les passions, la colère est celle qui -déforme le plus la bouche ; elle ronge les lèvres , elle détériore les dents , elle laisse , sur l'ouverture buccale , l'empreinte ineffaçable de contractions musculaires et grimaçantes.

La jeune dame se regardait dans une glace; elle se tourna vers moi et me dit avec froideur :

— En effet, je suis presque laide. Ah, monsieur, je vous rends mille grâces de votre visite. Dès ce jour, je mets un frein à ma colère, j'étouffe mes emportements. Je vous en prie , ne dites rien à milord ; je veux qu'il ait la première nouvelle et les prémices de ma conversion.

Je sortis , en effet , par une porte latérale , sans voir le maître de la maison, que je rencontrai deux mois après sur le boulevard des Italiens.

— Vous ne me demandez pas de nouvelles de ma femme, me dit-il d'un ton triomphateur.

— Comment se porte milady ?

4I!6 là buccomancie.

— Fort bien ! fort bien !

— Et les petites querelles de ménage?

-^ Notre ciel conjugal est pur et sans nuage. Milady est patiente et douce comme une colombe. C'est vous pourtant qui l'avez guérie.

— Oui, milord, c'est moi qui ai opéré cette cure importante.

— Je voudrais bien connaître la recette; nous partons pour Calcutta dans quelques jours, et comme sur les bords du Gange, je suis exposé à ne pas trouver de buccomancien....

— Vous désirez pouvoir administrer vous même le remède...

— Précisément.

— Il est aussi simple qu'infaillible. Prenez quelques milligrammes d'amour-propre, accompagnés de quelques centigrammes de vanité féminine, et servez la potion à votre malade.

— Je comprends, s'écria le jeune lord... Comptez sur ma reconnaissance, mon ami, je n'oublierai jamais que je vous dois le bonheur de posséder la plus aimable des femmes depuis que vous l'avez guérie de ses emportements. . . Lorsque vous aurez publié votre traité de buccomancie, soyez assez bon pour m'en envoyer 50 exemplaires à Calcutta.

Les cinquante volumes seront envoyés à l'adresse de mon souscripteur, car je n'ai pas appris qu'il y ait eu rechute chez milady. Les guérisons opérées par la buccomancie sont radicales.

Du Libertinage.

Le libertinage est l'abus des organes génitaux dans leur exercice naturel, et la perversion de leur usage normal en un usage contre nature, dit le docteur Descuret dans sa Médecine des Passions. Je n'entrerai pas ici dans des détails médicaux et physiologiques sur le libertinage, dont les déplorables causes et les tristes effets ont inspiré des pages si éloquentes à tous les auteurs qui ont écrit sur cette matière. Je dois me borner à énumérer les formes principales que prend la perversion de l'usage normal des organes génitaux en un usage contre nature.

Ces formes sont V onanisme, la pédérastie ou sodomie et la bestialité.

Les personnes livrées au libertinage ont été classées en diverses catégories telles que prostituées, femmes entretenues, qui se vendent, femmes galantes, qui se donnent, grisettes ou ouvrières qui se passionnent, se donnent et se vendent.

On a donné le nom de libertins aux hommes qui s'amusent un instant de ces malheureuses et les quittent ensuite avec mépris quand leur caprice est passé.

Il est aussi des habitudes solitaires auxquelles Onan a laissé son nom.

Mais pourquoi ne pas laisser à la pathologie médicale le soin d'étudier et d'apprécier les innombrables métamorphoses du libertinage? C'est le seul moyen d'épargner à mes lectrices des tableaux dont leur pudeur serait offusquée, malgré toutes les précautions de style et de forme que je pourrais prendre. Bornons- nous donc à l'énumération indispensable et hâtons-nous de tracer la silhouettte buccognomonique du libertin.

Un regard lubrique, une bouche voluptueuse, des lèvres humides, grosses, entr' ouvertes, moqueuses, la supérieure relevée comme celledu bouc, un teint couperosé, une haleine impure, des dents cariées ou envahies par le tartre dénotent le libertin livré aux excès de la débauche.

L'expresion languissante du visage et son allongement, la pâleur des lèvres et des joues, les gencives tuméfiées, font reconnaître les personnes qui s'adonnnent au vice honteux de Y Onanisme.

Zopire, physiognomoniste et buccomancien, nous a laissé deux portraits buccognomoniques des deux plus célèbres courtisanes de la Grèce, Aspasie et Laïs, qui avaient la bouche petite, les lèvres fortes, les joues colorées, les dents courtes et serrées.

Messaline, l'impudique impératrice, avait, au dire des écrivains contemporains, un profil qui tenait à la fois du bouc et du porc; ses lèvres, son sourire portaient l'empreinte de la lascivité la plus dissolue.

Arrêtez-vous au musée du Louvre devant l'admirable portrait de Joconde, par Léonard de Yinci. Voyez ces joues presque pendantes, qui cachent de fortes mâchoires, étudiez surtout les lèvres, et dites-moi si le grand peintre n'y a pas

LABUCCOMANCIE. I â9

gravé avec son divin pinceau le cachet indélébile de la volupté la plus raffinée.

Il y aurait surtout une étude buccognomonique fort curieuse à faire sur les portraits que nous avons de Ninon de l'Enclos et de Marion Delorme, ces deux types de la courtisane française; sur ceux du fameux maréchal de Richelieu, le libertin par excellence ; on pourrait facilement constater que tous les grands peintres ont été bu ccom anciens, et que sans la buccognomonie, il est presque impossible d'arriver à reproduire, par la peinture ou la sculpture, le caractère des individus, sans lequel on ne peut obtenir de ressemblance parfaite.

Malheureusement le sujet que je traite est si scabreux, et la buccognomonie touche ici de si près à une dissertation sur l'érotisme, que je crois devoir réserver ce complément d'observations pour une autre circonstance. Si toute fois je parviens, comme je l'espère, à pousser la science buccognomonique jusqu'à ses dernières limites.

