LE BERCEAU D'UNE GLOIRE
Par une belle soirée de juillet, un homme, à la démarche noble, à la figure sérieuse, au front large et rêveur, se promenait à pas lents le long de la ïyne, à peu de distance de North-Stields, petite ville du Northumberland. Le soleil se couchait mollement à l'horizon , dans la direction de Carlisle. Déjà quelques étoiles scintillaient au fond du ciel, le murmure du fleuve, les soupirs de la brise, le
mugissement lointain de la mer «lu Nord, la vague chanson des esprits du soir, confondaient leurs mélancoliques harmonies: tout semblait entretenir dans sa rêverie le promeneur solitaire. Soudain, il s'arrête, et, relevant brusquement sa tète, longtemps penchée, il prête l'oreille avec une attention violemment éveillée. Ce personnage, que nous nommerons l'Inconnu jusqu'au moment qui nous apprendra son nom. se trouvait alors devant des bateaux en construction : ça et là des morceaux et quelques outils épars disaient que le travail venait d'être délaissé par l'ouvrier à l'instant où le soleil avait délaissé ce monde, chantier divers dont il est lui-même l'ouvrier lout-puissant.
Ce qui avait soudainement suspendu les pensées de l'Inconnu, et interrompu sa promenade, c'étaient des accords tirés d'un violon avec une pureté ravissante, et qui semblaient partir d'un grand bateau couvert, probablement achevé, car il se prélassait orgueilleusement sur le fleuve, retenu seulement au rivage par une corde grossière.
Après un court prélude, le violon se mit à chanter d'une voix mélodieuse : cela faisait involontairement songer à quelque prière d'amoureux. Puis, changeant de ton. il parut imiter la réponse coquette et désespérante d'une capricieuse jeune tille : c'étaient des moqueries, des agaceries, des éclats de rire sans fin. Par moments, on entendait la voix douloureuse cl tendre, hasardant une plainte; puis, la coquette
reprenait son ton railleur et gracieusement méchant. Enfin, le sentiment fui vainqueur : tout sembla se fondre en un duo joyeux, dont l'imagination seule eût pu suivre les phases... Il y eut un crescendo admirable !... et tout se tut.
L'Inconnu était resté en extase sous l'empire de ce merveilleux concert, que son imagination avait suivi, comme j'ai essayé de le dire.
— C'est admirable ! s'écria-t-il enfin . quand il n'entendit plus que le bruissement des arbres du port, c'est admirable! c'est à peine si je comprends que des mains humaines puissent tirer d'un violon de si célestes harmonies. Ces sons doivent pourtant sortir de ce bateau : il faut que je sache quel est l'ange, la fée ou le démon qui s'est caché là ce soir. Ce disant. l'Inconnu se mit en devoir de descendre dans l'embarcation à laide d'une planche, qui formait un pont du bord au quai. Le bateau neuf et pimpant séchait sans doute d'impatience à se voir encore captif, car il sembla joyeux quand le promeneur se disposa à l'aborder: et. dans sa jubilation nautique, dans son impatience immodérée, il s'éloigna bravement du quai de toute la longueur de la corde. Ceci explique sulîisamment. j'espère, comment la planche, devenue trop courte pour l'espace à traverser, jugea convenable de se laisser choir dans la Tyne. sans s'inquiéter autrement du personnage qu'elle supportait. Au bruit que firent l'homme et la chose en tombant dans le fleuve, un robuste enfant de quinze ans
oi)A LK FOND D'UN TIROIR.
à peu près sortit précipitamment du bateau, et, s'élauçant après l'homme, il le ramena bientôt à terre.
— Merci, mon garçon, dit le sauvé au sauveur, sans toi je n'aurais jamais pu savoir ce que je m'en vais apprendre.
Puis, se dégageant des mains de l'ouvrier qui l'essuyait de son mieux, il voulut, sans attendre davantage, s'élancer plus adroitement dans le bateau.
