LIVRE SIXIÈME
La Bucoomancie appliquée à quelques célébrités et excen tricités comtemporaines.
Je n'ai pas la prétention d'écrire mes mémoires comme Cagliostro l'importateur des rits égyptiens, ni comme Mesmer le fondateur du magnétisme. Mon seul but en mettant en scène quelques unes des célébrités soumises à mes expériences buccognomoniques, est de démontrer d'une manière évidente que la buccomancie est une source inépuisable de révélations qui pourront paraître extraordinaires , mais qui n'en sont pas moins réelles ; je prendrai même à témoin des personnages encore vivants, sans crainte d'être démenti en aucun point.
Appelé par ma profession à voir chaque jour des personnes appartenant aux diverses classes de la société, j'ai pu
multiplier mes études, mes observations jusqu'au moment où mes intuitions primitives se sont changées en certitude presque mathématique. Cependant je n'ai pas voulu me borner à ce cadre d'expérimentation déjà si large et surtout si varié. Je n'ai négligé aucune occasion de voir et d'étudier buccognomoniquement les célébrités politiques, artistiques et littéraires. Je consacre ce chapitre à raconter quelques uns des faits les plus saillants de ma carrière de buccom ancien.
On comprendra facilement que je n'ai pas dû désigner toujours nominativement mes héros et mes héroïnes ; j'ai déjà eu l'occasion de dire que la buccomancie est une science d'autant plus discrète, qu'elle découvre plus de secrets ; inutile donc d'insister pour justifier le demi-jour de mes révélations.
Dans les premiers jours de 1843, un médecin physiognomoniste, qui venait me voir souvent, depuis qu'il avait appris que je m'occupais de buccomancie, me dit du ton le plus empressé :
— Mon cher ami, j'ai à vous communiquer une merveil leuse idée : connaissez-vous Mlle Lenormant ?
— La célèbre devineresse ?
— Oui.
— Je ne la connais pas.
— Voulez-vous venir avec moi, mon cher? je lui ai demandé une audience particulière.
Un quart d'heure après nous étions dans la rue de Tournon, devant la maison qui porte le n° 5.
Le domicile de la devineresse est trop connu pour que je le décrive; j'arrive donc aux détails de cette entrevue.
Mlle Lenormant qui connaissait beaucoup mon ami le doc-
tcur, nous fit l'accueil le plus amical ; puis souriant de ce sourire particulier et scrutateur dont se souviennent tous ceux qui l'ont vue, elle me dit, non sans m' avoir examiné de la tête aux pieds ;
— Jeune homme, vous vous occupez de sciences occultes.
— Je suis fâché de vous dire que votre talent pour la divination se trouve en ce moment en défaut, lui répondis-je : la science dont je m'occupe n'est nullement occulte, puisqu'elle n'est à proprement parler, qu'un filon non encore exploré de la physiognomonie. Je suis buccomancien , illustre devineresse , je devine comme vous le passé , comme vous je puis parfois prédire l'avenir, et pourtant il n'y a entre vous et moi aucun lien de parenté. La Cartomancie , la Chiromancie, l'Astronomie même constituent vos domaines; je ne vise pas si haut, et la bouche humaine est le seul oracle que je consulte.
— La bouche ! la bouche ! répéta plusieurs fois la devineresse qui paraissait réfléchir profondément. . . en effet, les lèvres, le sourire, la voix sont autant de phénomènes révélateurs. Jeune homme ajouta-t-clle, examinez bien ma bouche et dites -moi franchement tout ce qu'elle vous révêlera.
L'inspection ne fut pas longue et malgré l'attitude solennelle qu'affectait la devineresse, je saisis sur sa bouche plusieurs signes révélateurs. Ses lèvres arquées, entr' ouvertes et arrondies, indiquaient suffisamment cette interrogation intérieure qui précède toujours les investigations de l'esprit. À l'état de repos sa bouche exprimait l'ironie ; dans les moments d'animation, elle reflétait l'enthousiasme d'une intuition vraie ou fausse; en un mot dans l'ensemble de la confi-
guration buccale, il y avait quelque chose de mystérieux, d'indicible, et la devineresse de la rue de Tournon, réalisait à mes yeux l'idée que je m'étais formée des pythonisses de Delphes et des Sybilles de Cumes.
