‹ La buccomancie;Chapitre 12 sur 27 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

De la Buccomancie relativement aux tempéraments,

Qu'on ne s'attende pas à trouver dans cet ouvrage une dissertation détaillée sur les tempéraments ; je laisse à la séméïotique médicale le soin de les caractériser d'une manière exacte, et, me renfermant toujours strictement dans mon sujet, je ne demanderai à la physiognomonie en général que les notions nécessaires pour remplir le but que je me suis proposé.

Il est incontestable que tout corps humain, que tout corps en général est composé de différents éléments d'espèce égale et d'espèce inégale ; c'est à ces combinaisons particulières à chaque individu, qu'on a donné le nom de temparément.

La séméïotique médicale admet quatre tempéraments : \° sanguin; 2!° nerveux; 3° bilieux; 4° flegmatique.

J'ai la conviction que la buccomancie peut, dans d'innombrables cas, servir de thermomètre pour apprécier les

tempéraments ; mais dans cette évaluation, il faut distinguer deux choses : la tension momentanée et l'irritabilité, la physionomie et l'irritation du tempérament. Pour bien juger, il faut observer une bouche à l'état de repos.

Le tempérament sanguin se reconnaît presque toujours à des joues fortement colorées, à des lèvres purpurines ; les dents sont fortes, bien disposées et dans un état de parfaite conservation. L'ensemble de la bouche présente tous les caractères d'une pétulante jovialité.

Le tempérament nerveux se manifeste par des symptômes opposés. Les joues sont ordinairement maigres; les lèvres minces et déliées ; les dents courtes et usées prématurément par un grincement continuel.

Des dents jaunâtres et couvertes d'une couche de tartre terreux , des lèvres grosses et violacées , des gencives marbrées, indiquent un tempérament bilieux.

Vous reconnaîtrez facilement le tempérament flegmatique à la transition du nez à la lèvre. Généralement les contours du flegmatique sont lâches, émousssés, pendants et peu tendus ; la lèvre inférieure en saillie, est toujours un signe caractéristique du tempérament flegmatique, car cette difformité provient non du manque d'humeur, mais plutôt de leur surabondance ; si la lèvre inférieure, en saillie, est en même-temps anguleuse et bien dessinée , elle est un signe certain d'humeur effervescente. Si elle est molle, sans énergie, pendante, émoussée, elle dénote le flegme au dernier degré.

La légèreté du sanguin, disent les plus savants physiognomonistes, plane sur ses lèvres; le nez est ordinairement très distant de la bouche.

LA BUCCOMANCIE. Î6i

Le temparément mélancolique qui dérive à la fois du tempérament nerveux et bilieux, se reconnaît principalement à un certain enfoncement à l'endroit où la mâchoire inférieure se rapproche de l'oreille ; j'ai remarqué très souvent que chez les mélancoliques le nez s'abaisse vers les lèvres, et partout où j'ai rencontré ce signe, j'ai trouvé de la mélancolie, du moins par intervalles. Il en est de même des lèvres inférieures saillantes, et d'un petit menton qui n'est ni trop charnu, ni trop émoussé.

Les mélancoliques, proprement dits, ont habituellement la bouche fermée; quant aux mélancoliques d'un tempérament sanguin, ils sont d'une irritabilité extrême, d'un sentiment moral exquis , et ont toujours les lèvres entrouvertes au milieu ; jai constaté, par des observations multipliées , que les mélancoliques sanguins ont rarement les dents blanches et bien rangées. Le tartre les envahit, soit qu'il y ait défaut de propreté, soit que la bile les ternisse rapidement.

Chez les femmes flegmatiques la bouche exprime, à l'état de repos, le calme et la prudence; les lèvres sont grosses et bien dessinées; leur physionomie porte habituellement l'empreinte d'une douce mélancolie.

Mais dans l'évaluation buccognomonique des tempéraments, il faut préalablement distinguer deux choses :

1° La tension momentanée de la bouche;

2° La physionomie en général et l'irritation de l'organisation buccale.