D'ailleurs je n'ai pas oublié cet axiome du poète latin qui dit avec avec un sens admirable :

Maxima debetur puero reverentia.

130 LA BUCCOMANCIÏ,

La Parssst

Censeur importun de ma paresse Pourquoi viens-tu me réveiller?

Ah ! dans les bras de la mollesse Laissez-moi sommeiller!!../

S'écrie le poète cardinal de Bernis, dans une de ses épîtres; cette citation suffirait seule pour prouver que la paresse est une passion, quand même tous les physiologistes n'auraient pas démontré le penchant irrésistible de l'homme à ne rien faire; oui la paresse- est une passion; pour plusieurs individus elle est même le plus impérieux des besoins. Les animaux, dit 1© docteur Alibert, dans sa Physiologie des Passions, nous donnent l'exemple de cette intermittence dTaction qui est un des états les plus suaves de l'économie des êtres vivants. On ne s'agite sur la terre que pour conquérir le repos ; on ne travaille que pour arriver au terme désiré de toutes les fatigues.

On définit ordinairement la paresse :

« Un penchant habituel à rester dans l'inaction et à s'y « complaire. »

Les physiologistes distinguent trois sortes de paresse : la nonchalance, l'indolence, la fainéantise»

Le nonchalant ne se remue qu'avec mollesse et lenteur ;

V indolent n'agit qu'avec indifférence ;

Le fainéant montre un éloignement prononcé pour le travail du corps aussi bien que pour celui de l'esprit ;

La nonchalance provient d'un défaut de forces;

L'indolence, d'un défaut d'énergie; . La fainéantise, d'un défaut de forces physiques et morales.

Le paresseux, proprement dit, a la face grande et charnue, les joues grosses, la parole brève, la langue pesante, la lèvre inférieure pendante :

Mais c'est surtout aux dents qu'on reconnaît le degré de paresse. Le fainéant a des dents malpropres, le tartre ou la carie les envahissent dès l'âge de vingt ans, parce qu'il n'en a aucun soin,

L'indolent se trahit par la longueur démesurée des incisives que les lèvres ne recouvrent pas entièrement.

Le nonchalant est aussi facile à reconnaître, à sa bouche habituellement béante, à ses joues plus fortes par le bas que par le haut.

L'hiver dernier, une dame d'un département fort éloigné de Paris , vint chez moi accompagnée d'un petit garçon , d'une demoiselle de dix-huit ans, et d'une petite fille qui l'appelait ma tante.

Je posai d'abord un râtelier à la dame qui avait dû être fort belle ; puis je lui dis tout bas à l'oreille :

— Madame, vous avez de jolis enfants ; mais leur beauté n'égalera jamais celle de leur mère.

— Vous croyez, monsieur, fit la dame avec un sourire

132 LA BUGCOMÂNCIE.

devenu charmant et enchanteur , depuis que mon râtelier , vrai petit chef-d'œuvre, avait réparé certains désastres...

— Oui, madame... nous avons été un peu coquette, entendons-nous... dans la bonne acception du mot.

— Comment! monsieur! fit la provinciale rouge de colère...

— Ne nous fâchons pas, madame, un buccomancien est un confesseur au petit pied. Avouez, madame, que vous avez enflammé bien des cœurs, sans pour cela manquer le moins du monde à vos devoirs d'épouse et de mère.

— Continuez, monsieur, fit la dame qui reprenait contenance.

— Avant votre mariage vous étiez fière de votre beauté ; vous pensiez qu'il n'y avait rien au monde de plus précieux qu'un colifichet. La maternité vous a guérie du mal le plus intense qui puisse attaquer le cœur d'une femme , je veux dire la vanité.

— Monsieur, qui vous a dit tout cela?

— Votre bouche, madame.

— Comment, ma bouche?

— Oui, votre bouché, c'est-à-dire la forme de vos lèvres, de vos mâchoires , et le mouvement des muscles buccaux. Tenez, parlons un peu de votre jeune famille. Je vais vous dire en deux mots les qualités et défauts de chacun. Votre fils est fainéant; les travaux de l'esprit le rebutent, il doit être assez mal noté au collège, et dans la maison paternelle, il passerait , j'en suis Sûr, ses journées dans un lit, si on le laissait faire.

Votre demoiselle est nonchalante ; la mollesse et la lenteur président à sa toilette. Votre nièce est indolente, elle n'agit

qu'avec indifférence , mais chez elle cela provient d'un manque d'énergie; si son tempérament prend de la force avec l'âge, elle deviendra active et laborieuse.

— En vérité , monsieur , répondit la provinciale qui m'avait écouté avec une attention mêlée de terreur, si j'étais superstitieuse, je croirais que vous êtes sorcier. Mais je sais que la science parvient souvent à découvrir les secrets cachés au fond du cœur.

— Vous avez raison, madame, car la simple inspection de votre bouche m'a révélé toute votre vie.

— Pourquoi ne pas consigner dans un livre toutes vos observations, dit la dame.

— C'est ce que je fais en ce moment.

— Je serai un de vos premiers souscripteurs, indiquezmoi le titre de votre livre.

La provinciale écrivit quelques mots sur un élégant calepin, et me quitta émerveillée, non sans avoir renouvelé sa promesse qu'elle tiendra, j'en suis sûr.

L'Amour.

Eu écrivant ce chapitre, je ne chercherai mes inspirations ni chez les poètes qui ont chanté et divinisé les passions, ni chez les philosophes qui se sont livrés à l'étude du cœur humain/ La physiognomonie seule me servira de guide, et encore la laisserai-je bientôt derrière moi, pour suivre dans sa marche rapide la buccomancie qui me conduit d'un pas ferme et assuré à des résultats inespérés. J'emprunterai seulement à mes devanciers quelques définitions, quelques appréciations indispensables pour initier plus promptement mes lecteurs à la buccomancie.

D'ailleurs la poésie, les sentences émises sur l'amour par les célébrités poétiques et philosophiques, les anecdotes même serviront à vulgariser la science dont je suis le premier propagateur.

