HISTOIRE D'UNE PETITE TORTUE QUI NE VOULAIT PAS DORMIR
Ils étaient six dans la caisse du milieu qu'on nomme intérieur, c'est-à-dire au complet. Le premier avait sur la tète un bonnet de soie noire ; le second une casquette de voyage: le troisième avait un foulard ; le quatrième portait encore son chapeau ; le cinquième des cheveux vigoureusement crépus ; le dernier ne portait rien. — Pour combattre la monotonie des longs voyages en boîte fermée , celui-ci avait pris un livre, celui-là sa tabatière-, l'un avait pris son journal , l'autre , un air bête -, le n° 4 , l'homme au chapeau, s'amusait à ôter son dit chapeau pour le mettre au filet qui garnit le plafond des diligences, puis à le replacer sur son front, puis à le rendre au filet... il donna à ce louchant spectacle un bon nombre de représentations; enfin quand il fut à peu près constaté qu'il savait jouer avec son chapeau, il le laissa dans le filet. Pour se distraire, le voyageur aux cheveux crépelés, le n°3, avait pris, lui, quoi? Une petite tortue. Il paraissait l'aimer
beaucoup et préférer même sa conversation à celle du plus aimable commis-voyageur.
Avec la nuit le sommeil vint aux habitants de la diligence. Morphée a ceci de commun avec son paronyme Orpbée, que parfois il fait comme lui de la musique; quelquefois même, aux théâtres lyriques, on les voit en présence : Orphée appelle Morphée. Le soir dont nons parlons, les parois de l'intérieur résonnèrent d'une symphonie à cinq voix ronflantes, dont le Conservatoire lui-même eût été jaloux ; bientôt, séduit par cet harmonieux exemple, ce voyageur à la tortue parut vouloir le suivre.
— Ils sont là cinq basses formidables , dit-il à sa compagne, je vais peut-être faire le dessus qui manque... Allons, toi, ma mignonne, tu vas aller dans ton dortoir rêver des champs de ta patrie. Ce disant, le n° 3 mit sa tortue dans la poche de sa redingote en lui souhaitant une bonne nuit. Il commençait un songe qui lui montrait la première représentation de la Jeunesse des Mousquetaires , quanà il se sentit un grand froid au cou. il sortit brusquement du Théâtre, pour voir ce qui entravait la représentation, c'est-àdire qu'il porta la main à sa cravate; il vit alors que la tortue avait quitté son dortoir -, ce froid, c'était celui de la tète de l'animal qui cherchait à se distraire de son insomnie. H remit la tortue dans sa poche
en lui faisant un peu de morale , et entreprit un deuxième rêve; cette fois, il se trouvait à la première représentation de Monte-Cristo , on applaudissait, quand tout à coup quelque chose d'aigu lui entra dans l'oreille... Aie! s'écria le voyageur, c'est un sifflet! et il s'éveilla. — Ce n'était pas un silllet, mais la tortue , dont l'insomnie continuait. — Il est cependant bien l'heure de dormir, mauvaise petite... critique, dit le voyageur a sa compagne, où te fourrerais-je bien ? — Il se rappelle alors le chapeau de son vis-à-vis suspendu au iilet. il lève le bras et loge l'indiscrète dans le chapeau. — Cette fois, il se rendort pour un quart d'heure : on ignore ce qu'il voit en songe quand quelque chose tombe lourdement sur ses genoux et le réveille en sursaut. — C'est la tortue. — Demain, ma chérie, lui dit-il en la remettant dans le chapeau, je m'informe des choses qui sont le plus désagréables à ton espèce, et je te les procure, tu peux t'apprèter ; mais il n'a pas le temps de refermer les yeux : la chérie lui retombe sur les genoux. — Je change d'idée, continua-t-il; demain, à mon premier repas, je meurs d'envie de manger un bon bouillon de tortue désagréable, et je compte sur toi pour le fournir. En attendant , veillons ensemble ta dernière nuit, malheureuse.
Aux premières lueurs de l'aube, la tortue repentante dormait paisiblement entre les bras de son maître, et celui-ci allait peut-être l'imiter, quand l'aurore lui montra d'un de ses doiiits de rose le
chapeau de son vis-à-vis. Ce chapeau était radicalement défoncé, et le fond pendait d'une façon tragique et consternée. Voilà une œuvre de tortue que je soumettrai à messieurs de l'Institut, se dit le voyageur en regardant alternativement l'homme au chapeau et la chérie, tous deux donnant comme père et mère... Mais que va dire ce monsieur qui paraissait tant aimer son chapeau !
ni
La diligence était arrêtée à un relais ; le voyageur aux cheveux crépus était descendu le premier, quand il vit venir à lui son vis-à-vis, le chapeau à la main.
— Monsieur, je veux vous parler, disait l'homme au chapeau.
— Couvrez-vous donc, mon cher compagnon.
— Monsieur, vous avez fait une farce indigne!
— Ah ! vis-à-vis. m'en croyez-vous capahle ? .Ma tortue, je ne dis pas, mais moi ! Ah! voisin !...
— Alors, monsieur, vous répondez de ce'te farce indigne! Voyez-vous mon chapeau?
— Oui, très-bien ; voulez-vous le mien ?
— Mon chapeau était neuf de la tète aux pieds, monsieur; j'ai le droit d'en désirer un tout neuf.
— Qu'à cela ne tienne, n° -4, j'en ai un là sur l'impériale; il est neuf; je vais vous le faire servir.
On retira d'entre les bagages un étui à chapeau que le voyageur crépelé ouvrit avec une clef. Il en
retira un beau feutre qu'il présenta gracieusement à son compagnon.
— Tenez, il doit vous aller comme un gant!
— Ali! par exemple, dit le mécontent en disparaissant sous le feutre jusqu'au menton, c'est un cirque romain que votre chapeau.
— Alors, dites-moi ce que vous voulez. — Voulezvous ma tortue ? Elle a bien des talents.
— Saperlotte ! sacristi ! sacré bonhomme ! répétait l'infortuné numéro -4, en retournant le feutre dans ses mains... Ah! mais, ah! mais, mais il me va, il me va à ravir; jamais, non, jamais je n'ai été si bien coiffé !
Et dans sa joie, le voyageur retenait à deux mains le chapeau à la hauteur de ses sourcils.
C'est que le pauvre numéro 4 venait de lire, écrit sur la coiffe, ce nom doré : Alexandre Dumas.
— Allons, j'en suis enchanté, dit le numéro 3. Maintenant, remontons en voiture; vous me laisserez faire un somme, et je yous ferai ensuite l'histoire de ma tortue.