LES
A PAULINE VACHI.
Les histoires vraies ont toutes l'air d'avoir été iuventées.
Henri Hfine.
Le Paradis de l'Enfance.
En ce temps-là. au point le plus marchand, le plus animé, le plus bruyant de la très-bru vante, trèsanimée et très-marebande rue Saint-Martin à Paris, c'est-à-dire en face de la rue aux Ours, florissait une boutique peinte en vert, au fronton de laquelle on pouvait lire ces lettres noires sur un fond rouge :
Y. CROCHARD ET NEVEU, Pria; fixe. magasin" de jouets ex tous genres. Prix fixe.
Au-dessous de cette enseigne et au-dessus de la
2 LtS AVENTURES dHjHE POUPÉE
porte ouvrant à deux ventaux, on pouvait admirer un tableau de Lois légèrement incliné en avant. Il représentait un polichinelle colossal distribuant d'une main des jouets de toute sorte à un tas de petits garçons mêles de petites tilles, tandis que de Vautre il élevait au-dessus de sa tète une banderole peinte des couleurs de l'arc-en-ciel. et sur laquelle était écrit en caractères jadis dores :
Au Paradis de l'Enfance.
Aujourd'hui, la boutique que l'oncle Ymbert Crochard habita pendant quarante-cinq ans est devenue un magasin de rouenneries ; l'oncle est retiré à Belleville, le neveu occupe un poste considérable dans je ne sais quelle compagnie de chemins de fer : mais il fut un temps où, lorsque le calendrier indiquait une fête de famille, quand on voulait inaugurer les vacances de quelque petit lauréat, et surtout aux renouvellements d'année, le polichinelle, du haut de son enseigne, voyait accourir de tous les quartiers de Paris les enfants et les parents, le vouloir et le pouvoir, l'un portant l'autre, au Paradis de V Enfance. C'est qu'aussi les bataillons de soldats à pied ou à cheval. en plomb, bois ou carton, étaient là toujours bien braves, bien armés, bien luisants: c'est que la population de poupées, de chinois, de diables, d'arlequins, de princes asiatiques, y était toujours parée, frisée, joveuse. comme à l'ouverture d'un bal: c'est que là vivaient, sans jamais se déchirer, tous les animaux du
globe : c'est que les basses-cours étaient complètes, les ménages proportionnés à toutes les fortunes, les armes bien fourbies, les musiques bien sonores, les théâtres largement pourvus de décors, de comédiens et de cbefs-d' œuvre; c'est qu'enfin dans ce petit monde, que le gros polichinelle, regarda quarantecinq ans sans cesser de sourire, tout était gai, varié, cbarmant; tout était renouvelé à point, avec goût, selon les inventions récentes, les gouvernements, les saisons, et suivant la mode, dont la puissance s'étend jusqu'aux sabres de bois !
Monsieur Tan-plan.
En juillet 18 i6, dans un angle formé par deux rayons de la vitrine de droite, au fond de la sombre arrière-boutique qui servait de magasin aux Crochard, il y avait un petit tambour qu'à son uniforme on reconnaissait pour appartenir au corps honoré et si honorable des sapeurs-pompiers, et c'était là véritablement un gentil tambour. Sous la visière de son casque brillant, surmonté d'une crinière noire, il portait un visage brave et doux : un sourire vermeil habitait sous ses petites moustaches blondes, et je ne sais quel charme se manifestait dans les lignes de cette physionomie alors mélancolique. La tenue de ce tambour, que j'ai, moi son parrain, le droit de nommer
i LES AVENTURES D'UNE POUPÉE
comme je veux, et que je nomme Tan-jylan, était fraîche et pimpante : plastron de velours noir sur uniforme de drap bleu, passementeries rouges, boutons de cuivre éblouissants, col de crin noir tout battant neuf, buffleteries immaculées, tout semblait brossé, peigné, ciré, astiqué, comme en un jour de parade ; tout provoquait à cette exclamation flatteuse : Joli soldat! De celui dont je parle, le tambour seul aurait suffi pour lui gagner tous les cœurs. Il était si brillant, ce tambour; si bien tendu, si retentissant ; les baguettes en étaient si déliées, si fines, si gracieuses ! — «Vous aviez là, tambour, de bien jolies baguettes, et avec quelle grâce vous saviez vous en servir ! Pour en juger, on n'avait <ju'à tourner un petit bouton fixé à la boite sur laquelle vous étiez campé fièrement, aussitôt vos poignets se soulevaient, les baguettes s'agitaient et tombaient en cadence sur la peau du tambour qui chantait gaiement : ran-tan-plan, tanplan ! Au reste, vous lui rendiez justice, ami Tan-plan, à votre tambour; vous l'aimiez beaucoup et ne le quittiez guère, et de ceux qui vous ont connu, nul ne se souvient vous avoir jamais vu sans votre instrument, mon ami Tan-plan!... »
Dans le portrait que je viens d'esquisser, on a remarqué peut-être que je n'ai rien dit des yeux. Cela tient à ce que mon crayon gardait ce détail pour la bonne boucbe.
Tan-plan possédait des yeux bleus d'une nuance adorable. Figurez-vous le ciel dans ses plus beaux
jours. Le point visuel avait été si heureusement allumé, qu'il donnait au regard une profondeur et une tendresse inexprimables. Quand on fixait des veux les yeux de Tan-plan, son visage n'était plus de car- Ion, son corps n'était plus de bois, on se croyait devant un être humain réduit à des proportions lilliputiennes, on se surprenait l'envie de mettre la main sur le cœur de Tan-plan, et ce cœur, on croyait l'entendre battre !... c'est là du moins ce qui m'est arrivé chez mes amis les Crochard. dans le Paradis desquels j'aimais à monter parfois. Savez-vous pourquoi cette impression étrange, quand on s'avisait de chercher sous la visière du casque de Tan-plan la couleur de ses yeux?... Parce que les yeux sont les fenêtres de l'âme! Or. me croira qui voudra, il avait une âme, le petit tambour, et dam! que voulez-vous? un peu à l'étroit peut-être dans ce corps tout mignon, elle se mettait à la fenêtre pour prendre l'air sans doute, et peut-être aussi par curiosité. — « Mais quoi!... se peut-il ?. . . mon Dieu ! . . . par exemple! . . . Allons donc ! comment! pourquoi une àme à ce petit tambour qui est là dans ce coin sombre, sur ce rayon, au milieu des bergeries, des laiteries, des ménageries? etc. » Oui, une àme! et pourquoi non?