On devra étudier, d'après les lignes buccales, comment et pourquoi l'individu qu'on observe se trouve sous l'influence d'une irritabilité quelconque; on devra chercher,

pour ainsi dire, le capital du tempérament dans les contours de la bouche en repos, et l'intérêt que donne ce capital dans l'œil, les sourcils, le teint, et les autres phénomènes qui constituent ce qu'on appelle la physionomie.

En effet, telle bouche de jeune femme observée à l'état de repos et présentant tous les caractères d'un tempérament lymphatique, devient à l'instant méconnaissable sous l'impression de la colère , de la douleur, de la joie immodérée, du dédain.

La colère et la mélancolie se manifestent par une continuelle contraction des lèvres ; la bouche est dédaigneuse et menaçante; les mâchoires sont serrées l'une contre l'autre; l'ensemble de la figure est d'une dureté opiniâtre, inexorable; l'œil perçant et toujours au guet, découvre, comme s'il était armé d'un microscope, le moindre défaut corporel et moral ; les sourcils, le nez et surtout la bouche disent à chaque instant : Gardez-vous de me toucher.

Chez les femmes coléro-mélancoliques, j'ai toujours trouvé une chevelure raide et épaisse.

Le savant Pernetty , dans son grand ouvrage sur la 'physionomie, a recueilli plusieurs observations buccognomoniques qui compléteront ce que je viens de dire de la buccomancie appliquée aux tempéraments.

Lorsqu'on se fâche ou qu'on est en colère contre quelqu'un, on comprime les lèvres contre les dents, comme pour en diminuer l'épaisseur. Ne. pourrait-on pas conjecturer de là que ceux qui ont habituellement les lèvres comprimées, sont portés à la colère, à la jalousie et à l'envie ?

« Généralement on avance et élève laJèvre inférieure en signe de dérision et de mépris. Dans les désirs amoureux,

nous avançons les lèvres, et la langue semble les caresser en les humectant légèrement, comme pour aller au devant de l'objet aimé.

« Une grande bouche qui, en s'ouvrant, laisse un grand espace entre les dents de la mâchoire inférieure et celles de la supérieure, dénote un gourmand, un audacieux, un grand parleur, un conteur de nouvelles, un extravagant.

a L'haleine puante, lorsque les dents ne sont pas gâtées ou couvertes d'un tartre roux ou noir, annonce un foie maléficié, un homme vain, trompeur, menteur, lascif, séducteur, envieux.

« Les dents courtes et fort séparées indiquent une complexion faible, une vie de médiocre durée, mais un bon esprit de la douceur, de la fidélité, du secret, de la timidité.

« Les dents longues , larges et fortes , aiguës et un peu claires, annoncent un envieux, un gourmand, un infidèle, un menteur, un homme soupçonneux.

« Les dents jaunes ou brunes sont l'étiquette d'une personne peu soigneuse, peu attentive, d'une complexion faible, ayant plus de caprice et d'extravagance que de génie, un grand mangeur, un crédule, un jaloux.

« Quand la langue a beaucoup de volubilité, elle indique un mauvais jugement.

« Un bègue est ordinairement vif, inconstant, prompt à se mettre en colère, mais facile à s'apaiser, vain et cependant serviable.

« Une langue épaisse et rude dénote une personne malicieuse, rusée, dédaigneuse.

a Une grosse voix annonce un homme fort et robuste \ adonné aux femmes, personnel, trompeur quelquefois, ainsi

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que menteur, envieux, grand parleur, facile à s'emporter et discret par caprice.

« Une voix faible, fine, aiguë, avec l'haleine peu renforcée, est un signe de faiblesse, de timidité, de ruse, de conception vive.

« Une voix claire, nette et déployée, annonce un homme prudent, sincère, ingénieux, mais fier et crédule.

« Une voix ferme sans dureté ni rudesse indique une personne robuste, intelligente, prévoyante, bienfaisante.