— Jeune homme, me dit-elle, offusquée de ma persistance à épier ses moindres mouvements, êtes vous venu ici pour me demander votre horoscope, ou pour tirer le mien ?
— Je suis venu, madame, poussé par la curiosité qu'inspire toujours une personne aussi célèbre que vous l'êtes. Je vous avouerai pourtant que je ne suis pas fâché de profiter de cette occasion pour étudier votre bouche que je connais parfaitement, à l'heure qu'il est.
— Avez -vous lu les mémoires de Cagliostro , jeune hommej
— Oui madame.
— Qu'en pensez-vous ?
— Cagliostro procédait par la fantasmagorie.
— Cagliostro était un grand homme vous dis-je; il connaissait à fond la science astronomique et avait étudié les rits de l'Orient.
— Yous vous méprenez sur mon compte, répondis-je en donnant à ma voix une inflexion propre à me concilier la Pythonisse. Je ne suis ni astrologue, ni chiromancien, ni cartomancien, je devine comme vous, je crois même que je puis prédice l'avenir plus sûrement que vous; mais je regarde l'Astrologie et surtout la Cartomancie comme autant de chimères.
— Imprudent ! fit la devineresse en ouvrant ses grands yeux ! tu ne crois ni à l'Astrologie, ni à la Cartomancie, et tu prétends connaître les secrets de l'homme ! insensé ou
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vaniteux au suprême degré, apprends qu'il y a plus de raison dans une combinaison de cartes, que dans tous les livres de Lavater et de Gall.
Docteur, ajouta-t-elle, en se tournant vers mon ami, vous comprenez qu'après les paroles que je viens d'entendre, notre entretien ne peut plus se prolonger.
— Je comprends, madame, répondis-je, et l'escalier fut par moi franchi si rapidement que le docteur ne put m'atteindre qu'au milieu de la rue de Seine-Saint-Germain.
— Yous me mettez dans de beaux draps, fit le docteur essoufflé de sa longue course. Yous me brouillez avec laprophétesse qui lancera sur moi les foudres de l'avenir.
— Rassurez-vous, luidis-je. . . Mlle Lenormand n'a pas trois mois à vivre.
— Yous prophétisez aussi . . .
— Et avec pleine connaissance de cause. Je m'étonne que vous docteur, versé comme vous l'êtes dans la diagnostique, n'ayez pas remarqué des signes infaillibles de mort prochaine sur la bouche de la devineresse. N'avez- vous pas vu comme ses lèvres sont décolorés et flétries, ses dents décharnées, ses joues caves, son teint pâle et presque cadavéreux. Son sourire même, sourire forcé, révèle un malaise intérieur et chronique. Je maintiens mon affirmation ; dans trois mois Mlle Lenormand ne sera pas en vie.
— Pas trop mal jugé et diagnostiqué pour unbuccomancien, répondit le docteur.
— Dans trois mois vous me direz si la buccomancie ne voit pas souvent beaucoup plus clair que la médecine.
— - Nous étions sur le quai Yoltaire, le docteur prit la rue
des Saints-Pères, et je me dirigeai vers la rue St -Honoré en traversant le pont des Saints-Pères.
Deux mois après je lus dans les journaux que Mlle Lenormand était gravement malade ; avant la fin de la semaine la célèbre phophétesse était morte, et la buccomancie avait mieux diagnostiqué que la médecine.
Aussi mon ami s'empressa-t-il de venir me témoigner non seulement sa surprise, mais encore son admiration, ajoutaitil, en m'adressant mille et mille questions sur mes études buccognomoniques.
— Docteur, lui dis-je, étudiez la bouche de vos malades, triomphez de vos préjugés contre la buccomancie, et vous verrez dans peu, que cette science vous sera d'un grand secours dans un grand nombre de maladies. C'est une spécialité que je vous laisse, docteur; je ne veux pas marcher sur vos brisées, et je me contenterai d'appliquer la buccomancie au perfectionnement de la physiognomonie qui, je l'espère, recevra par mes travaux un complément devenu indispensable.
De la devineresse, de la tireuse de cartes, passons à un guerrier illustre qui remplit tout l'orient du bruit de son nom, et fît trembler sur son trône le successeur de Mahomet.
