‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 103 sur 198 · KOTEL ET LE COL DE KASAN · texte numérisé non relu

KOTEL ET LE COL DE KASAN

Turcs teignent au henné la mèche pendante sur le front, comme ils teignent les cheveux et les ongles des femmes. Des sources claires brillent dans la verdure, ou fuient sous les saules. La tache rouge d'une ceinture ou d'un fez jette sa fanfare à la Delacroix.

Plus on avance vers le nord,plus les bois s'épaississent et commencent à se mêler de grands arbres. Avant Kotel, de véritables gorges s'enfoncent entre des pentes boisées, avec des récifs de calcaires blancs ou gris. De tous côtés, dans ces bois, les lilas fleurissent, en sorte que toutes les femmes rencontrées sur le chemin ont quelque touffe de lilas dans les cheveux.

Enfin, une large vallée verte entre des collines boisées monte doucement versjla petite ville de Kotel, qui s'étale au large sur une pente coupée d'un ravin.

Kotel est une vieille ville historique des Balkans, une sous-préfecture jadis importante, aujourd'hui assez mal située sur ce passage de montagne. Il y a une dizaine d'années, en 1895, la ville a brûlé presque complètement ; il eût peut-être mieux valu alors en profiter pour la transporter ailleurs ; mais on en fit une question de souvenirs patriotiques : une souscription nationale fut organisée dans toute la Bulgarie, et l'on rebâtit, à la même place, pour remplacer l'ancienne cité aux demeures de bois, une ville de pierre, dont les maisons alignées, toutes banales et toutes contemporaines les unes des autres, ont un faux air de cité industrielle.

Heureusement, quelques coins du vieux Kotel subsistent encore dans les parties basses de la ville, où sont, sur la rivière, les moulins à foulons, les métiers à tisser la laine, avec les fabriques de tapis bulgares qui ont fait la fortune du pays, et c'est ce quartier que nous traversons le matin pour aller voir de grosses sources vauclusiennes, sortant, comme leurs sœurs de Dalmatie, de Bosnie et du Karst, au pied d'une falaise

calcaire, dans une vasque bouillonnante, avec une force & faire tourner de suite des moulins.

Cette promenade est jolie : d*abord, les sources mômes ; puis surtout la petite rivière, que celles-ci alimentent et qui s'en va parmi les prés plantés d'arbres, coulant sous les ponts de bois, disparaissant dans les moulins à foulons, auprès desquels les femmes bavardent tout en démêlant la laine ou filant leur quenouille à l'ombre.

La véritable crête du Balkan se dresse immédiatement au-dessus de Kotel, formée précisément par ces calcaires dont les fissures absorbent les eaux et donnent en bas naissance à de grosses sources. Cette partie de la montée est absolument nue, comme les cols des véritables altitudes alpestres, situés au-dessus des limites de la végétation. Au pied, dans les prés, nous croisons un campement de bateleurs tziganes : des montreurs d'ours et de singes qui, étendus sur l'herbe, s'amusent à exercer leurs bêtes dans la lumière; les teints bistrés, les loques brunes coupées de taches rouges, les oripeaux éclatants se détachant au soleil sur le fond vert uniforme.

Le col de Kasan est absolument nu, dominé à droite par quelques roches calcaires escarpées au-dessus d'un petit bois; puis la descente se fait rapidement sur Titcha, entraînant un brusque changement géologique, qui, même lorsqu'on n'en connaît pas l'explication ni la nature précise, doit frapper les yeux les moins prévenus.

C'est la substitution soudaine du plateau tabulaire au Balkan plissé ; ce sont les couches tout à fait horizontales de calcaires et de marnes remplaçant les argiles noires, les bancs rouges, les calcaires violemment redressés que l'on avait traversés depuis Kotel. Au passage d'un gué, l'horizontalité des terrains se traduit en véritables dalles que tranchent en aval des casca-

OSMAN bazaH. iiei

telles. Puis Titcha apparaît sur le bord du torrent, avec ses maisons de bois basses et sa mosquée.

Le temps de laisser soufïler les chevaux, et nous repartons à travers les taillis, où, de place en place, des hommes armés montent la garde avec des apparences de brigands, en raison de TaiHuence qu'attire aujourd'hui là grande foire de Djoumaya, agrémentée de bateleurs et de montreurs d'ours. Par suite de Thorizontalité des terrains, il semble sans cesse que Ton monte ou que l'on descende les marches d'un escalier; tout le pays a pris la disposition tabulaire, qui domine dans le grand plateau prébalkanique de Plevna, Rasgrad, etc., jusqu'au Danube.

Ce sont, comme sur les nappes basaltiques du Cantal, des étendues de verdure avec des troupeaux sous un ciel pâle.

Osman bazar apparaît étalé sur une hauteur avec des toits de tuiles rouges sur des maisons basses à la turque et quatre ou cinq minarets. Nous nous arrêtons sur une grande place vide, en face d'une tour carrée surmontée d'un clocheton de bois à jour, que prolongent : à droite, un rang de maisons basses; à gauche, une vieille construction ruinée, à toit de tuiles courbes, quelque bain turc sans doute. Une rue monte à côté de notre auberge, vers un grand puits à balancier, qui nous prouve que nous sommes sortis du pays des sources, du Balkan proprement dit. Sur la place, des enfants turcs aux couleurs éclatantes, fez rouges, turbans roses ou blancs, chemises orange, roses, violettes, etc., jouent gaiement dans la lumière.

Après Osman bazar commence de suite un bois de grands chênes, le premier coin de vraie forêt que nous rencontrions dans cette dernière traversée du Balkan. Puis, la campagne très verte apparaît mamelonnée, avec des haies, des arbres épars dans la verdure des champs, des sources, des eaux courantes.

Enfin, nous passons les défilés du Balkan de Dervent, un coin de terrain plissé qui s'intercale dans le pays tabulaire et qui détermine un relief montagneux, des formes déchiquetées de terrains verticaux découpés par l'érosion, des escarpements, des gorges profondes.

Dans ces gorges, les taillis, la forêt, sont encore gardés par des Turcs ou des Bulgares, cousus d'armes et pareils à des brigands ; les lilas fleuris donnent aux massifs de verdure leur teinte violacée. Enfin, l'on ressort dans la plaine verte, qui brusquement succède à la montagne, comme la montagne avait succédé au plateau; il semble qu'on ait descendu du haut d'une terrasse, et, de tous côtés, sourdent, en innombrables fontaines, les eaux infiltrées sur les pentes.

Quelques kilomètres encore; le Balkan s'éloigne de plus en plus derrière nous ; à la nuit tombante, nous entrons à Djoumaya.

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