« Une voix tremblante et peu assurée, est celle d'un homme faible, timide, et pourtant orgueilleux, quelquefois jaloux.

« Une voix haute et ferme de ton, signifie un homme fort, audacieux, téméraire, obstiné, personnel.

« Une voix aiguë et rude dans le chant comme dans la conversation, marque un esprit épais, un jugement lourd et un grand appétit.

« La voix enrouée et comme embarrassée par un rhume, annonce une personne plus simple que sage, vaine, inconstante, craintive, crédule et menteuse.

« Une voix pleine, mais douce à l'oreille, est celle d'un homme pacifique, un peu timide, secret mais entêté.

« Une voix dont le ton est d'abord grave et finit par l'aigu, indique un homme colère, impétueux, arrogant et plein d'audace.

« La voix douce et basse est celle d'un caractère paisible, mais ingénieux, pénétrant et subtil.

« Une voix aiguë et élevée quand elle appelle, annonce une personne colère , téméraire, adroite, rusée, malicieuse et vaine.

LA BUCCOMANCIE. t Go

« Le ris se manifeste par le mouvement des lèvres, au moins autant que par les yeux. Une bouche toujours prête à rire annonce un imbécile, un inconstant, un homme crédule et vain, doué cependant d'un bon cœur, mais peu discret.

« Quand on rit avec éclat et facilement, que l'on tousse ou que l'on baille en riant, c'est un signe de crédulité, d'envie et d'inconstance.

« Ceux qui tournent la bouche en riant, comme l'on fait par dérision, sont arrogants, faux, menteurs, colères et opiniâtres.

or Quand on ne rit que de la bouche et des narines, c'est un signe de duplicité et de tromperie. Ce rire est toujours bref, parce qu'il est affecté.

« Un homme qui rit rarement et dont le rire est bref, est ferme dans ses résolutions , d'une conception nette , discret, fidèle et laborieux.

a Tout homme qui ne rit pas de peu , est sage , subtil , ingénieux, prudent, droit et patient.

« Chaque tempérament, dit Kaempf, (1) chaque caractère a son bon et son mauvais côté. On assure que l'activité inhérente à notre nature ne permet pas que dans l'espace révolu de moins d'une année, il reste une seule particule de notre ancien corps. Cependant, malgré les changements les plus considérables que subit notre corps parles variations de l'air et des aliments, nous ne remarquons aucun changement dans notre caractère. La. différence de l'air et de la manière de vivre ne dénature point le tempérament. Les fondements

(\) Mémoires pour servir à l'histoire de Brandebourg

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de notre caractère sont pour ainsi dire indépendants de tout influence de hasard. Un statuaire peut tailler un morceau de bois dans la forme qu'il lui plait ; il peut en faire un Esope ou un Antinous; mais il ne changera jamais la nature inhérente du bois. »

Je crois comme Kaempf, Winckelmann, Lavateret autres physiognomonistes, que le tempérament de l'individu change difficilement, et que les fondements du caractère sont plus profonds que tout le reste. Mais il ne faut pourtant pas conclure de là que les climats, la nourriture, de nouvelles habitudes de vie, sont sans influence sur le tempérament et le caractère de chaque individu. Ce qui modifie le corps impressionne jusqu'à un certain point l'esprit le plus fort. Qui oserait nier l'influence de la santé et de la maladie sur nos facultés intellectuelles? Sur ce point la médecine et la physiologie ont toujours été d'accord.

Quant à moi , qui ai soumis le premier les tempéraments à l'observation buccognomonique , j'ai la ferme conviction : 4° qu'il est très facile de connaître et d'apprécier le tempérament et par suite le caractère d'une personne qu'on voit pour la première fois , en examinant avec soin la conformation de sa bouche, la disposition et l'état de conservation de ses dents. Certaines personnes ont naturellement quelque chose de si grand, de si noble, de si doux dans le sourire, qu'elles inspirent le respect dès le premier abord; ce n'est point une dure contrainte qui donne cet air de grandeur, dit Gratian : (1) il est l'effet d'une force cachée qui assure à ceux qui l'ont, une supériorité sur les autres. Quand

(l) Maxime XLII.

la nature imprime sur la bouche d'un homme ces signes de grandeur et de noblesse, elle le destine à de grandes et belles choses ; vous sentez en lui un pouvoir secret qui vous subjugue et auquel vous cédez sans savoir pourquoi.