Parlons donc un peu de l'amour, et faisons connaître ses diverses métamorphoses.

Tout est amour dans la création en ce sens qu'il existe entre tous les êtres un charme irrésistible, une affinité secrète qui les rapproche et les unit.

c< L'amour n'est pas une seule passion, dit madame de « Souza; il éveille et réunit toutes les autres. »

« Il est difficile, dit Larochefoucault, de définir l'amour ; « dans l'âme c'est une passion de régner ; dans les esprits « c'est une sympathie, dans le corps ce n'est qu'une envie « cachée et délicate de posséder ce que l'on aime après « beaucoup de mystères. »

Physiologiquement parlant, F amour est un penchant impérieux qui entraine les sexes l'un vers l'autre : son but providentiel est la reproduction de l'espèce.

Il ne faut pas confondre l'amour avec la galanterie ; guidée par le sensualisme, la galanterie recherche la beauté physique plutôt que la beauté morale; elle a le cœur banal; il y a chez elle beaucoup d'égoïsme et de friponnerie ; elle conduit souvent au plus honteux libertinage.

Le philosophe Platon trace le portrait suivant de l'homme livré à la galanterie.

« J'appelle homme vicieux, dit-il, cet amant populaire « qui aime le corps plutôt que l'âme , car son amour ne « saurait être de durée, puisqu'il aime une chose qui ne « dure point. Dès que la fleur de la beauté qu'il aimait est a passée, vous le voyez qu'il s'envole ailleurs, sans se soute venir de ses beaux discours et de toutes ses belles pro- « messes. Il n'en n'est pas ainsi del'amant d'une belle âme; « il leste fidèle toute la vie, car ce qu'il aime ne change » point. »

La physiologie reconnait deux sortes d'amour, V amour physique; l'amour platonique.

Le premier constitue la galanterie ; le second dégagé de tout désir erotique est de l'amitié, quelquefois même de l'extase.

Le mot coquetterie est d'origne française ; il sert à dési-

gner toute rase d'amour ou de vanité cher chaut à faire naître des désirs par une provocation indirecte ; chez les femmes la coquetterie est un travail perpétuel de l'art de plaire.

L'instinct de reproduction est sans contredit la cause primordiale de l'amour ; instinct puissant, dit Alibert, que le créateur a mis en nous pour perpétuer son ouvrage, nous chargeant de réparer les ravages de la mort par une continuelle transmission de la vie.

On demandait un jour à une femme d'esprit ce que c'était qu'aimer : « Pour l'homme, répondit-elle, c'est être inquiet, « pour la femme c'est exister. »

Les espagnoles aiment sincèrement, mais elles sont jalouses ; elles portent un stylet sur le cœur. Les italiennes sont lascives; les anglaises sont exaltées et mélancoliques, mais elles sont fades et guindées. Les allemandes sont tendres et douces, mais en même temps fades et monotones. Les françaises sont spirituelles, élégantes et voluptueuses, mais elles mentent comme des démons.

« J'ai toujours remarqué, ajoute l'observateur auquel j'em- « prunte cette appréciation du beau sexe européen, j'ai tou- « jours remarqué que les femmes qui aiment beaucoup à « monter à cheval, ont rarement beaucoup de tendresse.

Madame de Staël disait souvent :

« L'amour est l'histoire de la vie des femmes, c'est un « épisode dans celle des hommes. »

Oui l'amour est l'histoire de la vie des femmes, et c'est surtout chez les femmes que le buccomancien doit étudier les phases de cette passion qui embrasse toutes les autres, comme je le dis plus haut.

La femme amoureuse a le visage moyen, les joues et les

tempes un peu grosses ; elle soupire ; des larmes s'échappent de ses yeux malgré elle; si vous l'observez, elle se trouble, elle rougit.

Chez la jeune fille, toutes les premières impressions de l'amour sont transparentes pour le bucccomancien, pour peu qu'il ait le temps d'examiner sa bouche. En effet les lèvres de la vierge ont l'incarnat et la pureté de la rose qui est sur le point d'éclore; c'est à sa bouche qu'on peut appliquer ces vers de Catulle ;

« Ut flos in septis secretus nascitur hortis,

« Quem nulli pas t os nullœ tractavere puellœ. »

Elle est comme la fleur éclose mystérieusement dans un jardin entouré d'une haie vive, que les bergers n'ont pas flétrie de leur haleine , que les jeunes bergères n'ont pas fanée de leurs doigts.

Oui la bouche et surtout les lèvres sont autant d'indices de la vertu de la jeune fille, du degré de la passion qui envahit son cœur; entre la bouche de la vierge de la veille et de l'épouse du lendemain, il y a une différence immense qui n'échappera jamais à l'observation du buccomancien. Le contour buccal, la couleur des lèvres, l'incarnat des joues présentent divers phénomènes dont l'étude suffirait pour ajouter un curieux volume à l'histoire physiologique et morale de la femme.

Bornons-nous, puisqu'il le faut, à de courts aperçus.

L'amour physique est moins commun chez les femmes que chez les hommes; celles qui, parleur tempérament, sont portées aux plaisirs charnels ont les lèvres épaisses, la supérieure préminente et quelques fois déprimée, les joues charnues. Léonard de Vinci nous a laissé un type admirable de

la femme amoureuse par les sens, dans le beau portrait de Joconde la courtisane dont j'ai parlé plus haut , et qui est un des chefs-d'œuvre exposés dans le musée du Louvre.

La femme sentimentale, c'est-à-dire dominée par l'amour platonique, est plutôt maigre que grasse; ses lèvres entrouvertes quand la bouche est à l'état de repos décèlent une indicible rêverie; dans son sourire il y a moins de gaité que de mélancolie ; généralement elle est blonde.

