‹ La Bûche de NoëlChapitre 15 sur 18 · PETITE HISTOIRE D'UN GROS TAS DE FAGOTS · texte numérisé non relu

PETITE HISTOIRE D'UN GROS TAS DE FAGOTS

L'autre dimanche, en chemin de fer, nous allions voir Pùta à Courhevoie, et nous accompagnions madame de P... Chemin courant, nous nous laissions aller à raconter à cette charmante femme toute notre peine quand il s'agit de faire vivre quelques jours dans nos mains quelques rares centaines de francs. — Voyez-vous, disions-nous, c'est toujours un des instants les plus critiques de notre vie ! On met son argent dans sa droite, et on la ferme, et on lui recommande l'économie 5 bah ! la gauche , côté du cœur!... penche toujours à la prodigalité; elle va retrouver l'autre qui résiste, combat s'ensuit, dans le combat l'argent tombe et...

— Oh! j'imagine bien, dit madame de P..., ne sommes-nous pas tous ainsi ! Dans ces jours-là, nos goûts deviennent passions; nos désirs, nécesssités ; les ruisseaux se font cascades, les courants se multiplient... et tout y passe! Tout le monde comprend cela.

— Pas les banquiers !

— Ça n'est pas leur afïaire.

J'ai beaucoup connu le brave général Damrémont que l'Afrique nous a tué. Du temps qu'il était souslieutenant, c'était à Calais, 500 francs et lui ne pouvaient jamais coucher deux nuits sous le même toit. Un jour, un énorme tas de fagots qui demeurait depuis longtemps sous sa fenêtre lui donna l'idée d'une ingénieuse caisse d'épargne. Depuis, les 500 francs habituels une fois reçus en écus, Denis Damrémont les éparpillait dans les fagots; puis, chaque matin, il ne prenait à cette caisse que ce qu'elle lui offrait, et il ne prenait jamais beaucoup , car il lui fallait remuer les fagots un à un pour obtenir 5 francs, ce qui, à la longue, devenait un dur métier. Denis avait appelé cela mettre des bâtons dans les roues de sa prodigalité.

Un matin, que Denis, accoudé à sa fenêtre et fumant un cigare, regardait sa caisse en se demandant ce qu'elle pouvait contenir encore, il vit entrer, dans la cour aux fagots , un cheval , une charrette et un charretier. Tout cela venait chercher les fagots. — Hélas ! se dit le sous-lieutenant, voilà comme le temps amène la ruine des meilleures institutions! A qui confier mes fonds maintenant, ils vont encore courir la poste!

— Est-ce qu'on confie ces choses-là à la poste?

— Ne m'interrompez pas. Comme Damrémont se faisait ce discours, il entendit le charretier qui s'en faisait un autre. Debout et regardant les fagots à enlever, il parlait tout seul pour se dire : « — En

vérité, je n'ai pas aujourd'hui le moindre cœur à l'ouvrage! Quand je songe à ma pauvre femme, à

ma s famille!... Et pas le sou! pavé d'avance

pour un mois! pas le sou! » Damrémont entendait. « — Eh bien! mon brave, ça ne va donc pas? dit-il au charretier entre deux bouffées de fumée. — Ça va si tant mal que tout va crever, et moi avec, avant qu'il soit quinze jours!... — Ah ! oui-dà... Eh bien ! mon bonhomme, enlevez-moi ces fagots-là-, depuis que j'habite ici , j'ai semé là dedans de la graine d'économie, et les pièces de cent sous ont dû pousser au fond comme des champignons... Allez, enlevez: la récolte est pour vous. » Le pauvre charretier baissa la tète sous ce qu'il croyait une plaisanterie, et. résigné, se mit à la besogne. Finalement il ramassa 3o0 francs, que Denis, encore plus joyeux que lui, le força d'emporter. Comme l'heureux moissonneur tournait la porte. Damrémont le rappela; c'était pour dire: «A propos, l'ami, voilà mon cigare éteint, et c'est mon dernier -, prêtez-moi donc cent sous pour en avoir quelques autres... » Et il m'a dit depuis qu'il n'en avait jamais fumé de meilleurs que ceux de cet écu-là.

— Et après?

— Après , la vie sérieuse est venue , les beaux grades sont venus, et puis les belles et braves actions... et il est arrivé un jour où un boulet de canon arabe a mis lin à tout cela... Mais préparezvous à faire votre cour à Rita : nous sommes arrivés.

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