2° J'ai aussi la ferme conviction que les modifications dentaires influent d'une manière aussi puissante que directe sur le tempérament et le caractère. Sans dents, pas de mastication, sans la mastication, pas de bonne digestion, sans digestion, pas de santé possible. Or, qui a jamais contesté que la santé forme la base de tout tempérament, de tout caractère ?

Je dis en outre qu'il suffît de quelques mauvaises dents, d'une seule très souvent, pour occasionner des souffrances atroces et modifier instantanément le caractère d'un individu.

J'ai connu plusieurs personnes d'un caractère doux et plein de bonté qui devenaient despotes, impatientes, acariâtres, par suite d'une odontalgie.

J'en ai vu d'autres que la perte d'une dent affligeait au point que , chez elles , une mélancolie profonde succédait subitement à la plus franche, à la plus folle gaîté.

Mais pourquoi m' attacher à démontrer des vérités buccognomoniques, incontestables? Les médecins et physiognomonistes sont d'accord sur ce point : voilà pourquoi j'ai cru qu'il était important de consacrer un chapitre de mon ouvrage à l'étude de la buccomancie appliquée aux tempéraments. Cette étude aura un double résultat : elle prouvera à mes lecteurs que de l'état de la bouche dépend presque toujours le tempérament de l'individu ; elle les mettra à même de connaître le tempérament et par conséquent le caractère de

toute personne avec laquelle elle seront en relation. Ces deux résultats suffiraient seuls au besoin, pour constater la haute importance de la buccomancie. Mais cette nouvelle science dont je suis le premier propagateur , est appelée à rendre à l'humanité d'autres services, puisqu'elle est, en quelque sorte, une boussole fixe, invariable, qui nous guide à chaque instant sur l'océan des passions humaines.

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EXERCICES BUCCOGNOMONIÛIES

Le Héros,

La tête du héros est d'une grandeur un peu plus forte que dans les proportions ordinaires ; c'est surtout dans ses yeux grands , clairs et brillants , d'une vue perçante , mais d'un regard modeste, que réside la force de son esprit, la paix de son âme.

Ses lèvres délicates et agréablement colorées sur une bouche un peu grande qui rit peu, parle gravement, et jamais ne s'ouvre pour dire des injures à personne ; ses lèvres sont le siège du bon conseil , de la modestie , de la clémence, mais en même-temps d'un indomptable courage. Au premier symptôme de danger , sa bouche s'entr'ouvre comme pour respirer plus librement et laisse entrevoir des dents fortes, admirablement bien rangées. Le lion est de tous les animaux celui dont la gueule approche le plus de la bouche du héros.

HO LA BUCCOMANCIE.

La Hardiesse.

Les hommes et les femmes hardis ont les sourcils un peu longs, le nez tombant sur la bouche, qui est presque toujours très grande; les dents longues, écartées, aiguës et fortes.

La Témérité.

Vous reconnaîtrez facilement l'homme et la femme téméraires à la grandeur démesurée de leur bouche, à leurs lèvres ordinairement écartées, à leurs dents aiguës et souvent superposées les unes sur les autres ; les lèvres entr'ouvertes à l'état de repos sont un signe infaillible de témérité et d'irréflexion.

L'Orgueil.

La femme orgueilleuse a les sourcils arqués outre mesure; sa démarche est lente; ses yeux sont secs et voilés. Mais c'est surtout dans la bouche que résident les signes de l'orgueil. Les lèvres de la femme orgueilleuse sont inégales; la supérieure moins avancée que l'inférieure qui se contracte à chaque instant et produit ce mouvement dédaigneux qui s'appelle faire la moue.