Le vainqueur de Nézib, le digne et glorieux fils de Méhémet-Ali, Ibrahim-Pacha, venait d'arriver à Paris, lorsque sur l'invitation de mon très honorable ami le docteur L allemand, je fus appelé auprès du prince Égyptien qui avait besoin des secours de la prothèse.
Ibrahim-Pacha me témoigna la plus vive satisfaction pour le râtelier que j'avais fabriqué pour lui, et dans un moment d'enthousiasme, il s'écria :
— Donnez-moi donc un peu de pain, je veux vous montrer avec quelle facilité je mange.
En effet, le prince, plus joyeux que s'il eut remporté une seconde victoire de Nézib, dévora un petit pain, au grand ébahissement de ses amis qui ne l'avaient jamais vu manger d'une dent si légère.
— Mon cher Rogers, me dit le docteur L allemand, votre râtelier est parfait ; mais dites-moi franchement s'il sera de longue durée v
— Docteur, répondis-je en entraînant mon célèbre ami vers une fenêtre, fasse le ciel que la vie du prince dure autant que le râtelier.
— Rassurez-vous, la santé d'Ibrahim-Pacha s'est presque entièrement rétablie depuis son séjour en France.
— Vous le croyez, docteur... eh bien, votre diagnostique vous trompe en ce moment : j'ai observé les gencives, l'état des mâchoires , la couleur des lèvres et des joues, et j'y ai trouvé les signes non équivoques d'une mort prochaine.
— Vous êtes un alarmiste, fit le docteur, pressé de rejoindre le prince qui l'appelait.
— Non, docteur, je ne suis pas alarmiste, mais buccom ancien.
Le docteur n'avait pas entendu mes dernières paroles ; aussi pris-je le parti de me retirer en faisant des vœux pour que ma prédiction ne s'accomplit pas et que la buccomancie fui, dans une si grave circonstance, prise en flagrant délit de mensonge.
Hélas ! j'avais prophétisé en pleine connaissance de cause, les symptômes de mort prochaine que j'avais découverts
dans l'organisation buccale d'Ibrahim-Pacha, n'étaient que trop réels.
Quelques mois s'écoulèrent et l'Europe apprit avec douleur qu'Ibrahim, le régénérateur de l'Egypte, venait de descendre dans la tombe.
Et j'ajoutais avec douleur un fait de plus à mes études sur la séméïotique buccale élargie, modifiée, régénérée même par la buccomancie.
Encore un homme à jamais célèbre, je dirai même immortel par sa gloire, qui va servir de témoin dans cette nouvelle enquête que je fais sur la buccomancie, dans le seul but de convaincre ceux de mes lecteurs qui douteraient de ses résultats.
Un matin je reçus un billet qui m'annonçait pour une heure déterminée de la journée, la visite de Daniel O'Connel. J'avais eu le bonheur, dans un récent voyage à Londres, de donner des soins au Démosthène de l'Irlande ; je tenais à honneur de continuer mes soins à cette bouche, source intarissable de grandes et magnifiques paroles, à cette bouche dont les mâles accents étaient répétés par tous les échos de la renommée. Aussi fus-je exact au rendez- vous.
Je n'ai pas besoin de tracer ici le portrait du tribun des Hustings populaires. Tous mes lecteurs ont admiré cette noble tête placée au dessus d'un corps de géant, comme l'olympe au dessus des montagnes qui l'avoisinent; qui ne connaît ses yeux ombragés d'épais sourcils qui en tempéraient à peine les éclairs? Cette bouche souriante, mais dont les lèvres s'armaient des traits les plus acérés de l'ironie, toutes les fois que le puissant orateur avait à combattre ses ennemis par la parole?
Oui, en voyant la bouche de Daniel O'Connel, il était facile de deviner qu'elle était le temple de l'éloquence, l'organe des plus nobles, des plus généreux sentiments.
Le jour où j'eus l'honneur de le recevoir pour la dernière fois chez moi, l'émancipateur de l'Irlande, ordinairement peu expansif, se montra communicatif et affectueux. Il me questionna sur mon arrivée à Paris, sur mes travaux, sur mes études. Je saisis cette occasion pour lui parler de mes recherches buccognomoniques, désirant vivement connaître l'opinion d'un si grand homme sur les problèmes que je me proposais de résoudre.