Je veux bien cependant consacrer un chapitre à l'explication qu'on peut désirer ici.
Où il est parlé d'une rare espèce Je perles.
Entre les quelques choses pures qu'on peut encore trouver çà et là sous le soleil, il y a une chose aussi pure aux regards de Dieu que les bons éclats de rire des petits enfants, ce sont les larmes de riionnète homme.
Ces larmes-là. c'est la gloire dans la défaite, c'est la honte du méchant, c'est la vraie douleur, c'est le sang de l'âme blessée, c'est l'àme elle-même qui se fond pour sortir du corps où elle a souffert et se renouveler plus vive ; ces larmes-là, c'est l'aveu que la nature humaine fait de sa faiblesse, c'est l'orgueil qui succombe et la foi qui se ranime: à ces larmes-là, le Dieu des chrétiens reconnaît un de ses fils, un frère de Jésus; et peut-être en les voyant tomber, pleuret-il lui-même, ce Dieu tout bonté et tout amour I...
L'ouvrier bimbelotier qui avait façonné le petit tambour, et qui se nommait Michel Joyeux, était un honnête homme.
Une nuit que, solitaire, il travaillait ardemment et tristement à une commande de jouets d'enfants, ses larmes, longtemps comprimées, éclatèrent tout à coup, et ruisselèrent, amères et brûlantes, sur le
ET d'un petit tambour. 7
petit tambour qu'il tenait à ce moment dans ses mains. Forcé d'interrompre sa tâche, Michel pleura longtemps: on eût dit que son àme s'écoulait toute dans ces larmes tardives et qui trempaient l'image ébauchée restée sur ses genoux !... Je crois qu'alors, — il faut bien que cela se soit passé ainsi. — l'âme de l'ouvrier pénétra dans l'ouvrage ; enfin. Michel soulagé, essuya ses larmes ; il acheva la création du sapeur-pompier, le coiffa du beau casque brillant et ne le regarda non plus que les autres jouets en le rangeant avec eux... Mais quand il livra sa commande à la maison Crochard, il livra sans le savoir, et sans augmentation de prix, un peu de sa bonne àme; et cette àme, elle brûla, longtemps ignorée, dans les yeux bleus du petit tambour.
Mais pourquoi donc Michel Joyeux, ouvrier bimbelotier, travaillant en chambre chez lui. rue Michelle-Comte, n° 12, au sixième étage, pleurait-il tant de larmes la nuit où il achevait sa commande de joujoux?...
Achèvement du portrait de M. Tan-plan.
Monsieur Tan-plan, tambour du digne corps des sapeurs-pompiers, semblait âgé de dix-huit ou vingt ans ; il comptait trente centimètres de taille ; il battait
8 LES AVENTURES Dl.NE POUPÉE
du tambour avec talent et sobriété ; tout démontrait dans sa tenue une martiale élégance. Pour l'amener au point où je vous le présente. Sedan avait fourni du drap. Gènes du velours; la Suède avait procuré du fer, l'Angleterre du cuivre, la vallée d'Echarcon avait contribué pour le papier, les Vosges pour le carton, la forêt de Compiègne pour le bois. 11 avait fallu le concours de la sculpture et de la peinture, la main d'oeuvre de vingt ouvrières et de trente ouvriers; eh bien, devinez ce que cela représentait en argent pour MM. Oochard oncle et neveu? devinez le prix auquel était coté ce gentil militaire, si bien fait, si discret, si pacifique, si modeste; ce petit homme plein d'âme, devant lequel Diogène eût éteint sa lanterne ?...
— Vingt-cinq sous !
Mademoiselle Ma Fille.
En juillet 18i6. au beau milieu de la vitrine de gauche, bien en vue et fort en lumière dans la boutique même de MM. Crocbard. il y avait une certaine poupée qui, cent fois par jour, clouait en admiration, au seuil de la porte ouverte, les petites tilles pauvres du sixième arrondissement. Cette poupée était la seule de son espèce parmi celles dont regorgeait le Paradis
et d'un petit tambour. 9
de l'Enfance. Nombre de poupées portaient bien là comme elle une toilette charmante : et sous ses atours, la poupée dont nous causons avait bien comme les autres des jambes et des bras de bois, rendus mobiles par de petits ressorts qui permettaient les plus gracieux mouvements: mais ce qu'elle avait de supérieur à toutes les autres, ce qui mettait de si ardents désirs dans les yeux des petites filles qui passaient rue Saint- Martin, et même dans les yeux de quelques petits garçons, ce qui sacrait cette poupée reine du Paradis de l'Enfance, c'était l'éclatante blancheur de son teint, la suprême beauté de son visage, le galbe fier de son cou, les lignes onduleuses de ses épaules.
Depuis le front jusqu'au sein, la poupée était de 'cire, d'une cire épaisse, pleine, abondante, charnue pour ainsi dire : d'une chair pulpeuse, mate et satinée comme le lourd pétale du magnolia. Le moule d'où ce buste charmant était sorti n'en devait pas contenir d'autre, l'artiste l'avait brisé. Les deux Crochard accueillant comme essai cette merveille, l'avaient fait monter avec soin et exposer de la façon la plus avantageuse aux yeux des chalands: mais l'essai était demeuré infructeux. vu le haut prix auquel on avait dû coter cette poupée rare.
Ah ! si le faubourg Saint-Honoré ou la Chausséed'Antin eût pu savoir l'existence de ce chef-d'œuvre, il ne fût pas resté longtemps sous la vitrine de gauche : mais pour les pères négociants de la rue Saint-Martin, il semblait véritablement d'un prix insensé!