Cherchez au musée une des toiles sur lesquelles Raphaël a immortalisé la beauté de la Fornarina sa bien-aimée ; cherchez ensuite un des nombreux portraits de madame de Lavallière, examinez la bouche de ces deux femmes célèbres, vous y trouverez sûrement les caractères buccognomoniques que je viens d'indiquer.

C'est que tous les grands peintres ont tous été buccomanciens ; ils. avaient à reproduire sur la toile le caractère des passions, et ils les ont trouvés gravés principalement sur le contour buccal, stéréotypés dans le sourire, vivants dans les contractions labiales.

J'ai déjà dit que le mot coquetterie est d'origine française; mais il y a eu des coquettes dans tous les temps, chez tous les peuples, dans les palais et sous le chaume ; témoin ces gracieux vers de Virgile sur la bergère Galatée :

Malo me Galathea petit lascivajpuella Et fugit ad salices et se cupit ante videri. « Galatée m'agace en me jetant une pomme, la folâtre « qu'elle est, court ensuite se cacher derrière des saules, mais « elle a bien soin d'être remarquée par moi. »

La coquette est généralement plus jolie que belle ; sa bouche est fine, ses lèvres sont minces, son sourire est provo-

cateur ; elle a les dents petites mais un peu longues. Si nous voulons chercher des types dans l'histoire, voici ceux que nous y trouvons chez les femmes célèbres .

Aspasie était coquette, Lais passionnée, Phryné libertine.

L'impératrice Messaline tomba dans les derniers excès de la débauche: aussi sur les médailles que nous avons de cette courtisane couronnée, retrouve-t-on tous les caractères de la luxure.

Ninon de Lenelos était coquette, Marion Delorme passionnée ; les portraits de ces deux femmes célèbres reproduisent admirablement les caractères buccognomoniques qui, au défaut de l'histoire, nous mettraient à même de les juger.

Qu'on examine les toiles de Watteau le peintre des boudoirs ; les têtes de femmes qu'il nous a laissées en si grand nombre, sont en quelque sorte une galerie de vices qui gangrenèrent la société française sous le règne de Louis XV.

0 sanctuaire du cœur féminin ! pourquoi pénétrer plus avant dans le tabernacle ! contentons-nous d'avoir soulevé le voile qui cache tant de péchés mignons, et d'indiquer les procédés buccognomoniques qui peuvent guider soit l'homme, soit la femme dans le labyrinthe ténébreux de la vie conjugale.

La buccomancie n'est pas une science indiscrète ; ceux qui se livrent à cette étude, doivent maitriser tout mouvement de curiosité. Comme le confesseur qui reçoit les aveux de ses pénitentes, le buccomancien recueille des faits, observe, étudie, pour lui-même d'abord, pour son instruction particulière, pour consolider quelques unes de ses relations, pour rompre avec les autres ; j'ai déjà dit que la science buccognomonique est un sixième sens qui a pour mission spéciale de nous

faire connaître quelles doivent être nos sympathies et nos antipathies.

Yoilà pourquoi je ne donne pas à ce chapitre, consacré à l'étude buccognomonique de l'amour, tous les développemens que comporte ce sujet si vaste, si multiple. Yoilà pourquoi je me tais sur un nombre infini de faits, de révélations qui ont été confiés à ma discrétion connue, ou que j'ai constatés moi-même à la suite d'intuitions approfondies.

Mais il me reste à donner quelques conseils aux héroïnes et aux victimes de l'amour.

Je dirai aux mères de famille :

« Lorsque vous verrez la maigreur et la pâleur dévaster a les joues de vos filles ; lorsque vous remarquerez qu'elles « ont les yeux enfoncés profondément sous les sourcils, « et habituellement fixes ou hagards ; que leurs lèvres « se contractent à chaque instant, que leurs dents s'entre- « choquent pendant le sommeil; que la voix est brève et « saccadée, tremblez, redoublez de vigilance, car leur cœur « sera en proie à un amour effréné, c'est-à-dire à cette fièvre « erotique qui, commele proclame le docteur Lorry, entraîne a le cœur et trouble la raison. »

Source des jouissances les plus délicieuses ou des peines les plus cruelles, l'amour, selon qu'il est heureux, contrarié ou jaloux , est la plus douce et la plus redoutable des passions.

Tout notre être éprouve une chaleur douce et salutaire sous l'influence de V amour heureux; le regard est vif, doux ou langoureux; le sourire du bonheur brille sur les lèvres légèrement gonflées.

L'amour contrarié ou jaloux trouble l'organisation;

LA BLCC0MANC1E. 141

mais c'est principalement sur la bouche que s'exercent ses ravages; les joues se décolorent, les lèvres se rapetissent, se contractent, grimacent à chaque instant sous la pression des douleurs intérieures. Pendant le sommeil qui est toujours très agité, il y a un continuel grincement de dents; aussi est-il à remarquer que les hommes jaloux, et surtout les femmes jalouses se reconnaissent à l'érosion prématurée des dents.

Je ne suivrai point la jalousie dans tous ses développements, dans tous ses symptômes; cette étude fait partie des domaines de la pathologie proprement dite ; d'ailleurs les indications que je viens de donner sont suffisantes pour mes observations spéciales.

Je ne chercherai pas non plus à développer ce proverbe devenu populaire :

« Le flambeau de l'hymen est l'éteignoir de l'amour. »

C'est probablement parce que l'amour est aveugle quand il arrive, et trop clairvoyant quand il s'en va.

Je ne parlerai pas non plus des funestes effets de l'amour ; je suis buccomancien , et si la médecine devient parfois ma conseillère, mon auxiliaire, mon guide, ce n'est pas à dire pour cela que je doive faire ici une dissertation nosologique.

Un mot seulement sur l'amour religieux, vulgairement connu sous le nom de dévotion.

Il est incontestable que plusieurs femmes dont le cœur est en proie à un amour malheureux, ou dont les inclinations ont été contrariées, cherchent dans la religion une diversion d'autant plus douce, qu'en aimant Dieu elles aiment encore. Sainte Thérèse , espagnole au cœur de feu , ne disait-elle pas dans son langage poétique :

« L'enfer est un lieu ou l'on n'aime point. »

Aussi examinez les nombreux portraits de cette Sainte, et dites-moi si sa bouche ne porte pas l'empreinte des flammes intérieures qui ont consumé son cœur.