— Vous espérez, me dit-il, après avoir écouté attentivement l'exposé de mes théories, vous espérez donc à l'aide de faits buccognomoniques, souvent constatés et réitérés, arriver à composer un recueil de règles fixes et invariables pour diagnostiquer le caractère, les passions d'un individu d'après la conformations de sa bouche?
— Je suis certain de parvenir au but que je me suis proposé d'atteindre.
— Prenez garde, M. le prophète in partibus, objecta l'immortel tribun avec le sourire interrogateur qui lui était particulier. Gall prétend que la conformation du crâne est la révélation de la portée de l'intelligence, des aptitudes de l'esprit, même du génie. Eh bien! Gall s'est trompé ; je vais vous citer un exemple entre mille. Pitt, le célèbre Pitt qui a rempli l'Angleterre de son nom, avait le crâne d'un idiot. J'ai vu ce crâne, et d'après le système de Gall, il n'y a qu'idiotisme.
— Que le docteur Gall se soit trompé, je ne le nie pas : mais j'espère par mes études buccognomoniques obtenir des
résultats plus certains. Je sais bien que la buccomancie, comme la physiognomonie, peut se trouver quelquefois en défaut, si l'on veut s'en rapporter seulement à l'opinion qu'on s'estformée sur certaines célébrités, oubien à la réputation qui leur a survécu. Mais que les vertus ou les vices signalés par la buccomancie n'aient pas existé primitivement et par don de nature, chez ces individus, voilà un grave sujet de contestation. Yous m'avez cité comme exemple d'erreurs physiognomoniques et crânologiques, la tête de Pitt, je vais à mon tour recourir aux exemples.
Zophire, physiognomoniste et buccomancien d'Athènes, dit un jour en parlant de Socrate :
— Ce philosophe est le plus orgueilleux des hommes ; il est par nature enclin à deux vices si honteux, que je n'ose pas en dire les noms publiquement.
Ce propos fut rapporté à Socrate qui répondit :
— Zopire a raison ; je suis né, en effet, avec tous ces vices odieux, et chaque matin je regarde mon visage, pour ne pas oublier que j'ai à combattre de mauvais penchants.
— L'argument est bien trouvé, fit O'Connel, mais fautil en conclure que la buccomancie est infaillible?
— Infaillible, non. . . En are humanum est; la buccomancie n'a pas de ridicules prétentions ; mais avec de la persévérance elle arrive à deviner bien des secrets.
— Même a prédire l'avenir, fit O'Connel avec un sourire de plus en plus moqueur ?
— Quelquefois.
— Eh bien, dites-moi si le voyage de Rome sera favorable à ma santé.
Je secouai tristement la tète; j'avais vu le doigt de la mort posé sur la bouche du grand orateur.
— N'allez pas à Rome, m'écriai-je...
— Qu'ai-je à craindre?
— Vous y mourrez.
Il y avait dans ma voix un accent de conviction qui frappa le grand orateur, car le sourire s'effaça de ses lèvres, et il me regarda d'un œil stupéfait.
— Renoncez à ce voyage, lui dis-je, pour la seconde fois; au nom de votre chère Irlande, je vous en conjure, n'allez pas à Rome.
— Je crois fermement à votre habileté de praticien, s'écria tout-à-coup O'Connel , mai j'ai peu de foi en vos prophéties. En dépit de la buccomancie, j'irai à Rome.
Le tribun partit en effet ; quelques mois après, l'Irlande pleurait le plus grand, le plus glorieux de ses fils; Daniel O'Connel avait vécu !
Mais écartons de si tristes souvenirs, d'autant mieux que je ne veux pas assombrir l'imagination de mes lecteurs , et surtout de mes lectrices, par une continuation de lugubres récits.
D'ailleurs, voici venir une fraîche et jolie Ecossaise, gaie comme un pinson et causeuse comme une fauvette.
En 184... j'étais de passage à Caen; je vis dans une famille Anglaise, une jeune fille plutôt jolie que belle, et d'une loquacité peu ordinaire chez le beau sexe, au-delà du détroit. Ses yeux, presque à fleur de tète, étaient d'une mobilité extraordinaire ; sa figure oblongue, et, vue de profil, sa bouche se dessinait en bec d'oiseau. Un sourire gracieux, mais ironique, effleurait continuellement ses lèvres.