L'homme orgueilleux a le ventre. gros et large, et chez lui la séméïotique buccale se manifeste comme chez les femmes.

L'Homme de bien.

L'homme de bien, l'homme probe, l'homme né avec des sentiments nobles et généreux, a ordinairement le nez grand, bien proportionné, et- partageant le visage en deux parties bien égales , un peu long et tombant insensiblement sur la bouche. Les lèvres sont d'un dessin irréprochable , légère-

ment rosées; les dents sont de moyenne grandeur, ni trop fortes ni trop faibles, ni trop claires, ni trop épaisses. Le sourire est calme, gracieux , en un mot la bouche de l'homme de bien étant disposée par le Créateur pour être le temple des vertus, l'arsenal des bonnes paroles, des sages conseils, l'œil bien exercé, surtout s'il est guidé par la buccomancie, y découvrira facilement les signes extérieurs des qualités de l'âme, des trésors d'amitié, de fidélité que renferme le cœur.

S'il y a quelque chose de réellement admirable dans la nature humaine, c'est surtout la bouche de la femme vertueuse.

La bouche virginale de la jeune fille n'est-elle pas fraîche, nuancée de couleurs célestes , à moitié épanouie comme un bouton de rose.

Dans l'âge mûr, la bouche de la femme vertueuse conserve sa divine fraîcheur ; il est facile de voir que le feu des passions n'a pas souillé son âme, ni brûlé son cœur; ses dents, comme une double rangée de perles, se conservent jusqu'aux derniers jours de la vieillesse, et j'ai vu bien des grand' mères dont la dentition pouvait rivaliser avec celle de leurs petites filles. Tant il est vrai de dire que les dents sont des indices infaillibles, non seulement de santé, mais encore des vertus et des vices.

A ce sujet, qu'on me permette une anecdote qui m'est personnelle.

Il y a quelques années je fis un voyage à Londres ; un de mes amis que je n'avais pas vu depuis que j'avais quitté l'Angleterre, était sur le point de se marier. On avait stipulé les clauses du contrat et fixé le jour de la célébration du mariage.

Un matin, mon ami se rendit à l'hôtel où j'étais descendu; il était triste et abattu; je lui demandai la cause de ses chagrins.

— Je suis le plus malheureux des hommes, me dit-il, tu sais que je devais épouser miss Clara...

— Excellente affaire , lui répondis-je , ton cœur et tes finances ne peuvent qu'y gagner.

— Ce mariage est impossible, ajouta-t-il... et d'un ton de voix lugubre il me raconta mille bruits très désavantageux qui couraient sur le compte de sa fiancée. ♦

— Ecoute, lui dis-je, après bien des précautions oratoires, veux-tu te fier à moi; tu sais que mes études buccognomoniques m'ont mis à même de connaître tous les secrets d'un cœur de jeune fille.

— Oui ; dans plusieurs circonstances tu as deviné juste , j'en conviens; mais où veux-tu en venir?

— Je verrai ce soir miss Clara, chez lady Anna; j'examinerai sa bouche avec un soin particulier et si la buccomancie lui est favorable...

— Nous nous marierons dans trois jours. C'est convenu. Le soir, je vis en effet la jeune fille; sa bouche était d'une

régularité parfaite ; ses lèvres rosées et un peu fortes indiquaient une grande bonté d'âme, un cœur aimant; ses dents d'une entière blancheur et qui brillaient comme des perles toutes les fois que le sourire le plus franc , le plus gracieux séparait les deux lèvres comme deux petits voiles ; ses dents implantées dans des gencives purpurines, ne laissèrent bientôt aucun doute sur l'aménité de son caractère et le précieux trésor des vertus que la providence avait cachées dans son cœur.

Le lendemain je rendis compte à mon ami de mes observations buccognomoniques, qui se terminèrent par ces mots sacramentels : — Tu peux épouser miss Clara.