Non, oh non! cette poupée n'était point une poupée ordinaire et sa beauté n'était pas une ordinaire beauté... Mais, pour en parler à mon aise, j'aurais besoin que cette perfection eût un nom... Bah î quand par une admirable anticipation d'instinct maternel, le premier jouet que veulent les petites tilles, c'est une plus petite fille dont elles puissent se dire la mère, elles appellent naturellement leur poupée : Ma fille. Dans le monde enchanté des enfants, Eden terrestre, d'où nous sortons en hâte vers quatorze ou quinze ans pour le pleurer pendant les ans qui suivent , dans ce monde-là. dis-je, toutes les poupées sont appelées : Ma fille! Puisque je ne m'occuperai que d'une seule, et que nulle confusion n'est à craindre, je n'ai qu'à nommer la poupée. merveilleuse ; Mu fille. Et puis, quoi! ce nom me bercera dans une certaine illusion douce... passez-le-moi donc! laissez-moi dire librement : Ma fille.
Mademoiselle Ma fille ne portait pas, comme toutes les poupées du monde, un visage âgé de cinq ans avec un nez retroussé au milieu ; mademoiselle Ma fille avait l'air de marcher dans la vie entre son seizième et son dix-septième printemps. De [dus. en son printanier visage, le nez. aux ailes roses et frémissantes, était d'une coupe grecque très-pure... Vous voyez bien, dès lors, que cette poupée n'était plus guère une poupée, mais une façon de statuette, colorée des couleurs de la vie et vêtue d'une vraie toi-
ET T)'lN PETIT TAMBOUR. 11
lette qu'elle portait comme une duchesse élégante. C'était un portrait peut-être?...
(Entre nous, c'était un portrait.)
Sur un front haut, rempli, puissamment modelé, aux tempes marmoréennes. Ma fille offrait à l'admiration une abondante chevelure d'un noir bleuâtre. Sous l'arcade sourcilière. peut-être un peu profonde, ses veux bruns semblaient pleins d'un feu contenu. — Songez au soleil encore voilé par les brumes de l'aube. — Les cils longs et touffus restaient à demi baissés, précaution charitable ! Le ton rose des joues, la nuance rouge des lèvres, la pâleur de neige du front et du cou se faisaient mutuellement valoir. Rien ne peut dire la mignonnerie des oreilles et l'ovale adorable du menton. — Par exemple, la tète paraissait. pencher un peu trop en arrière ; mais que voulezvous! cela tenait sans doute au poids énorme des cheveux et d'ailleurs n'était pas sans grâce. — Taille souple, que le vulgaire n'eût pas trouvée assez fine, mais en laquelle rien ne trahissait le corset meurtrier •. bras ronds et nobles, mains de race dont le gant ne déguisait point la pureté, voilà, en ajoutant des modes bien portées, voilà, n'est-ce pas, de quoi éveiller les admirations les plus exigeantes et aussi de quoi nie rendre fier de mademoiselle Ma fille.
Je n'ai point parlé du caractère : un seul trait va vous le faire trouver charmant. Mademoiselle Ma fille, dont les lèvres étaient toujours entr'ouvertes pour sourire, n'ouvrait jamais, mais là vraiment : ja-
i"2 LES AVENTURES D'UNE POLPÉE
mais, la bouche pour parler. — Et puisqu'il ne lui manquait que la parole, convenez que pour être parlaite il ne lui manquait rien.
Et elle n'était cotée que deux cent vingt-cinq francs!!!
Mais pourquoi, trop cruel pour ses contemporains, l'artiste qui avait créé Ma fille en avait-il brisé le moule générateur?... Et si Ma fille était un portrait, de qui était-elle le portrait? Et pourquoi avait-on vendu ce portrait à Y. Crochard et neveu?...
Des pourquoi encore! quand déjà les précédents chapitres en sont tout émaillés! Hélas! la vie ellemême est une phrase pleine de pourquois?
Pourquoi ?
Ou l'Auteur emmène le Lecteur dans un voyage à reculons.
J'essayerai pourtant de répondre à quelques-uns des points d'interrogation amenés sous ma plume par l'iliade de la poupée et du tambour; mais il me faudra aller chercher cette réponse un peu loin en arrière. Que mes lecteurs me le pardonnent ! L'historien qui veut demeurer exact n'est pas bref à volonté. Nous allons donc laisser pour quelques pages M. Tanplan dans son arrière-boutique, et mademoiselle Ma
ET 1) l > PETIT TAMBOUR. 13
fille au beau milieu de la vitrine de gauche, et rechercher leurs origines sous les brumes des ans passes.
Histoire véritable d'un Fils de Prométhée.
Il était une fois un petit garçon arrivé en ce monde sur de petites jambes et avec une grosse tète.
A l'âge de trois jours il fut emmaillotté par une amie de sa mère. Recouvert ensuite d'un vieux châle, sans doute pour qu'il ne vit pas le chemin qu'on lui faisait prendre, il fut emporté à la brune dans la grande rue de Beauvais. à Amiens, où s'accomplissait ce mystère. Arrivée presque au bout de cette grande rue. l'amie confidente s'arrêta sur la gauche contre une grande maison qui était l'hospice des Enfants trouvés. A cette heure d'entre chien et loup, ce qu'on a appelé le tour, ce trou sombre qui engloutit les petits enfants que leurs mères ne peuvent ou ne veulent nourrir, le tour était tout béant ouvert. La messagère v plaça délicatement le petit garçon : elle tira le cordon de sonnette qui. pour être tiré, veut tant de courage!... et s'enfuit en courant.
Le lendemain, le messager de rétablissement et la sœur Sainte-Joséphine tinrent sur les fonts baptis-
1 l LES AVENTURES DINE POUPÉE
maux l'enfant aux petites jambes et à la grosse tète: il fut nommé par eux Albert-Joseph.
A l'âge de dix mois, ses jambes n'avaient guère grossi et sa tète avait pris un peu plus de volume encore; il fut, lui sixième, emmené par son parrain chez une pauvre femme d'un petit village près de Bapaume. Cette femme élevait Albert, tout en l'appelant le monstre, à cause de son énorme chef, quand un beau jour l'enfant, peu nourri mais battu davantage, et alors âgé de six ans, se sauva tout simplement, tandis que sa mère-nourrice était aux foins. La veille, dans la chaumière, on avait cuit ; il en profita pour emporter sous son petit bras le plus petit pain qu'il put trouver, demandant à Dieu de le mettre à même de revenir le payer d'un prix décuple quelque jour. Ce petit pain était une miche énorme.