— Un moment donc, Monsieur, fit l'enfant en le retenant: au moins, séchez-vous un peu. Qu'avezvous donc tant à cœur de savoir?
— Je veux m' assurer si c'est bien dans ce bateau qu'on jouait du violon tout à l'heure, et voir celui qui en jouait.
— C'était bien dans ce bateau, Monsieur, et celui qui en jouait, c'est moi.
L'Inconnu ne dit point à l'enfant qu'il mentait; il le regarda, ce qu'il n'avait pas encore fait jusque-là, et quand il l'eut examiné, il lui prit les deux mains dans les siennes, et l'attirant à lui :
— Comment te trouves-tu là? dit-il, en accompagnant son interrogatoire d'un coup d'œil profond.
— Monsieur, je me nomme William Shield, répondit l'ouvrier, de Swalwel, dans le comté de Durham. Mon père était un pauvre maître de chant qui m'apprit le violon alors que j'étais bien jeune encore. A huit ans, j'en jouais déjà... passablement: mais voilà deux ans, mon pauvre vieux père est mort; pour ma mère, elle avait expiré en me mettant au
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monde! Moi, alors, je suis resté seul sur la terre, bien seul et bien malheureux... Il fallait vivre; je suis venu me proposer comme apprenti à un constructeur de bateaux, il m'a accepté. Le jour, je travaille de mon mieux ; le soir, et souvent la nuit, je reprends mon violon, mon seul ami, et je joue un peu en pensant à mon père. Quelquefois je me figure qu'il m'entend... Si je vous dis tout cela à vous, Monsieur, ne croyez pas que j'en parle à tout le monde, non, non ; je le cache avec soin et toujours; si je vous le dis, c'est que... c'est parce que... Enfin, j'ai eu besoin de vous le dire.
— Et de qui est le morceau que tu exécutais ce soir, mon brave enfant?... demanda l'inconnu sans détacher ses yeux de ceux du jeune homme.
— Il est de Correlli, Monsieur, et aussi un peu de moi.
— Mon ami, je ne suis, ici qu'en passant. Demain, je pars pour Londres, tu viendras avec moi, et là...
— Non, oh! non, je ne puis... Pardonnez-moi si je vous refuse, mais j'ai encore un an d'apprentissage à remplir. Mon patron m'a accueilli généreusement quand j'étais malheureux, et je veux, maintenant que je lui suis utile, m'acquitter largement avec lui.
— Bien, mon noble enfant, bien! obéis à ton cœur : mais, dans un an, promets-moi, sur la mémoire de ton père, de venir me retrouver à Londres.
— Je vous le promets, Monsieur ; mais comment vous trouverai-je?
— Demande le compositeur Cramer; il te recevra comme son enfant.
Puis, après, quelle que soit ta destinée, n'oublie pas que c'est lui qui a découvert ton génie.
William Sliield tint sa promesse. L'année écoulée, il alla retrouver son célèbre protecteur dont l'amitié lui fut toujours fidèlei Cràce à lui. il se vit bientôt cbef d'orchestre du théâtre de Durbam ; puis il compléta ses études en visitant l'Italie ; puis, il devint en même temps que musicien ordinaire du roi d'Angleterre, un bon compositeur. On pourrait retrouver, applaudir peut-être ses opéras les plus estimés : Bosina , le Fermier de Fontainebleau, le Pauvre soldat.
Souvent, au milieu de ses succès, a peu près oubliés de tous, — on oublie si vite et tant de choses: tant d'oeuvres, tant d'hommes!... — William Shield, aux heures de souvenir, s'est rappelé son apprentissage de constructeur de bateaux. C'était alors avec un plaisir bien pur, avec un bien noble orgueil de cœur qu'il se retraçait cette belle soirée de juillet, ineffaçable dans sa mémoire . pendant laquelle de grand Cramer avait failli se noyer par admiration pour lui.