Mon ami n'hésita pas à suivre mon conseil , et bien lui en a valu, car il est le plus heureux des maris des trois Royaumes-Unis.

Le Méchant.

Il a la bouche mince et longue, les dents canines aiguës et sortant en dehors.

Le Perfide.

Les lèvres inférieures sont déliées et enflées autour des dents canines.

L'Homicide.

Tout homme qui naît avec un funeste penchant à l'homicide, a les yeux à fleur de tête; jamais une larme n'a mouillé ses paupières ; sa bouche est irrégulière ; les lèvres forment presque une cavité ; les dents sont aiguës et rentrantes, les mâchoires larges du côté de l'oreille et se terminant presque en angle aigu à l'ouverture buccale ; le blanc de l'œil est terne et pâle ; les prunelles sont tremblantes et renversées vers le haut.

L'hiver dernier , pendant que j'exposais à un docteur de province mes doctrines buccognomoniques , deux jeunes gens qui paraissaient appartenir à la classe ouvrière, entrèrent dans mon cabinet. L'un des deux souffrait horriblement d'une odontalgie nerveuse; je fus assez heureux pour lui procurer un soulagement immédiat. Son compagnon avait assisté, sans mot dire, à l'opération. Tout-à-coup la conformation de sa bouche, la disposition de ses dents m'inspirèrent une secrète horreur. Je l'interrogeai ; il me répondit par monosyllabes; — docteur, dis-je à mon ami, ce jeune homme mourra sur l'échafaud ; il porte sur ses lèvres, sur ses dents, le caractère indélébile de l'homicide.

Mon ami secoua la tête, en signe de doute, et tous mes arguments buccognomoniques ne purent le convaincre; il ne croyait que très médiocrement à la physiognomonie; je

ne devais donc pas m'étonner du peu de cas qu'il faisait de la buccomancie.

Huit mois s'étaient écoulés depuis cette entrevue, lorsque je rencontrai par hasard mon docteur sur le Pont-Neuf.

— Où courez-vous, me dit-il?

— Aux assises.

— Vous allez bâtir des conjectures sur les canines de quelque assassin?...

— Précisément; voulez-vous être de la partie?

— Très volontiers.

Et nous nous acheminâmes ensemble vers le palais.

Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque je pris place derrière le banc des avocats, en reconnaissant, au milieu des gendarmes, le jeune homme dont j'avais tiré l'horoscope en présence du docteur.

— Regardez bien l'accusé, lui dis-je, ne l'avez- vous pas vu quelque part?

— Cette figure ne m'est pas inconnue.

— Vous l'avez vu chez moi; vous souvenez-vous de ces deux jeunes gens, et de l'horoscope que je tirai...

— Parfaitement, reprit le docteur. Les débats touchent à leur fin; attendons, nous verrons bien si la buccomancie vous a rendu sorcier.

Le jury entra enfin dans la salie des délibérations et en sortit longtemps après avec un verdict de culpabilité sur toutes les questions ; la Cour prononça la peine de mort contre Yiou, l'assassin de M. Poirier-Desfontaines.

— Eh bien! cher ami, dis-je au docteur, tournerez-vous encore en ridicule une science aussi positive que la buccomancie?

— - Non, M. le prophète, répondit le provincial ; mais je demande à consulter encore une dernière pièce de conviction.

— Laquelle?

— On moulera la tète de l'assassin; nous achèterons le plâtre et nous pourrons compléter ensemble nos études buccognomoniques sur Yiou.

J'y consentis de grand cœur, et d'autant mieux que je n'étais pas fâché d'arriver moi-même aux dernières limites de la conviction. Huit jours après, le plâtre fut acheté rue de l'Ecole-de-Médecine, et une heure de discussion me suffit pour convertir le docteur à la buccomancie : non seulement il m'encouragea à continuer mes travaux buccognomoniques, mais encore il me promit de se mettre en correspondance avec moi, pour qu'il s'établît entre nous un échange périodique de communications réciproques : il a tenu ponctuellement sa parole.