Etudié buccognomoniquement, l'amour religieux présente des phénomènes longtemps inaperçus. La bouche révèle si ostensiblement les secrets d'un cœur heureux ou ulcéré, qu'il est impossible de ne pas connaître, au premier aspect, sous l'influence de quelle impression se trouve habituellement la personne dont on veut apprécier le caractère.

L'hiver dernier, une dame mexicaine vint chez moi , accompagnée de sa fille âgée de 18 à 20 ans.

— Monsieur, me dit-elle après les préambules indispensables de toute conversation, ma fille, Manuela, dépérit de jour en jour ; on m'a dit que vous aviez le don de découvrir la cause des douleurs les plus secrètes.

-*ï Ah ! madame ! m'écriai-je en riant, quelques malins vous auront assuré que je suis sorcier.

— A peu près , monsieur.

— Eh bien, madame, je n'ai ni la prétention d'être sorcier, ni le moindre désir de passer pour tel. Je suis, tout simplement buccomancien, c'est-à-dire que j'étudie la bouche humaine, comme Lavater étudia la physionomie en général, comme Gall étudia les protubérances et dépressions crânières. Cette étude a été déjà couronnée de quelques résultats inespérés ; madame , depuis bientôt cinq ans vous êtes ma cliente ; inutile de vous dire que je mets tout mon savoir à votre disposition.

J'examinai attentivement la belle Manuela; toute sa physionomie portait l'empreinte d'une fièvre intérieure , ses

LA BUCCOMA.NCIE. 443

grands yeux noirs étaient fixés vers le ciel , ses lèvres , fermées sur les côtés et ouvertes vers le milieu, dénotaient une méditation profonde, et les deux mâchoires serrées l'une contre l'autre, une tension extraordinaire de toutes les facultés effectives.

— Madame, dis-je tout bas à la mère, votre demoiselle est plongée dans les extases de l'amour divin, qu'on appelé dévotion; cet état presque morbide provient d'une forte contrariété de cœur. Manuela ne vous a-t-elle parlé d'aucune inclination?

— Il n'y a pas moyen de vous cacher le moindre secret, dit la mexicaine; eh bien! oui, Manuela, ma fille bien-aimée, s'est éprise d'une déplorable inclination pour un jeune médecin espagnol.

— Et cette inclination vous l'avez contrariée?

— Y avait-il moyen d'agir autrement? Le docteur est roturier, et ma fille descend en droite ligne d'un des premiers conquérants du Mexique.

— Madame, vous n'avez qu'à opter entre une mésalliance ou la perte de votre fille. La dévotion , quand elle arrive à un certain degré, est une maladie qui se termine ou par des accès de folie ou par une mort précédée de fièvres lentes et cruelles.

Ma cliente me quitta visiblement contrariée ; je ne songeais déjà plus à cet incident, lorsque je reçus une invitation pour assister à la célébration du mariage de dona Manuela.

— Encore une victoire pour la buccomancie , m'écriai-je en endossant l'habit noir de rigueur.

En effet , dona Manuela était rayonnante de joie et resplendissante de santé : l'accueil que je reçus du jeune couple

fut des plus affectueux ; la maman elle-même me remercia du sage conseil que je lui avais donné, et grâce à la science buccognomonique , je fus le héros de la noce; l'époux luimême s'effaçait devant moi; l'on ne parla que buccomançie, et si je ne me trompe, je me fis, dans cette circonstance, un assez grand nombre de prosélytes.

Le jeune docteur et son heureuse compagne partirent quelques jours après pour Mexico, et je ne doute point que l'Esculape de vingt-cinq ans n'y acquière, en peu de temps, une brillante réputation.

Ses lèvres légèrement épanouies \ son sourire affectueux et loyal, la régularité de sa bouche, à l'état de repos, avaient révélé , de prime-abord , à mon œil de buccomancien , les principales qualités qui constituent un bon médecin....

J'aurais encore à parler de l'amour maternel et paternel, de l'amour filial, de l'amour fraternel, ineffables et généreux sentiments qui unissent , par des liens indissolubles , les divers membres d'une même famille; mais outre que cette étude appartient à la haute physiologie, ces phénomènes du cœur humain se trouvent implicitement observés, étudiés, appréciés dans les chapitres qui précèdent.

Et maintenant, puisque les extrêmes se touchent, passons à l'envie, à la jalousie, ces deux passions, filles aînées de la haine.

L'Envie et la Jalousie,

Où est jaloux de son bien , on est envieux de celui des autres ; en d'autres termes, l'envie se rapporte au rang, aux honneurs, à la fortune, aux talents des individus.

La jalousie tient presque toujours à quelque rivalité d'amitié ou d'amour.

Les causes prédominantes de ces deux passions, sœurs jumelles, sont : les constitutions bilieuse, lymphatique, nerveuse, et surtout le tempérament mélancolique ; on les rencontre plus souvent chez la femme que chez l'homme ; l'enfance et la vieillesse y sont plus portées que l'âge adulte.

« La jalousie, dit Fénélon, est plus violente dans les « enfants qu'on ne saurait l'imaginer ; on en voit qui sèchent « et dépérissent parce que d'autres sont plus aimés et ca- « ressés qu'eux. »

Deux belles femmes sont rarement amies l'une de l'autre, elles ne s'accordent jamais sur leurs prétentions.

Ovide, en personnifiant l'envie, signale avec précision et vérité les principaux ravages exercés sur l'homme par cette misérable passion :

La pâleur sur le front, sur le corps la maigreur, L'envie est un objet de mépris et d'horreur.