Après avoir passé une nuit à la belle étoile, avec son pain pour oreiller, le petit Albert-Joseph fut réveillé par des saltimbanques qui s'étaient mis en route avant le soleil pour se rendre à la fête de Douai. Ces saltimbanques étaient de bannes gens-, ils trouvèrent Albert selon leur goût, surtout à cause de sa tète qui leur parut agréable; ils l'engagèrent lestement dans leur troupe, partagèrent leur petit salé avec lui. qui partagea son gros pain avec eux, et l'on partit pour la fête de Douai.
A cette fête le succès de la troupe fut grand, grâce aux talents combinés des artistes : soit comme escamoteurs, soit comme danseurs de corde, soit comme
avaleurs de sabres mêlés de cailloux ; grâce surtout à l'exhibition du jeune Albert, qui fut généralement admiré comme Nain ordinaire et extraordinaire de Sa Majesté l Empereur du grand Désert ; grâce enfin â un cabinet de ligures de cire, où se coudoyaient Henri IV, Michaud. Papavoine. Fualdès. la chaste Suzanne, Napoléon et Hudson Lowe: avec le dey d'Alger et le grand Frédéric de Prusse.
Ces divers personnages eurent une vive influence sur le nain ordinaire de l'empereur du grand Désert. Ils lui souillèrent l'idée de taire leur portrait. Albert l'essaya d'abord en se servant de la mie qu'il détachait de son pain quotidien. Mais cette matière se montrait rebelle à sa volonté, et d'ailleurs, — comme le lui dit fort bien l'avaleur de sabres mêlés de cailloux, qui le surprit un jour modelant une chaste Suzanne : — Avec cette mie de pain perdue, il valait mieux pour lui se faire des jambes. Mais ce mot. tout spirituel qu'il fût. ne découragea pas Albert de sa passion pour la fabrication des petites statues. Cette passion le poussa même â voler de la cire pour imiter en vraie cire cette chaste Suzanne qui préoccupait sa vocation naissante. Une nuit, il prit une oreille à Hudson Lowe, il coupa une main au dey d'Alger, il gratta le menton du grand Frédéric, il accourcit le nez d'Henri IV... Et ayant tant bien que mal déguisé ces divers rapts, il se mit en mesure de tenter son œuvre chérie. Hélas î il fut surpris par l'escamoteur qui le corrigea longuement, en menaçant de le chas-
ser de la troupe s'il osait une seule fois recommencer.
Il était écrit qu'Albert serait un jour sculpteur. La vocation ne choisit pas ses milieux ; la persécuter, c'est l'animer. Rien d'ailleurs ne provoque fatalement les enfants d'Eve à la désobéissance comme la défense de désobéir: pour faire ce que tout vous pousse à faire, on ne se sert pas des choses qu'il faudrait posséder, on emploie celles qu'on a... Bref, Napoléon, Fualdès et Papavoine devinrent horriblement infirmes!...
Albert-Joseph recommença trois fois.
Mil
In relais dans le voyage à recalons.
Un matin du mois de novembre, après une nuit pendant laquelle la neige n'avait cessé de tomber, l'enfant à la grosse tête fut réveillé encore une fois sur le bord d'un chemin, — mais cette fois sans avoir eu le moindre pain pour oreiller. — par une voix compatissante. Ce chemin était celui qui conduit de Picardie en Artois, de Pozières à Bapaume. Cette voix était celle de Pierre Pruvost. conducteur d'une petite diligence desservant la route d'Amiens à Arras.
— Mon petit homme, dit Pierre en écartant la neige qui. durant la nuit, avait emmaillotté l'enfant, mon petit homme, il faut te réveiller et monter dans
nia voiture. Là. tu te réchaufferas un peu, et, si tu as faim, ma fille Blanche partagera sa pitance avec toi.
Un instant après. l'ex-pensionnaire des saltimbanques était emporté vers Bapaume par la diligence du père Pierre; il commençait à se dégeler, et il mordait vaillamment dans le pain bis-blanc de la tille du conducteur.
La fille -du conducteur. La petite à Pierre, comme on disait dans les auberges du long de la route, était une jolie enfant du même âge environ qu'Albert. Si, au milieu de ses autres noms, on l'avait appelée Blanche, nom peu commun dans la vie au grand air. ce n'avait point été recherche, affectation ou parrainage extraordinaire, mais parce qu'en naissant La petite à Pierre s'était montrée parée de la plus éblouissante blancheur qui se fût encore admirée sous le soleil !
Pierre Pruvost était veuf. 11 adorait sa fille; et. depuis le jour où ils avaient vu mourir, celle-ci sa mère, et celui-là sa femme, le conducteur s'était fait une habitude, un besoin, un bonheur d'emmener Blanche dans son continuel voyage d'Arras à Amiens et d'Amiens à Arras. — L'été, c'était plaisir, malgré le soleil ardent, l'orage fréquent et la poussière soulevée par la voiture sur son passage; mais l'hiver, c'était bien rude pour la mignonne Blanche : lorsque la pluie faisait les ornières profondes, et qu'à droite et à gauche la campagne, dépouillée
de ses verts atours, n'offrait aux yeux que de larges steppes gris; lorsque la gelée piquait, le brouillard planait, la bise soufflait, ou que la neige changeait les steppes gris en épais draps blancs. — Sous ces draps blancs la nature dort, reprenant des forces pour sa besogne du printemps. — L'hiver devait être d'autant plus rude pour La petite à Pierre, que, par un amour un peu mêlé d'égoïsme, le conducteur tenait à garder 'sa fdle auprès de lui dans son cabriolet, au plus haut étage de la diligence. Là, bien enveloppée des pieds à la tète dans le vaste manteau bleu paternel, n'ayant à découvert que sur le front la place d'un baiser, réconfortée à chaque auberge par quelque chaud liquide : vin, lait ou bouillon, l'enfant affrontait l'hiver et prenait santé, force et couleurs si vives, que, si on l'eût alors rebaptisée, on eût pu la nommer Rose tout aussi justement qu'on l'avait jadis appelée Blanche.