— Vous ne connaissez pas mademoiselle, me dit une dame française qui avait remarqué que j'examinais avec une attention, qu'elle prenait pour de la curiosité, la gracieuse écossaise.
— Je la connais parfaitement, répondis-je : miss Mary est la petite nièce de l'immortel Walter Scott.
— Est-il possible ! fit la dame ébahie, qui n'eut rien de plus pressé que de communiquer sa surprise à toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon.
Le cercle qui s'était aussitôt formé autour de moi, devint de plus en plus compacte; j'étais littéralement assiégé, et les interrogations partaient de tous côtés comme un feu de peloton.
— M. Rogers est sorcier, disait l'un.
— Il a le don de la double- vue, disait l'autre. J'écoutais patiemment ce tohu bohu de paroles, ne sachant
à qui répondre; enfin, la jeune miss elle-même ayant appris qu'elle était devenue le sujet de la conversation, me demanda comment j'avais deviné qu'elle appartenait à la famille de Walter Scott.
Je lui expliquai, ainsi qu'aux autres dames groupées autour de moi, comment, d'après la conformation de la bouche, on peut, non seulement découvrir des ressemblances de famille, mais encore les talents particuliers de chaque personne.
— N'est-il pas vrai, ajoutai-je, que miss est une conteuse de première force, que ses récits sont toujours écoutés avec autant de plaisir que d'intérêt? Charles Nodier disait de l'immortel romancier, son oncle :
« Il a le front d'Homère et la bouche de Rabelais. »
Je n'appliquerai pas ces deux ressemblances à miss ; un front homérique et le sourire perpétuellement sarcastique du curé de Meudon, dépareraient le visage d'une jolie femme. Néanmoins , il y a des traits de famille qui m'ont d'abord mis sur la voie , et un examen approfondi de la bouche a achevé de me convaincre.
— Que trouvez-vous de si extraordinaire dans ma bouche, fit la jeune miss visiblement impressionnée ?
— Yos lèvres gracieusement allongées , minces, d'une mobilité extrême, vos dents petites, serrées, et d'une blancheur éclatante, donnent à votre profil une grande ressemblance avec celui d'un oiseau ; par conséquent vous devez être causeuse par caractère et conteuse par goût.
On se récria beaucoup sur mon jugement, j'eus à combattre des objections sérieuses; mais comme j'avais deviné que la jeune miss était la nièce de Walter Scott, je restai maître*du champ de bataille.
Quelque temps après, je reçus la visite d'un individu qui se disait comte d'Ab...., et par conséquent grand d'Espagne de première classe. Une simple inspection de sa bouche me prouva que j'avais affaire à un imposteur; j'y remarquai, de prime-abord, les signes caractéristiques du vol et de l'assassinat. En effet, quelques jours s'étaient à peine écoulés que j'appris par les journaux, l'arrestation du faux duc, qui n'était réellement qu'un escroc de première force.
A la même époque, un de mes amis venu de Londres pour se faire soigner la bouche, me conduisit à un hôtel de la rue de Choiseul; on y jouait gros jeu; mon ami jouait aussi, et perdait de fortes sommes. J'examinai attentivement les individus qui tenaient les cartes ou formaient la galerie. Une
rapide inspection buccale me convainquit que nous étions dans une réunion composée de grecs émérites. J'avertis mon ami qui se récria beaucoup ; mais une petite expérience qui ne me coûta que vingt francs lui ouvrit enfin les yeux ; il sortit avec moi, fort heureusement pour lui, car une demiheure après, la police faisait une descente dans l'hôtel, et conduisait escrocs et victimes au dépôt de la Préfecture.
J'ai prédit à Parèdes qu'il serait le libérateur du Mexique, deux ans avant l'accomplissement des grands événements qui ont amené l'émancipation mexicaine.
Il y a trois ans, une dame qui porte un nom à jamais immortel dans la littérature française, me demanda une entrevue particulière. Il s'agissait d'un râtelier , et la noble dame se trouvait alors fort gênée dans ses affaires; je m'empressai de lui venir en aide, et, comme elle paraissait très alarmée sur son avenir, sur celui de son mari et surtout sur celui de ses enfants , je la rassurai de mon mieux en lui annonçant que dans peu de temps elle serait riche.