Cet incident me rappelle un fait analogue dans la vie de Lavater.

Un jour, le peuple se pressait dans les rues de Berne, pour assister à une fête publique ; Lavater causait à la fenêtre de Zimmermann : tout-à-eoup, au milieu de la foule, il remarqua un homme ; il se pencha pour mieux l'examiner, et fit ensuite part à son ami de l'opinion défavorable que la vue de cet individu avait fait naître en lui. Zimmermann qui le connaissait fut frappé de la justesse de l'observation.

— A quoi avez-vous vu tout cela , demanda-t-il à Lavater?

— A la manière dont se penche le cou, répondit le physiognomoniste.

Zimmermann l'encouragea à continuer les recherches eu

178 LA BUCC0MANC1E.

rieuses qu'il faisait sur la physionomie humaine, et il publia, quelques temps après, le premier résultat écrit par Lavater, à la suite d'une de ses dissertations.

L'Homme probe.

Le regard de l'homme probe est assuré, grave, disent les physioguomonistes ; ses sourcils sont un peu resserrés ; son front est uni et un peu rabattu sur les yeux.

À ces signes la buccomancie en ajoute d'autres qui ne sont pas moins caractéristiques.

Les lèvres de l'homme probe sont légèrement proéminentes, colorées d'un doux incarnat ; ses dents sont fortes et régulièrement rangées. L'ensemble de la bouche sans contractions, sans tiraillements nerveux, dénote le calme de l'âme, la paix du cœur.

Le Fripon.

Examinez les mains d'un homme, dit le chiromancien, et si ses mains sont étroites, si ses doigts sont grêles et crochus, vous pourrez affirmer qu'il a des propensions à la friponnerie.

Si les yeux sont enfoncés, petits et secs, d'une couleur indécise; si la tête est petite, si le visage est mai conformé, reconnaissez encore à ces traits un fripon émérite, ajoutent les physiognomonistes.

Et la bouche, et les dents du fripon, ne sont-elles pas aussi des signes caractéristiques ? N'a-t-il pas les incisives très aiguës et presque recourbées comme l'extrémité du bec d'un oiseau de proie ? Ses lèvres ne sont-elles pas minces et pourtant allongées comme la gueule des poissons voraces ? Les nègres , dont les lèvres sont presque toujours très grosses, très avancées, ne jouissent-ils pas d'une réputation bien méritée de voleurs?

480 LA BUCCOÏttÀNCIE,

L'Imprudent.

Porta, dans ses études sur la physionomie humaine, compare l'imprudent à l'âne; pour le buccomancien, cette comparaison ressort principalement de la forme et de la disposition des organes dentaires.

En effet l'imprudent, l'étourdi, aies mâchoires très fortes, les dents grosses, mais claires. Ses lèvres, presque collées l'une à l'autre, indiquent une résolution prise témérairement. Dans certaines circonstances il marche le nez en l'air, ce qui fait relever la lèvre inférieure, et donne à toute la physionomie le caractère de l'imprévoyance.

Les insensés, que les physiognomonistes classent dans la même catégorie, ont le bout du nez gros, la face et surtout les joues charnues et longues, la lèvre inférieure pendante.

LA BUCC0M4NCIE. 184

Gens rudes et grossiers.

Les hommes rudes et grossiers se reconnaissent facilement à leur nez mal proportionné, s'allongeant de travers sur leur face; ils ont la bouche béante, les lèvres grosses et rondes, et la lèvre inférieure sortant en dehors.

On reconnaît , aux mêmes signes buccaux , les hommes dépourvus d'esprit.

La Timidité,

Porta compare les hommes timides aux femmes, aux cerfs, aux lièvres et aux cailles. Je ne discuterai pas ici sur ces comparaisons un peu forcées du physiognomoniste Napolitain; je dois me borner à constater quels sont les signes buccaux qui peuvent révéler la timidité.

