‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 101 sur 198 · L'HOTELIER DE VILLAGE BULGARE · texte numérisé non relu

L'HOTELIER DE VILLAGE BULGARE

font leurs emplettes. Toutes les acquisitions ont lieu par échange. Les paysannes apportent des œufs, que Tacheteur regarde par transparence au fond d'un tube noirci pour s'assurer qu'ils sont frais ; il les paye 1 ou 2 centimes, (en compte sur les marchandises vendues) et les revend ensuite 5 ou 6 centimes. Aux hommes, il fait également crédit jusqu'à l'époque de la moisson, laissant le débit s'enfler peu à peu; alors il arrive avec sa note et prend, pour se payer, des gerbes, sur lesquels il fera un autre bénéfice. Le métier, on le voit, confinerait aisément à l'usure ; et c'est pourquoi, sur l'autre rive du Danube, vers la Roumanie, la Bukowine, la Galicie, la Pologne, où les habitudes semblables existent, tous les hôteliers, aubergistes, épiciers, etc., sont des Juifs polonais; le Bulgare, plus économe, se défend mieux et n'est du moins exploité que par des compatriotes.

De Bêla, nous repartons maintenant pour Slivno, après un crochet vers les petits affleurements charbonneux de Katchurka. Même paysage de coteaux boisés. Nous descendons une petite vallée qui aboutit à Slivno, tantôt suivant le lit de la rivière, tantôt remontant la pente pour couper quelque escarpement. On rencontre passablement de monde sur la route, à pied, à cheval, mais pas une maison jusqu'aux abords de Slivno, où commencent à apparaître des moulins espacés, puis de plus importantes fabriques. Ici le paysage prend de la grandeur. Le lit à sec de la rivière s'élargit, bordé de pentes plus nues, qui se coupent tout droit ou se dressent avec des airs de montagne. Notre caravane, dans cette large vallée de cailloux où serpentent les blancs filets d'eau, entre ces hautes pentes, ou nues ou couvertes de maigres taillis, a des airs un peu algériens. Slivno, dont le nom veut dire confluent (à la rencontre de trois vallées), est une petite ville industrielle de 24000 âmes, la cinquième

de la Bulgarie, où il existe dix-huit fabriques pour le drap de soldat. Une dizaine de ces fabriques sont dans la vallée que nous suivons, et l'on voit des femmes étendre, sécher, retourner, ou ramasser sur les cailloux des tas de laine, ici blanche, ailleurs brune.

Enfin voici la ville : un effet rose sur un fond de collines bleu sombre; puis, en approchant, des faubourgs sombres et pas pittoresques, aux maisons basses, un minaret décapité, des habitations plus élégantes, également basses, à enduit jaune, verdàtre, ou décorées de dessins bleus à l'italienne; des rues de sous-préfecture, quelques bâtisses officielles et un jardin.

Deux côtés sont jolis à Slivno : le haut de la ville avec le quartier tzigane et les « roches bleues » ; le bas, avec les bords du torrent qui descend à la Toundja. Je monte d'abord, comme un voyageur consciencieux doit toujours le faire dans une ville [nouvelle, pour avoir une idée d'ensemble. Vers le nord, la ville s'adosse à des montagnes calcaires, en forme de récifs, d'un aspect très inusité en Bulgarie, des formes d'alpes dolomitiques, que le soleil couchant éclaire admirablement en y laissant de larges pans d'une ombre tout à fait bleue : d'où leur nom de roches bleues.

A l'autre extrémité de la ville, dans le bas, on voit de loin une grande rivière, au large lit de cailloux, s'enfuir vers une bande lointaine de collines sombres, au bout d'une immense plaine, comme vers la mer.