K 46 LA BUCCOMANCIE,

Rien ne fixe le trait de son regard avide ; Sur ses dents est empreinte une rouille livide; De fiel elle regorge ; un verdâtre venin S'épaissit sur sa langue et colore son sein. Le ris la fuit, à moins que sa bouche cruelle A l'aspect d'un désastre, un moment le rappelle, Ses tourments au sommeil interdisent l'accès; Elle hait les heureux, sèche de leurs succès, Et blessée elle-même en sa noire "malice, Comme le mal d' autrui fait son propre supplice (4). « La jalousie, dit Larochefoucauld, est le plus grand de « tous les maux, et celui qui fait le moins de pitié aux perce sonnes qui le causent. »

« La démarche de l'envieux, dit le poète Ovide, que j'ai « déjà cité, est lente; son regard est oblique et sa dent « iïébène. Jamais sa bouche ne sourit, si ce n'est lorsqu'il « contemple la peine ou la douleur d' autrui. »

Les physiognomonistes s'accordent à dire que les envieux

ont les parties gauches plus grandes que les droites ; ils ont

la face plane, les oreilles un peu longues et étroites, les

joues d'une grosseur démesurée ou très grêles, le teint livide,

la bouche cave, les dents longues, aiguës, séparées et fortes.

Les enfants sont jaloux, les vieillards envieux.

Je ne parle pas de la jalousie en matière d'amour, parce

que c'est une modification transitoire du cœur qui cesse

aussitôt que disparaissent les causes vraies ou imaginaires

qui l'ont suscitée.

Cependant, la femme naturellement jalouse porte, dans

(J) Pongerwlle.

l'ensemble de sa physionomie, des caractères buccognomoniques qui frappent les regards de l'observateur.

La bouche elle-même, à l'état calme, est légèrement contractée ; sur ses lèvres mobiles et crispées passent, tour-àtour, la haine, le mépris, l'ironie, la douleur la plus profonde. Sur ses joues la pâleur succède instantanément au teint le plus coloré ; sa bouche, hermétiquement fermée, décèle des tempêtes intérieures, une préoccupation incessante motivée ou plutôt surexcitée par les désirs , les appréhensions, les regrets, l'amour de celui qu'elle aime, la haine de la personne qui lui a ravi l'objet de ses affections.

0 femme jalouse ! être mystérieux ! puits sans fond ! quel œil peut se vanter de suivre les métamorphoses de ta pensée, dans les ténèbres de ton cœur ! Qu'on t' appelé Médée la magicienne ; Ariane, la délaissée, Sapho de Leucate; que tu rugisses en préparant des philtres, que tu gémisses dans ton île de Naxos , que tu chantes tes derniers adieux au volage Phaon, avant de te précipiter dans les flots , ta vie entière, tes joies et tes douleurs sont autant d'énigmes inexplicables. Guidé par la buccomancie, j'ai pu surprendre sur ta bouche quelques-uns de tes secrets. Mais celui qui te connaîtrait à fond, qui pourrait décrire les déchirements de ton cœur, ô sphinx adorable et adoré, celui-là aurait fait plus que l'OEdipe de la fable.

M8 LA BUCCOMANCIE,

L'Orgueil et la Vanité»

L'orgueil est un sentiment exagéré de notre valeur personnelle, une forte tendance à dominer ; c'est une maladie morale, dit le docteur Descuret, dont les principales espèces sont la présomption, la suffisance, la fierté, le dédain, Y arrogance.

La vanité, qui a pour cause primordiale un besoin excessif de louanges, n'est autre chose que Y amour -propre. Le vaniteux et surtout la vaniteuse n'ont qu'un but, celui de s'attirer des éloges, de se faire admirer. Le glorieux, le prétentieux, le magnifique, la coquette et le fanfaron appartiennent à la nombreuse lignée de dame vanité.

Il ne faut pas confondre l'orgueil avec la vanité.

En effet l'orgueil est une trop grande estime de soi;

La vanité n'est qu'un besoin immodéré de l'estime des autres.

Maintenant que j'ai énuméré les diverses transformations de l'orgueil et de la vanité, tâchons de les saisir au passage à l'aide de la buccomancie.

La suffisance se reconnaît au port de la tète, au gonflement des joues, à un certain air de béatitude et surtout au sourire qui exprime, à chaque instant, le contentement inté-

rieur provenant d'une confiance ou pour mieux dire d'une croyance sans bornes en son mérite personnel. Le suffisant marche à pas comptés; sa lèvre inférieure dépasse ordinairement la supérieure.

La fierté a sa séméïotique particulière ; elle se manifeste de plusieurs manières selon le caractère et le tempérament des- individus ; mais il est des signes généraux auxquels il est impossible de la méconnaître. La bouche d'un homme fier est ordinairement régulière ; l'ouverture des lèvres va en s' arrondissant jusqu'au milieu , et laisse entrevoir les canines ; les mâchoires sont fortes et les dents bien conservées, surtout si le sujet est d'un tempérament sanguin.

Le dédain se manifeste très ostensiblement, soit par mille contractions labiales, soit par l'avancement démesuré de la lèvre supérieure qui se relève sur un des coins de la bouche au moment où le dédaigneux regarde une personne qu'il croit son inférieure, en talent, en habilité.

De l'arrogance à l'insolence, il n'y a qu'un pas.

L'arrogant ne doute de rien ; il marche tête levée; sa bouche entr' ouverte à peine et garnie de dents pointues indique clairement que l'audace n'est qu'apparente, et qu'au fond il y a plus de forfanterie que de courage. Les lèvres et les joues de l'arrogant sont charnues : Porta le compare à l'âne : il a voulu très probablement faire allusion à l'apologue où figure un de ces quadrupèdes marchant avec une fierté stupide , parce qu'il est chargé de reliques. Le fanfaron et l'arrogant sont frères jumeaux, à cette différence près, que le premier tombe dans l'exagération du grotesque.