Ces signes consistent surtout dans la configuration des joues qui sont charnues ou cartilagineuses ; la bouche de l'homme timide est petite; les lèvres sont minces et déliées ,

Le Libertin,

Le libertin ou impudique se reconnaît à plusieurs signes admis comme infaillibles par les plus célèbres physiognomonistes; ses lèvres sont serrées, et, comme le lièvre, il les remue à chaque instant ; il resserre ses joues d'une manière ridicule, à tel point que l'expression habituelle de sa physionomie est une bizarre grimace, une contraction ou plutôt un frémissement de muscles qui ne discontinue pas.

Il y a aussi d'autres signes auxquels la séméïotique buccale a recours pour reconnaître et observer le libertin. Des lèvres fortes, allongées, presque épanouies comme une fleur; des dents petites, et surtout un sourire habituellement sardonique, dénotent aussi une catégorie de libertins, celle qu'on connaît généralement sous la dénomination d'impudiques.

Zopire dit qu'Aspasie avait les lèvres serrées , et que la bouche de Phryné tremblottait sans cesse.

Messaline, au rapport d'Adamantius , avait les lèvres très prononcées.

L'Homme fort.

L'homme fort, c'est-à-dire doué d'une force musculaire extraordinaire, a la tête plutôt grande que moyenne, comme le lion; le nez bien proportionné, la bouche grande, les lèvres déliées et s'unissant symétriquement l'une sur l'autre/, un peu tombantes vers le coin.

Porta, parlant d'un hercule Espagnol qu'il vit à Naples en 4558, dit qu'il avait la bouche grande, la voix forte et sonore, les dents bien conservées, grosses et serrées les unes contre les autres.

Ces mêmes signes s'appliquent aussi aux hommes courageux et belliqueux.

Le guerrier, disent tous les physiognomonistes anciens et modernes, a la bouche grande et la voix sonore.

La Pusillanimité.

L'homme pusillanime a les dents claires et aiguës comme le chat ; la mâchoire inférieure forme saillie au-dessous de la supérieure ; ses lèvres minces et déliées sont presque collées l'une à l'autre, et la tension musculaire de ses joues dénote la crainte suscitée à chaque instant, par l'idée d'un danger imaginaire. Polémon et Adamantius comparent l'homme pusillanime aux chats et aux singes.

La Magnanimité.

Les hommes magnanimes que les physiognomonistes, et par contre coup les poètes, comparent aux lions et aux aigles, ont, comme les hercules, la bouche grande, les lèvres déliées, tombant parallèlement l'une sur l'autre, et un peu enflées aux angles.

La Colère.

L'homme colère, dit Plutarque, a presque toujours les yeux farouches, la bouche entr'ouverte, écumante, d'un rouge ardent.

L'homme colère, dit Lactance, a des yeux ardents ; les lèvres tremblantes ; sa langue est épaisse, ses dents craquent habituellement. Un des traducteurs d'Aristote dit que l'homme colère a les veines des tempes enflées, le nez pointu, les dents droites et fort aiguës.

Adamantius compare les hommes sujets à la colère, aux lions , aux taureaux , aux chiens, aux ours et aux sangliers.

Comme on le pense bien, la petite galerie. buccognomonique dont je viens d'esquisser quelques silhouettes , n'est en quelque sorte, qu'une exhibition partielle et très imcomplète.

Il m'eut été facile de produire un plus grand nombre de types ; mais outre que l'étude des tempéraments fait partie de la physiologie médicale , j'ai pensé aussi que ces petits croquis suffiraient pour convaincre mes lecteurs de l'universalité, je dirai même de V ubiquité de la buccomancie.

Maintenant que nous avons étudié les individualités , passons aux grandes généralités.

Appliquons la buccomancie aux célébrités, certes, jamais sujet plus vaste ne s'offrit à la physiologie comparée.

Eh bien! la buccomancie ne reculera pas devant cette tâche.

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