Tandis que je regardais ce spectacle fort beau sous un vaste ciel d'orage, à larges rayures d'un jaune éclatant entre des nuages sombres, j'eus les yeux attirés vers un mouvement de foule qui se faisait dans une prairie au couchant sur les pentes dominant la ville, et je partis aussitôt le voir de près. C'est, pour les Bulgares, un vilain quartier, un quartier pauvre qui dépare leur cité et, même pour un étranger, on ne peut

SOLEIL COUCHANT A SLTVNO, 257

pas dire que ce soit un quartier pittoresque ; mais il est amusant par les types et par les costumes. Là dominent les tziganes, aux cheveux noirs, au teint presque nègre, à la lèvre inférieure étonnamment saillante : les hommes en costume turc ; les femmes avec ces paquets de fleurs démesurées, naturelles ou artificielles, cet attirail de pendeloques, ces plumes, qu'affectionnent aussi les paysannes bulgares et dont j'ai déjà dit un mot à Pela. Toute cette foule bariolée grouillait, se promenait et éclatait en tons violents au soleil, dans une prairie, où, par endroits, la danse du choro ondoyait en rondes ou se déroulait en farandoles. Le long de la prairie, du côté de la ville, un simple rang de cases en pisé jaune, sans fenêtres, très basses, arrêtait l'œil au second plan, dominé par la vue plus lointaine de la ville aux toits de tuiles perdus dans la verdure, de la grande plaine claire et des collines bleu sombre à l'horizon.

Le soleil jetait alors ces derniers rayons presque parallèles à la terre, qui prennent, avec leur contraste d'ombres indéfiniment allongées, une telle intensité; on était à cette heure où les rouges éclatent en fusées de pourpre avant de s'éteindre, bientôt confondus avec les verts; dans les groupes, dans les danses, le noir, le rouge, le jaune, l'orange des costumes, pétillaient en taches vibrantes ; le blanc des linges et des manches éblouissait, mis en relief par les larges ombres bleues; et, dans le lointain, sur la plaine, on voyait littéralement étinceler, parmi les arbres, des maisons blanches...

,Le bas de Slivno, où je redescendis ensuite, n'avait pas le même attrait de couleur; mais un rang d'échoppes à la turque, ouvertes d'un côté sur un boulevard planté d'arbres, de l'autre adossées au fleuve caillouteux que traverse le pont, n'est pas non plus sans mérite...

Sauf ces deux quartiers extrêmes, Slivno est une ville tout à fait européenne et moderne, une ville de garnison, où la civilisation est représentée sous ses formes les plus habituelles, telles que les beuglements continus du gramophone.

Un peu au sud de la ville, il existe une source thermale, dès à présent installée en ville d'eaux et non plus seulement en bains turcs, avec établissement, casino, etc. C'est par là que, dans un premier voyage, j'allai rejoindre la station de Karamenli, sur la lignei de lamboli à Nova Zagora, pour rentrer à Sophia. Nfais, quelques mois après, je débarquais de nouveau à Nova Zagora pour gagner Tvarditza par la Sredna Gora, puis Slivno et traverser de là les Balkans par Kotel vers Djoumaya. Quelques tableaux empruntés à cette seconde excursion achèveront de donner une idée gêné* raie des Balkans, vus cette fois non plus sous leur aspect un peu dénudé et jauni de septembre, mais dans leur verte parure de mai.

Nova Zagora, qui figure assez pompeusement sur les cartes, n'est qu'un grand village poudreux et morne, où notre seule occupation intéressante, en descendant du train, fut de nous procurer, non sans peine, une voiture pour l'excursion des jours suivants. Au nord» on reste dans la même plaine monotone qui forme toutes les dépressions centrales de la Bulgarie jusqu'aux minces collines par lesquelles est ici représenté le prolongement de la Sredna Gora. Mais, quand on a passé ces coteaux et qu'on redescend sur la Toundja, la surprise est charmante. Au lieu d'un simple lit de cailloux, comme c'est trop souvent le cas pour les rivières d'Orient, ou même d'un cours d'eau serpentant à niveau dans la plaine, on trouve ici une belle rivière claire et limpide, bordée de grands arbres, semée d'îles et coupée de moulins, qui coule en zigzags et décrit des lacets entre des collines de roches gneissiques.

Page 1