J'ai déjà parlé de la coquette ; par le temps qui court, la race des glorieux et surtout des magnifiques tend à dispa-

150 LA BUCeOMANCIE.

raître. Il se trouve encore quelques prétentieux, mais de la pire espèce , et pour rencontrer ces types il faut remonter aux comédies du xvme siècle; d'ailleurs ils rentrent dans les catégories dont je viens d'esquisser les silhouettes buccognomoniques, et mes lecteurs pourront leur appliquer la môme séméïotique.

L'Ambition,

On donne généralement la qualification d'ambitieux atout homme qui est dominé par un désir violent et continuel de s'élever au dessus des autres, même sur leurs ruines.

L'ambition estune soif immodérée de gloire, de grandeurs, d'honneurs, de domination.

Le tempérament de l'ambitieux est ordinairement biliososanguin; dans beaucoup de cas, il est spécialement bilieux. Les constitutions nerveuses et lymphatiques ont moins de propension à l'ambition, peut-être parce qu'elles sont moins énergiques, plus mobiles dans leurs désirs et leurs penchants.

L'ambitieux, proprement dit, présente les mêmes phénomènes buccognomoniques, la même organisation dentaire que l'orgueilleux, à cette différence près, que chez lui la fierté se porte vers des régions plus élevées,

L'ambitieux aie regard fixe et impératif; tfes lèvres sont habituellement contractées aux deux extrémités. Les incisives sont courtes mais aiguës, les œillères ou lanières fortes et longues; aussi les physiognomonistes le comparent-ils au lion.

Les types de l'ambitieux varient insensiblement selon l'objet de ses désirs, et l'énumération de ces variétés fait partie des domaines de la physiognomonie proprement dite.

La lèvre inférieure de l'ambitieux est toujours proéminente, et cette indication ne m'a jamais trompé. Sa voix est aiguë, d'une sonorité extraordinaire. A l'état de repos la bouche décèle des réflexions profondes, une attention continuelle qui se porte sur des combinaisons rapides , adoptées ou rejetées.

L'Avarice.

« Un avare, idolâtre et fou de son argent, « Rencontrant la disette au sein de l'abondance, « Appelle sa folie une rare prudence, « Et met toute sa gloire et son souverain bien « A grossir un trésor qui ne lui sert de rien. « Plus il le voit accru, moins il en fait l'usage. « Sans mentir l'avarice est une étrange rage ! »

(Boileàu, satire 4.)

Ces vers me dispensent de donner des définitions de l'avarice, définitions si nombreuses, si variées, que cette nomenclature rentre essentiellement dans la catégorie de la linguistique.

Il ne faut pas confondre Y avare, Y intéressé, le parcimonieux :

L'avare aime la possession, ne se sert pas de ce qu'il a, et voudrait se priver de tout ce qui coûte.

L'intéressé ne fait rien gratuitement, il aime le gain.

Le parcimonieux s'abstient de ce qui est cher, il ne songe qu'à faire des épargnes.

L'avarice est la passion dominante des vieillards ; on la rencontre rarement chez les jeunes gens, même chez les hommes de quarante ans. Cette passion prend quelquefois des développements subits sous l'influence d'une infirmité. Le docteur Àlibert, dans sa Physiologie des Passions, parle d'une dame vaporeuse et mélancolique qui était prodigue pendant six mois, et avare îe reste de l'année, quand elle revenait à son état normal de santé.

Les tempéraments mélancoliques, lymphatiques, les individus cacochimes sont très prédisposés à l'avarice, moins commune chez les hommes d'un tempérament sanguin ou bilieux.

On a observé quelques exemples d'avarice héréditaire, soit qu'elle provienne du tempérament ou de l'éducation qu'on a reçue dans sa famille.

La pâleur de la face, l'amoindrissement des traits, l'amaigrissement général du corps, sont des indices de cette passion qui ronge pour ainsi dire l'homme, et le dévore graduellement.

Si vous voulez étudier buccogoomoniqueinent l'avare , examinez-le quand il reçoit et quand il donne ; observez bien si, quand on lui fait un présent, sa ligure ne devient pas radieuse/s'il ne tend pas la main avec un empressement qu'il n'est pas maître de modérer, s'il n'est pas dans l'extase et si sa bouche entr'ouverte n'exprime pas une félicité qu'on dirait surhumaine.

Observez-le surtout quand il est obligé de donner de l'argent: sa bouche se ferme hermétiquement, ses lèvres se crispent; tous les muscles faciaux se contractent, et d'un œil inquiet il suit les pièces d'argent qu'il a données jusqu'au moment où celui qui les reçoit les a mises dans sa poche.

L'avare a les lèvres minces, effilées comme une lame de rasoir. La supérienre rentre en dedans comme le bec crochu d'un oiseau de proie ; ses dents sont claires et allongées ; sa bouche, même à l'état de repos, exprime l'appréhension, la défiance; son sourire a quelque chose de diabolique ; on dirait Satan ricanant lorsqu'un damné tombe dans l'enfer. C'est à la fois Schilok et Caliban.

Quelque temps après la révolution de février, je reçus la visite d'une dame amie de ma plus ancienne et ma plus fidèle cliente. Cette dame avait à peine quarante ans; ses traits d'une régularité parfaite, ses grands yeux noirs indiquaient qu'elle avait dû être fort belle à l'âge de vingt ans. Mais sa bouche avait une expression à la fois ironique et cruelle qui donnait à toute sa physionomie un aspect désagréable et presque repoussant.

— Madame, lui dis-je, en prenant toutes les précautions oratoires, comment se fait-il que, jouissant d'une immense

154 LA BUCC0MA.NCIE.

fortune héréditaire, vous vous laissiez dominer par l'avarice, la plus honteuse des passions.

La dame rougit et balbutia quelques mots.

Reprenant bientôt son assurance, elle s'écria :

— Qui vous a dit, monsieur, que je suis avare?

— Votre bouche, madame.

Et en quelques mots je lui fis la démonstration buccognomonique de l'avarice.

— Pourquoi m'en défendre, répondit-elle, puisque vous devinez si bien ? Oui je suis avare.