Si, à cette existence entre ciel et terre le petit corps de l'enfant se fortifiait vite et bien, n'allez pas croire que son petit esprit demeurât trop longtemps dans les langes de l'ignorance. D'abord, souvenezvous qu'ils ne sont jamais des sots, les êtres qui vivent à même la grande nature, qui voient se coucher et se lever alternativement lune et soleil, et reçoivent les caresses diverses de chaque saison ; puis, quant à la petite Blanche, outre les bons discours sur toutes choses de l'honnête homme qui était son père, elle avait, comme leçons, des conversations avec lesvoya-
geurs que conduisait Pierre Pruvost. C'est un petit monde ambulant qu'une diligence; tout y nasse et tout y repasse. Blanche exerçait donc tour a tour si m jeune entendement avec des commis voyageurs allant placer leurs articles, des curés de village se rendant a l'évèché, des marchands en tournée pour leurs achats, des comédiens en route pour affronter un début, des collégiens entrant en vacances ou retournant en classes... et de toutes les réponses à toutes ses questions, La petite à Pierre profitait à merveille. Seulement, une chose importante à laquelle Pruvost, trop glorieux de sa fille, ne prenait point assez garde. c'était l'habitude que Blanche prenait de s'entendre dire à tout instant qu'elle était jolie. Ceci est vrai pour les plus petites^ filles comme pour les plus grandes femmes : à force de s'entendre répéter qu'on est jolie, on finit par fermement le croire, et. à force de le croire fermement, on finit par croire faire bien quand on fait quelque faute ou quelque sottise. En morale absolue, on devrait peu louer, et les enfants moins que les autres âges. et. s'il était une exception à ce. système, elle ne devrait être faite qu'en faveur de la bonté. La bonté, c'est la plus certaine, la plus belle, la première des qualités à développer chez l'enfance: c'est la hase sans laquelle aucune autre qualité n'est solide. Blanche était bonne et jolie : on ne lui disait rien de sa bonté, on exaltait sa beauté... Ainsi. entre la fdle et le père on semait le malheur.
Peu de temps après que le père Pierre l'eut recueilli
à moitié gelé et tout à fait affamé, Albert vit sa vie devenir celle de Blanche, et n'en fut pas plus malheureux, tout au contraire; on comprend d'ailleurs que ces enfants commencèrent à s'aimer. Pierre Pruvost avait, de son côté, le cœur assez large pour deux; il éprouva vite une paternelle affection pour l'enfant à la grosse tète, et bientôt il ne put s'en passer en voyage plus que de sa fille. Les étés lui semblaient alors bien plus beaux ; et, les hivers, le vieux manteau bleu, presque aussi vaste que le cœur de son propriétaire, enveloppait les deux enfants. Alors, en voyant l'une contre l'autre leurs deux petites tètes roses dont les yeux brillants interrogeaient ensemble la profondeur de la grande route, les voyageurs du père Pierre trouvaient tous sans peine la même comparaison : — Paul et Virginie! disaient-ils; et ce n'est pas la mutuelle tendresse de Blanche et d'Albert qui eût pu faire mentir la comparaison.
Ils grandirent, cette Virginie et ce Paul, en diligence. Ils atteignirent aux environs de douze ans; et un jour, un bon prêtre, que Pruvost menait de La Iloussoye à Franvillers, fit au conducteur une longue et amicale remontrance sur l'avenir de ses enfants, dont il fallait faire, après tout, de véritables chrétiens. Pierre Pruvost comprit, car il était un véritable chrétien lui-même... et. quinze jours après, ses voyageurs le trouvaient bien triste... C'est qu'il avait placé ses enfants, chacun de son côté, pour qu'ils pussent être mis à même de faire leur première coni-
et d'un petit tambour. 21
munion. Albert avait été confié à un brave instituteur de la rue Gresset, à Amiens, et Blanche, remise, à Arras, aux soins aimants de l'hôtelière de l'hôtel de la Cour de France, qui hébergeait d'habitude le père Pierre. Celui-ci avait, de cette façon, aux deux bouts de son chemin, toujours le même, deux petits bras d'enfant pour l'étreindre; et si maintenant son chemin était moins riant et plus long, au moins conservait-il pour chaque départ et pour chaque retour large ration de caresses et de baisers.
Albert, qui semblait ne plus guère penser à façonner des statuettes, mit à profit le temps qu'il passa dans la rue Gresset. 11 s'y instruisit en religion chrétienne, et apprit avidement ce que les condisciples de son âge savaient depuis longtemps déjà. Il souffrit sans doute, et vivement, de ne plus voir ni sa su'iir Blanche, ni les champs bigarrés, ni les grands cieux changeants, ni les longs bois touffus, et de ne plus embrasser son père Pierre que de deux jours l'un -, mais il se consola avec ce qui console de tout, partout, toujours, les grands et les petits, les vieux et les jeunes : avec Dieu et le travail, et avec l'espérance, qui vient du travail et de Dieu.
Quant à Blanche, que l'hôtelière de la Cour de France envoyait avec sa fille recueillir les enseignements religieux, je suis désolé de ne pouvoir en dire franchement le même bien que de son frère à la grosse tète. Peut-être n'y avait-il point beaucoup de sa faute, peut-être était-ce un peu la faute de son
pèee à l'endroit que j'ai déjà l'ait pressentir... ; peutêtre le plus grand coupable était-ce le hasard, lequel a si bon dos ici-bas! Toujours est-il que Blanche, s'entendant encore dire par les voyageurs descendus à la Cour de France qu'elle était jolie, bien jolie, merveilleusement jolie, commençait à prendre trop de plaisir aux expressions de cette opinion. L'hôtelière la catéchisait bien un peu là-dessus, mais Blanche avait douze ans : comment eût-elle pu ne plus croire ce qu'elle s'était entendu répéter depuis l'âge où la mémoire s'éveille ? Ajoutons pourtant que les exercices pieux qui précèdent la première communion eurent sur Blanche une influence salutaire, et que ce fut une petite sainte qui accompagna la fille de l'hôtelière à la table de Dieu, le même jour où. à Amiens, Albert-Joseph, grave et recueilli, communiait lui-même pour la première fois.