L'intuition buccale, jointe à des renseignements particuliers , ne me laissait aucun doute sur cet horoscope qui s'est accompli en tous points, car j'ai revu depuis la noble dame, qui m'annonça une fortune de cinquante mille francs de rente.
— Remerciez, monsieur, dit-elle à ses enfants, car c'est lui qui a mis un peu d'espoir dans le cœur de votre mère.
Qu'on dise après cela que la buccomancie est une science inutile.
Mais voici trois types grotesques qui encombrent mon cabinet:
Leur mise, leur tournure, leur accent très prononcé dé-
cèlent des provinciaux qui voient Paris pour la première fois. Je donne d'abord des soins à leurs bouches complètement délabrées. Puis je leur dis avec le plus grand sangfroid du monde :
— M. le maire et vous ses deux adjoints , j'espère que vous donnerez mon adresse à ceux de vos compatriotes qui auront besoin des secours du dentiste.
— Qui vous a dit que je suis maire?
— Qui vous a dit que nous sommes adjoints? S'écrièrent à la fois mes trois provinciaux.
J'eus beau leur répéter que la physiognomonie et surtout la buccomancie mettent sur la trace de bien des secrets ; ils étaient tentés de faire le signe de la croix, et partirent persuadés que j'étais sorcier, d'autant plus que leurs râteliers fonctionnaient admirablement et avaient produit, sur leurs physionomies, l'effet de la fontaine de Jouvence.
Dans plusieurs occasions j'ai eu , avec des littérateurs parisiens, et notamment avec MM. H. L. et T. G. des discussions buccognomoniques qui se sont toujours terminées à mon avantage, et je suis sûr que j'ai déjà conquis de nombreux adeptes à la buccomancie.
J'ai prouvé à un des plus célèbres compositeurs contemporains qu'il y avait dans son profil du chardonneret et de la fauvette, en un mot, qu'il avait la tête, la bouche d'un oiseau chantant, ce qui, d'après le Napolitain Porta, indique toujours mélomanie.
Quelque temps avant la révolution de février j'ai prédit à M. Crémieux qu'il serait membre du gouvernement provisoire et ministre de la justice.
J'ai aussi prédit à M. Carlier qu'il serait préfet de police.
A son dernier voyage à Paris, sir Robert Peel, de si regrettable mémoire, eut besoin des secours de mon art. Cet homme célèbre était encore dans toute la vigueur de son tempérament et la force de son génie. Nous parlâmes chevaux, et comme l'illustre membre du Parlement s'animait beaucoup dans cette conversation.
— Vous montez trop à cheval, lui dis-je. Les hommes préoccupés comme vous l'êtes des immenses intérêts de la politique nationale, devraient s'interdire l'équitation.
— C'est ma seule distraction, mon seul plaisir.
— Soyez prudent, vous dis-je; l'Angleterre a besoin de tous ses grands hommes.
Cinq mois plus tard , sir Robert Peel mourait dans la force de l'âge, par suite d'une chute de cheval.
Dans les premiers jours du mois de mai dernier, je reçus la visite d'un homme qui paraissait tout au plus âgé de quarante ans; ses dents, ses gencives surtout étaient dans un état déplorable. Après avoir examiné attentivement sa bouche, je lui dis :
— Monsieur , vous avez fait excès de spiritueux , de liqueurs fortes; renoncez aux alcools, si vous ne voulez perdre, en quelques mois, jusqu'à votre dernière dent.
Et comme il me demandait un remède des plus prompts :
— Monsieur, lui répondis-je, avant de nous occuper de la bouche; voyons un peu vos jambes.
L'étranger bondit d'étonnement sur son fauteuil ; il avait, en effet, les jambes scarifiées par des ulcères. Je lui désignai un médecin, tout en lui recommandant de renoncer à ses excès, s'il ne voulait perdre non seulement les dents, mais encore la vie. Mais il paraît qu'il n'a pas tenu compte de
mes conseils, car on lisait le 4 juillet 4851 , dans le journal le Droit :
a On écrit de Londres, 3 juillet :
« M. Dyce-Sombre, non moins fameux par ses immenses richesses que par ses excentricités , qui l'ont fait interdire à la requête de sa femme, et par les nombreux procès qu'il a soutenus pour recouvrer la jouissance de ses droits civils, vient de mourir dans un âge encore peu avancé. Il était fils d'un sieur Summer, aventurier westphalien, qui, en voyageant dans les Indes, a gagné les affections de la princesse Begum, veuve d'un opulent nabab.