— Vous ne l'avez pas toujours été.

— Oh! mon Dieu, non! j'étais même généreuse à l'excès; à la Havane on ne parlait que de ma magnificence. Mais pendant ma dernière traversée d'Amérique en France, j'ai été atteinte du scorbut; depuis mes dents n'ont pu se raffermir; mon caractère a totalement changé; je suis devenue hargneuse, acariâtre, parcimonieuse.

— Je comprends, madame, et je me charge de vous guérir à la fois du scorbut et de l'avarice. Otons la cause et nous enlèverons l'effet. Sublâtâ causa tollitur effectus.

En effet, pendant quelques jours, je donnai des soins assidus à -l'opulente havanaise; mon eau anti-scorbutique fit le reste, et un mois après ma nouvelle cliente était radicalement guérie de son affection dentaire.

Elle vint me remercier accompagnée de son amie, et me té moigna magnifiquement sa reconnaissance.

— Ah! Monsieur, me dit-elle,* grâce à vos soins, j'ai des dents aussi belles qu'à l'âge de vingt ans.

— Et je parie que vous n'êtes plus avare.

— Vous entendrez parler cet hiver des bals et des soirées

de la comtesse Havanaise. J'ai recouvré ma gaîté; j'aime comme autrefois le luxe, la prodigalité; mes amis vous portent aux nues, depuis que je leur ai raconté la double cure que vous avez opérée en moi.

— J'avais donc raison de vous dire qu'en enlevant la cause, nous détruirions l'effet.

— Je vous demande un autre miracle : M. le comte est joueur, vous chargez-vous aussi de le guérir?

— C'est beaucoup plus difficile.

— Mais pas impossible...

— Je ne promets rien... Ecoutez, mes belles clientes, j'ai quelques instants à vous donner ; étudions les diverses catégories de joueurs , et nous verrons bien si M. le comte doit être classé parmi les incurables.

La Passion du Jeu.

Stoïque en apparence, mais toujours plein d'illusions , le vrai joueur, malgré les sentiments qui l'agitent, supporte ordinairement, sans changer d'attitude ni de visage, toutes les chances de la fortune qu'il se plaît à braver.

Yoyez ce maniaque , assis immobile à une table de jeu dans laquelle on dirait que ses membres vont s'incruster ; son teint est pâle, son regard est fixe et impatient; sa

bouche habituellement muette ne fait entendre , à de longs intervalles, que des mots mal articulés. Chez tous les joueurs on observe une immobilité, une raideur tétaniques qui proviennent de l'impatience concentrée qui les dévore.

La déplorable passion du jeu se manifeste de mille manières ; on distingue les joueurs audacieux que la perte aiguillonne; les pusillanimes qui tremblent même lorsqu'ils gagnent; les superstitieux qui croient aux songes et à mille autres chimères; les systématiques pour qui le jeu est une spéculation ; les beaux joueurs qui s'exécutent de bonne grâce ; les joueurs fastueux qui sacrifient l'avidité à l'orgueil ; il y a même, dit-on, des joueurs bienfaisants qui n'envisagent guère le jeu que comme un moyen de faire des largesses. (1)

D'après les plus célèbres physiognomonistes, les joueurs ont les cheveux épais, droits et noirs ; la barbe épaisse, les tempes couvertes de poil hérissé ; les cavités des yeux sont bien remplies , l'œil est luisant et clair,

— Le portrait n'est pas flatté, dit la comtesse.

— Passons maintenant à la bouche; ici nous pouvons parler en maître, nous sommes dans nos domaines.

La bouche du joueur est rarement dans un état complet de repos ; elle se contracte, elle grimace comme si elle était sous l'influence de l'affection nerveuse que nous appelons le tic buccal ou facial; sa lèvre supérieure s'enclave dans l'inférieure, qui prend parfois un développement extraordinaire ; la peau des joues est tendue, immobile, à moins que la joie du gain ou la douleur causée par une forte perte ne

(1) Dusaulx, de ta Passion du Jeu.

lui impriment des contractions forcées. Ceci s'applique au joueur type, qui joue pour jouer, parce que chez lui la passion du jeu est passée à l'état de monomanie.

— Vous venez de tracer la silhouette du comte , et sans l'avoir vu, dit en riant la belle Havanaise.

— Dans ce cas, Mme la comtesse, il faut désespérer; la maladie est incurable.

— C'est un petit malheur, après tout, M. le comte est assez riche pour perdre, et s'il gagne, les pauvres gagneront aussi.

— M. le comte rentre donc dans la catégorie des joueurs bienfaisants. Je solliciterai l'honneur d'être admis auprès de lui; j'ai bien lu, en effet, dans les ouvrages de physiologie et de physiognomonie, qu'il existe des joueurs bienfaisants, mais jusqu'à ce jour, je n'ai pu rencontrer aucun sujet de cette catégorie à observer. Je commençais même à croire que le joueur bienfaisant était un phénix.

Quelques jours après je vis , en effet , l'opulent Havanais; la comtesse m'avait induit en erreur; M. le comte, fier comme un grand d'Espagne, sacrifiait l'avidité à l'orgeuil; je trouvai en lui tous les caractères du joueur fastueux, et je soutiens que le joueur bienfaisant est encore à naître.

Je dépasserais les bornes que je me suis prescrites dans le plan de mon livre, si je voulais suivre le développement, les causes plus ou moins directes de nos passions dans leurs rapports avec la buccomancie. Mais je suis forcé de me restreindre à ce simple aperçu qui suffira , d'ailleurs , pour convaincre mes lecteurs qu'il est facile de lire sur la bouche d'un individu ses plus secrètes pensées , ses affections les

plus profondes, les plus secrètes avec le secours de la science buccognomonique.

Je ne parlerai pas des manies que certains physiologistes classent parmi les passions. Ces états temporaires de l'âme, ces affections transitoires du cœur n'ont pas de durée et ne peuvent, par conséquent, imprimer sur la bouche aucun caractère particulier. ,

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