Quelques mois après, le bon Pierre Pruvost n'avait pu y tenir davantage, et les voyageurs, regardant au haut de la diligence les deux petites tètes roses dans le vieux manteau bleu, disaient encore : — Voilà Paul et Virginie! €
Fleurs de grand chemin.
Albert-Joseph compte parmi mes meilleurs amis, ainsi que M. Tan -plan, le charmant tambour qui
et d'bh petit tambour. "2'A
nous attend dans l'arrière-boutique du Paradis de r Enfance, rue Saint-Martin, où nous allons bientôt revenir. Souvent Albert - Joseph m'a parlé de ce temps de sa vie écoulé sur la grande route. Les larmes alors lui venaient bien vite aux yeux, et ses paroles gagnaient tant de charme à son émotion, que je vais un moment le laisser parler encore :
« Ce fut un temps tout rose ! disait-il. Dédaigneux du présent toujours, toujours l'homme se fatigue à fouiller dans les cendres du passé pour y ranimer des étincelles, ou bien à percer les nuages de lavenir pour y découvrir des étoiles!... Mais, pour moi, aucun présent ne vaut . nul avenir ne vaudra ce passé , passé si vite au bruit des roues roulant , des ferrailles cliquetant, des grelots fredonnant de la diligence du père Pierre!...
<( Renversé en arrière , entre le bon conducteur et sa fille, et tandis que Blanche chantait ces chansons naïves : Il était une bergère... Nous n irons pi us au bois... Si fêtais hirondelle..., les veux perdus dans les profondeurs bleues du firmament, j'ai. dans les chaudes nuits de Tété ou dans les nuits brillantes de l'hiver, interrogé tour à tour les pléiades de mondes qui gravitent vers Dieu à travers l'infini : j'ai écouté les chansons que chantent les mille voix de l'harmonieuse nature, selon les heures, les mois et les saisons ; j'ai subi les sereines influences du grand air, des champs et des bois, des prairies et des montagnes; j'ai trouvé la poésie partout, sans cesse.
2i LES AVENTURES DUNE POUPÉE
à toute minute du jour et de la nuit, à chaque village, entre chaque forêt, à chaque tour de roue de ma maison voyageuse. Je me faisais fort dans cette vie-là, je réjouissais mon père, j'instruisais ma sœur, et, sans avoir encore reconnu que la louange qui plaît le plus à Dieu, c'est le travail! avec toutes les voix de ma jeunesse épanouie en pleine nature, je louais Dieu ! ,
« Ainsi je grandissais , tout en voyant grandir Blanche, qui voyait grandir sa beauté. Ainsi se passèrent ou plutôt s'envolèrent bien des semaines, bien des mois, des années tout entières ; Blanche et moi séjournant hier à Amiens, aujourd'hui à Arras, et reprenant . les lendemains , notre perpétuel voyage ; apprenant, oubliant, écoutant, observant, et croissant à qui mieux mieux dans notre tendresse toujours plus vive pour le père Pierre, et dans notre insouciance joyeuse de l'avenir !
« Une nuit d'août, disait encore Albert-Joseph, et de cette nuit-là, ajoutait-il, je me souviendrai jusqu'à l'éternelle nuit, la petite diligence roulait paisiblement. Il n'y avait dans le cabriolet de l'impériale que Blanche et moi avec notre père Pierre. Nous goûtions silencieusement la suave fraîcheur qui, après une journée ardente, était tombée sur la campagne en même temps que la molle clarté des étoiles, et nous allions entrer dans les bois de Saint-Laurent, lorsque le bon conducteur eut à nous quitter. 11 s'agissait de relever le sabot, instrument de fer destiné
et d'en petit tambour. 25
à enrayer les roues aux descentes rapides, et que la chaîne qui le retient laissait traîner en ce moment sur le pavé. Pruvost fit arrêter la voiture et descendit raccourcir la chaîne par quelque nœud. Cela fait, et suivant l'habitude, avant même que de remonter : — Hue ! cria-t-il, et les chevaux reprirent leur trot tranquille. Comme le conducteur regagnait lestement d'ordinaire son cabriolet, alors même que la voiture courait le galop, à peine le hue! fut-il poussé, nous nous serrâmes pour rendre la place à notre père -, mais ce fut inutilement, et il se passa plusieurs minutes sans qu'il vint se rasseoir près de nous... Lorsqu'il y revint enfin, il était tout tremblant, et à nos questions inquiètes : — Ce n'est rien, dit-il, en nous embrassant l'un et l'autre coup sur coup, ce n'est rien ; mais j'ai failli ne plus vous embrasser, mes enfants! la courroie que je saisis pour remonter ici en m' élançant sur le marchepied s'est rompue et m'est restée dans la main ; je suis tombé sur la roue..., et je ne sais par quel miracle je me suis relevé sain et sauf derrière la voiture, qui ne m'a qu'effleuré ; j'ai couru, je l'ai rejointe et... et Dieu est bon, dit le père Pruvost en respirant largement et en nous embrassant encore. — Mon Dieu ! reprit-il après un moment, que seriez-vous devenus, mes bien-aimés, si je ne m'étais point relevé?... Ecoute, toi, Albert, continua-t-il, les conducteurs, en vieillissant, sont tous les jours plus exposés à des malheurs pareils... Ecoute donc bien : quand je mourrai, soit sur la
grande route, soit de maladie, tu devras me remplacer près de Blanche. Encore quelques années, tu seras assez fort pour exercer mon métier à ma place et assez homme pour te marier : eh hien S si tu aimes Blanche de la honne façon qu'il faut aimer, et si mon métier te plait. à le faire par toi-même, nous arrangerons votre vie à tous les deux dans ce sens-là, pourvu cependant que ma Blanche s'en trouve heureuse I Blanche et moi répondîmes au père Pierre en l'embrassant plus fort que jamais: et comme nous étions arrivés au bas d'une côte que nous montions à pied alors que le temps était beau, nous descendîmes de la diligence pour la suivre ensemble et du même pas.