« Au lieu de se brûler vive, suivant l'ancienne coutume indienne, la princesse Begum a préféré renoncer tout à fait à sa caste et conserver son immense fortune. Elle a épousé un étranger, et après sa mort, sur laquelle mille bruits ont couru à sa honte, elle a adopté son fils.
« Le nom de Sombre, porté par le fils de Dyce- Summer, est la corruption de ce dernier nom prononcé à l'espagnole. Sa veuve avait déjà altéré le nom de Summer en se faisant appeler Begum Somroo. On rapporte que la princesse, jalouse d'une jeune bayadère pendant son premier mariage, l'a fait enterrer vivante, et est allée fumer une pipe sur sa tombe. Elle s'était fait baptiser par un moine portugais, et professait la religion catholique, tandis que son fils adoptif était élevé dans les dogmes de l'église anglicane. De peur de se tromper dans le choix d'une religion, la Begum de Jumroo a fait construire à grands frais une superbe mosquée, afin de se ménager au besoin une entrée dans le paradis de Mahomet.
« Le jeune Dyce Sombre, arrivé en Angleterre, demandait
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s'il ne pouvait pas être reconnu comme prince, « Pourquoi pas? répondit en français un mauvais plaisant; nous avons eu un prince noir, nous serions charmés d'avoir un prince sombre. »
« Pendant ses Voyages dans les diverses parties de l'Europe, Dyce Sombre a commandé à Rome un magnifique mausolée pour sa mère; il a fait exécuter par le célèbre statuaire Tadolini ce monument qui est en marbre.
« C'est un groupe d'anges, de soldats cipayes, d'éiéphans et de pièces de canon, le tout surmonté par la statue de la princesse Begum , qui est représentée fumant sa pipe. Ce cénotaphe, après avoir fait longtemps à Rome l'admiration des connaisseurs et des curieux , a été transporté sur les bords du Gange avec le cercueil contenant les dépouilles mortelles de la Begum, en l'honneur de laquelle un service pompeux a été célébré dans l'église de Saint-Charles- Borromée. M. l'évêque Wiseman, aujourd'hui archevêque de Westminster, qui se trouvait alors auprès du pape, a prononcé le panégyrique de la défunte.
Il me serait facile de multiplier les anecdotes à l'infini; je pourrais raconter des faits très curieux sur les principaux personnages contemporains ; mais comme dans ces récits je suis forcé de me mettre en scène, et qu'il me répugne d'exhiber ainsi aux lecteurs ma personnalité, je me hâte de terminer ce chapitre; il est d'ailleurs assez long pour démontrer qu'à l'aide de la buccomancie on peut facilement connaître le rang, les vertus ou les vices des individus avec lesquels on se trouve en contact , prédire en quelque sorte l'avenir, en prenant pour base d'horoscope les impressions passées et actuelles.
En lisant dernièrement les débats du procès Bocarmé, j'ai remarqué qu'un témoin a constaté longtemps avant le crime , que le comte Visart de Bocarmé mourrait sur l'échafaud.
Cette triste prédiction s'est accomplie, car le 49 juillet 1851 ,.le*comte a été exécuté sur une des places de Mons.
La personne qui avait annoncé ce funeste dénouement était buccomancienne sans le savoir. En effet, selon toutes les probabilités , c'est sur la bouche du comte qu'on a lu l'arrêt fatal, c'est-à-dire un penchant irrésistible à la violence, même à l'assassinat. Les phrénologues étudieront probablement cette tète que vient de trancher le fer du bourreau; nous verrons bien si leurs observations ne fourniront pas de nombreuses indications buccognomoniques.
Après tout ce que je viens de dire, je n'ai pas besoin de répéter à mes lecteurs que les prophéties du buccomancien n'ont d'autre base que la physiognomonie en général et la buccognomonie en particulier. C'est une révélation subite, un don spécial d'intuition, un sixième sens qui se développe graduellement par l'étude de la conformation générale de la bouche, par l'appréciation du sourire, de telle ou telle contraction nerveuse dans la région faciale.
Lavater, Gall , et autres savants qui se sont occupés de physiognomonie, ont prophétisé.