« Les voyageurs dormaient : le bruit ralenti des roues, les petites secousses que donnait aux grelots des licous chaque effort des chevaux, l'écrasement sourd du sable sous nos pieds, les notes lointaines de la nocturne chanson des rossignols interrompaient seuls le beau silence de cette belle nuit. Au-dessus de nos têtes, entre les masses sombres du bois, le ciel resplendissait d'un éclat qu'il me semblait n'avoir pas eu encore-, les fortes émanations des pins et des mélèzes se mêlaient aux douces senteurs des bordures d'aubépines, qu'elles franchissaient pour arriver à nous. C'était, en vérité, une nuit puissante, magnifique, fortifiante aux corps, aux esprits et aux âmes. Cheminant sans mot dire, nous avions dépassé, la diligence, et bien avant elle, nous étions arrivés au
haut de la montagne où nous devions l'attendre. Là, Pierre Pruvost reprit la parole :
« — Albert, dit-il, seras-tu pour ma fille un frère, un père et un ami; tout ce que doit être pour sa femme un époux qui croit en Dieu ?
« — Oui, mon père, répondis-je en me mettant à genoux.
« — Blanche, poursuivit le conducteur, auras-tu pour mon fils la fidèle affection dune sœur, te dévouement d'une amie, l'inépuisable tendresse d'une mère : tout ce qui rend une épouse chrétienne chère au Seigneur?
« — Oui, mon père, répondit Blanche, qui s'était agenouillée en même temps que moi.
« — Je vous fiance et je vous bénis . mes enfants, dit Pierre, posant ses mains sur nos fronts ; et que Dieu vous bénisse comme moi, ajouta-t-il en pliant les genoux à son tour.
« Un court silence suivit encore, pendant lequel les parfums des bois semblèrent plus doux et les hymnes des oiseaux chanteurs plus tendres... Puis, nous relevant, nous remontâmes à nos places accoutumées, après nous être embrassés encore une fois; et la diligence se remit à rouler, ferrailles cliquetant et grelots fredonnant. »
Coups de crayons, coup de tète et coups du sort.
Hélas! hélas! hélas! Blanche devenait plus jolie tous les jours, et sa heauté, toujours plus remarquée et plus louée par les voyageurs, devenait pour Pierre et pour Albert un continuel sujet d'inquiétudes et d'alarmes. Ce n'était plus La petite à Pierre, qu'on disait d'elle tout le long de la route, mais bien La belle fille à Pierre. Elle allait d'ailleurs compter seize ans, savez-vous, et le grand air lui avait donné une telle vigueur, qu'elle semblait bien en avoir plus de dix-huit! ce que voyant, Albert avait décidé le père Pruvost à renoncer pour sa fdle aux voyages à trois. 11 fallait bien, d'ailleurs, qu'elle se mît à la couture et à l'étude des petites choses qui font la femme de ménage. En conséquence, Blanche avait été de nouveau confiée à l'hôtelière de la Cour de France, avec les plus chaudes recommandations. Mais là. comme sur la grande route, il y avait pour cette' beauté des admirateurs nombreux; comment aussi n'aurait-on pas remarqué l'éclatante blancheur du teint de la jeune fdle, et cette carnation pulpeuse, mate et satinée comme le lourd pétale du magnolia, et ces lignes pures du visage, et ce galbe fier du cou?... Sur son Iront haut , rempli , puissamment modelé, aux tem-
ET u'i'.N PETIT TAMBOUR. 2(.)
pes marmoréennes, Blanche portait une abondante chevelure d'un noir bleuâtre. Sous l'arcade sourcilière, peut-être un peu profonde, ses yeux bruns, dont les cils touffus restaient souvent baissés, semblaient pleins d'un feu contenu. Rien ne peut dire la mignonnerie des oreilles et l'ovale adorable du menton. Il est vrai que la tète paraissait pencher un peu trop en arrière; mais, que voulez-vous! cela tenait sans doute au poids énorme des cheveux, et d'ailleurs n'était pas sans grâce. — Taille souple, qui n'avait jamais subi l'étreinte meurtrière du corset ; bras ronds et nobles, mains longues et fines, pieds petits, cambrés et fiers : voilà, en tant que la plume puisse tenter de remplacer le crayon, une esquisse du portrait de mademoiselle Blanche Pruvost à Page de seize ans. Mais maintenant le lecteur ne se dirat-il pas : — Il me semble que j'ai déjà rencontré cette figure-là quelque part!...
Le lecteur ne se trompera pas.
Le plaisir que Blanche éprouvait à s'entendre dire qu'elle était jolie la conduisit à la coquetterie. La coquetterie . cherchant sans cesse des moyens de beauté, la conduisit à la rêverie, qui la conduisit vite à la paresse. Souvent, dès lors, on vit Blanche, son aiguille dormant entre ses doigts , les yeux fixés sur son ouvrage qu'elle ne voyait plus, passer de longs moments dans l'oubli de tout ce qui l'entourait; même, de tous ceux qui l'aimaient. Son brave père lui-même n'était point laissé en dehors de son
indifférence. Ce malheur résultait peut-être, hélas! de petites disputes nées entre le père et T enfant du désir croissant toujours chez Blanche des objets de toilette à la mode, des choses qui pouvaient le mieux encadrer sa beauté. Elle savait câliner tendrement et certainement le bonhomme Pruvost, et il eût voulu, le pauvre père, pouvoir lui acheter des atours de marquise -, mais il gagnait de quoi vivre tout au plus; il fallait bien le faire comprendre à Blanche la coquette, et la tendresse de celle-ci s'en trouvait refroidie.
Or, en ce temps-là comme aujourd'hui, Y Hôtel de la Cour de France était fort aimé et très-fréquenté. C'était dans ses galeries, dans ses salles et dans ses corridors un va-et-vient continuel. Six voyageurs partaient-ils le matin, dans la journée il en arrivait dix autres. Il n'y restait pas plus de chambres vides que de places inoccupées à la longue table d'hôte présidée par Hermant. Blanche n'était pas là sans doute dans le milieu sévère qu'il eût fallu, mais quoi! on l'y aimait, le père Pierre ne pouvait guère la mettre ailleurs, et enlin, que voulez-vous? à chacun ses épreuves ! Ceux qui sont jeunes quand Dieu les leur envoie ont, lorsqu'ils en triomphent, d'autant plus de temps à exister forts.
Au soir d'un jour où, le matin, quatre voyageurs avaient quitté l'hôtel, chacun prenant un chemin différent, on ne vit point Blanche Pruvost venir s'asseoir, comme d'ordinaire, à la table du souper.
et d'un petit tambour. '.)[
Le conducteur était ce soir-là à Amiens avec Albert- Joseph. Sans attendre leur retour, on fit toutes les recherches possibles; elles n'aboutirent à rien.
Le lendemain, à l'heure du retour de la diligence, comment dire la douleur du père Pierre, cherchant partout sa fille pour l'embrasser, et apprenant enfin l'horrible nouvelle?... 11 pâlit, il rougit jusqu'à faire craindre une congestion au cerveau: puis, avant en vain voulu parler, il tomba à la renverse de toute sa hauteur. On le mit au lit avec une fièvre compliquée d'accès de délire, et tout le monde 'de l'hôtel le soignait en pleurant, tandis qu'au dehors Albert, non moins malade que son père adoptif. mais robuste et plein de volonté, continuait avec ardeur des recherches, hélas! stériles.
Xi'
A la Croix Je Lorraine.
Grâce à un temps de galop dans notre voyage à reculons, nous voici de retour à Paris. Nous sommes présentement en compagnie d'Albert et de Pierre Pruvost. dans une des chambres les plus hautes de l'auberge de la Croix de Lorraine, rue Grénetat. La rue Grénetat débouche dans la rue Saint-Martin : nous ne sommes donc plus guère loin de mademoiselle Ma fille et de M. Tan-plan, et avant peu, sans doute, nous allons les retrouver.
Dans un lit, qui certainement est le plus misérable de tous les lits de la Croix de Lorraine , le pauvre père Pierre est étendu. Voilà longtemps déjà qu'il est malade; il y a plusieurs mois qu'il est couché; depuis quelques jours il est mourant.
Après l'inexplicable disparition de Blanche, après les mille recherches faites, infructueusement toujours, dans Arras et dans tout le département par notre pauvre Albert, le père Pruvost demeura longtemps hors d'état de rien faire. Lorsqu'il reprit son service sur cette route si joyeusement parcourue tant de fois , il se dit que la blessure de son cœur, que rien d'ailleurs ne devait fermer, resterait plus large et plus saignante tant qu'il continuerait son métier de conducteur-, et ce métier, si doux pour lui naguère, il se décida à l'abandonner. Ajoutez qu'Albert, de qui le chagrin se doutdait des efforts qu'il avait à faire pour le dissimuler devant son père adoptif, Albert encouragea la résolution du père Pruvost.
— Il se peut bien, lui disait-il, que Blanche soit à Paris. Bien des fois, dans nos causeries d'enfants, je l'ai entendue s'exagérer les joies du succès pour les gens de théâtre ; les bravos lui semblaient contenir le bonheur le plus grand de ce monde!... Ce bonheur-là, si c'en est un, c'est surtout à Paris qu'on le trouve... Père, notre Blanche est certainement à Paris.
— Allons à Paris, avait répondu Pruvost.
Et les deux délaissés, suivant l' espérance qui vol-
tigeait devant eux sur le chemin, s'en étaient venus demander leur Blanche à la dévorante cité, qui rend si rarement, ou qui rend si transformés ceux qu'elle ;i attirés, séduits ou emprisonnés.
A Paris, il fallait vivre : Pierre Pruvost se fit camionneur de roulage: pour Albert, devenu maître de se choisir un état, depuis la ruine des doux projets éclos sur la grande route, il entra comme aide-modeleur chez un sculpteur ornemaniste. Par une porte dérobée, il revenait ainsi a sa vocation abandonnée. A Paris, le père Pruvost et Albert recommencèrent leurs recherches. Le père fût volontiers entré dans chaque maison pour demander sa tille 5 le fils s'adressa, aux puissances administratives. Il n'épargna ni ses fatigues, ni son temps, ni son imaginative, ni son argent si laborieusement gagné! Tout fut inutile. Albert s'entendit affirmer que Blanche n'était pas à Paris, et lorsqu'il demanda où elle pouvait être, on lui répondit qu'on n'en savait rien. — Il fallut renoncer aux recherches, et, par un de ces cruels caprices du sort dont la vie est remplie, au moment même où les pauvres gens renonçaient à l'espoir de retrouver Blanche, celle-ci arrivait à Paris. Comment, pourquoi, sous quel nom? c'est ce que nous apprendrons bientôt.
Travaillant, priant, pleurant; désespérant pour espérer encore, et enfin désespérant pour toujours, l'ancien conducteur et le jeune ornemaniste virent s'envoler les jours, puis les semaines, puis les mois,
3 i LKS AVENTURES D'UNE POUPÉE
puis les années. — Dieu seul, quand l'heure sera venue, pourra arrêter les aiguilles à l'horloge inflexible du temps. En dépit des désirs de ceux-ci et des regrets de ceux-là, les jours se succèdent, d'égale longueur pour tous : les Josués ne sont plus de ce monde. Les plus terribles révolutions ne retardent pas d'une seconde l'impassible soleil dans sa régularité pleine d'ironies, mais pleine aussi de bienfaits ; et, s'il n'emporte pas dans sa marche nos grandes douleurs de ce monde, il sèche au moins toujours les larmes qu'elles font couler.
Le jour où le père Pruvost cessa d'espérer, la source de la vie s'arrêta en lui, et comme si c'étaient surtout les pleurs qui attestent la vie, Pruvost cessa de pleurer. Son ouvrage terrestre lui sembla fait -, il ne pensa plus au lendemain : pourquoi y eût-il pensé? Il aimait Albert du plus ardent de son cœur; mais Blanche, c'était son cœur même !
— Je ne la reverrai plus qu'au grand rendez-vous, là-haut..., redit-il dès lors bien souvent : elle a pu, un jour, démériter d'y venir ! mais j'espère qu'à ma prière Dieu lui pardonnera comme je lui pardonne !...
Un jour, le père Pruvost dut renoncer à sa besogne. — Il fallut alors qu'Albert travaillât pour deux, et plus que pour deux, car la maladie, ce démon du corps, — comme l'esprit du mal est la maladie de l'âme, — coûte plus cher à nourrir que le corps lui-même... Albert travailla bravement, rongeant sa peine, et croyant toujours faire moins qu'il