SOPHIA — LES COSTUMES
C'est, en plus solide et plus élégant, le pendant de ces charpentes en bois, sur lesquelles on cloue des tôles ondulées dans la première phase des camps miniers américains.
Le tout forme une ville de 70 à 75 000 âmes, qui n'a à peu près rien d'exotique dans son aspect et dont la population paraît tout d'abord identique à celle de n'importe quelle ville française, quoique 2 000 Turcs encore restés dans un faubourg, les paysans Schopes en costume, les uniformes à la russe des soldats et des officiers, les costumes des popes jettent à l'occasion dans 1(BS rues une certaine couleur locale.
Un globe-trotter, qui a déjà fait et refait sa tournée de capitales européennes, ne saurait être très sensible à ces beautés édilitaires, très appréciées dans les villes qu'on est amené à habiter et le moindre coin de vieilles maisons à la turque ferait bien mieux son affaire. C'est à la recherche de ces « motifs à croquis », introuvables dans les villes modernisées, que j'ai souvent couru les faubourgs de Sophia et les environs. Quand on parcourt ainsi un peu les parties populaires, l'impression trop européenne s'atténue et l'on s'aperçoit encore à mille indices qu'on est à moitié chemin entre la Hongrie, la Russie et la Turquie. Ce sont d'abord tous ces officiers à la russe avec leur casquette plate recouverte en blanc, leur veste blanche coupée en travers par la bandoulière qui porte l'épée, leur culotte sombre, ou bien sanglés dans une longue lévite en drap gris ; ce sont les types populaires à fortes pommettes, à moustaches rousses, à petits yeux de renard; ces autres à la figure massive, équarrie à coups de hache, dont les grosses pommettes asiatiques et les yeux légèrement bridés établissent les parentés avec les races diverses qui vont de la Sibérie à la Chine; ce sont les paysans au bonnet de fourrure brune, à la veste de peau; et surtout les paysannes Schopes des environs,
qui portent ici une dalmatique de laine bleue brodée, soutachée d'ornements blancs, sur la chemise blanche, avec le foulard blanc noué en capuchon sur la téta et retombant comme une serviette par derrière ; ce sont encore les servantes venues du Rhodope avec leur jupe vermillon formant fourreau, leurs bas noirs à crevés roses, leur corsage brun à bretelles bariolées sur la chemise blanche et leurs nattes dans le dos; ce sont les Turcs à turban ; ce sont les juifs à énorme nez crochu, à longue lévite et à mèches en tire-bouchon comme en Pologne ou à Jérusalem ; et ce sont encore les voitures attelées à la russe avec quatre chevaux de front ; et les attelages de buffles, errant la tôte basse dans les rues.
Turcs et juifs, qui ajoutent à la couleur locale, ne sont pas spéciaux à Sophia; mais, en ce qui concerne les costumes bulgares, il est certain que Sophia est l'endroit de la Bulgarie où l'on en voit le plus et où ils sont le plus divers. Cette race des paysans Schopes, qui est spéciale aux environs de Sophia et qui a conservé tout entière son costume, est notamment très curieuse.
En courant ainsi à travers la ville, je me dirigeai un soir du côté du couchant, où il me semblait y avoir des quartiers un peu plus respectés par les progrès de la voirie et j'arrivai ainsi dans un grand cimetière turc abandonné, dont les pierres blanches, les dalles aux inscriptions historiées gisent en désordre dans rherbe. On peut de là apprécier un peu la situation de la ville, qui disparaît ailleurs lorsqu'on reste dans les rues.
Sophia est, comme le montre aussitôt une carte de géographie, dans une plaine entre deux rangées de montagnes, dont l'une au nord se rattache aux Balkans, l'autre au sud au Rhodope; mais, ce que la carte n'exprime pas, à moins de savoir traduire en illustrations les données géologiques, c'est l'aspect propre de
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ces deux chaînes. Les Balkans, au nord, forment une longue traînée de hauteur inégale, ondulante et comme moirée, à Theure du soleil couchant, sous les rayons qui Feffleurent obliquement par la gauche, en accen* tuant les moindres ravins, les plus faibles saillies par la longueur anormale des ombres. Au sud, par contre, le promontoire avancé du Rhodope qui touche à Sophia, le Vitosh est une haute montagne syenitique de 2 291 mètres, dont les roches dures, quoique polies et usées par de longues érosions, se dressent néanmoins en saillie dentelée avec des angles obtus auxquels s'accrochent les nuages.
Ce fond de tableau du Vitosh fait toute la beauté du panorama de Sophia et, dès que la grande montagne sombre me fut ainsi apparue au-dessus de la ville, je songeai, sinon à en faire l'ascension qui eût demandé trop de temps, du moins à aller jusqu'à son pied. La direction était tout indiquée et, sortant de la ville, je partis, au hasard des sentiers étroits, à travers les vergers bas et les champs de maïs. Bientôt j'eus atteint un premier rang de collines, sur lequel se dressent encore quelques grands bâtiments officiels, une école militaire et un séminaire; d'un côté, la montagne, me dominait; de l'autre, en me retournant, je découvrais à mes pieds la plaine et la ville. Un orage furieux, qui menaçait alors, donnait, sur les vallées et les Balkans lointains, des effets outrés à la Ribéra d'ombres intenses en contraste avec des lumières violentes. A certains moments, par exemple, tout Sophia s'enfonçait dans l'obscurité, laissant par derrière en clarté la longue bande de Stara Planina, moutonnée comme un sable à marée basse ; puis l'ombre passait sur la montagne, devant laquelle, au contraire, la ville, aux toits rouges coupés de verdure, allumait ses vitres ou le métal de quelque coupole, en projetant brusquement des rayons éblouissants* Vers
l'ouest, du côté de la Serbie, où l'orage accourait, une énorme masse de nuages en marche laissait filtrer, par des trous aux lueurs électriques, des faisceaux de lumière et, sur la plaine, dans l'ombre portée du ciel, chacun de ces faisceaux faisait briller de blanches maisons avec une intensité extraordinaire. Enfin, quand on se retournait au sud, on voyait, sur le Vitosh d'un bleu presque invraisemblable, se détacher en jaune éclatant des meules de paille, comme collées à lui de l'autre côté d'un ravin. Un peu après, Torage éclatait en trombes d'eau avec une fougue toute méridionale...
Quelques autres promenades plus lointaines autour de Sophia, ont eu pour but la visite des sources thermales de Gornia-Bania, Kniajévo et Banki. C'est une des curiosités géologiques de Sophia que cette ligne de nombreuses sources thermales, situées sur tout le bord sud du bassin tertiaire effondré, contre la ceinture de roches volcaniques. Les Turcs, très friands de bains chauds, comme les Byzantins et les Romains auxquels ils ont succédé dans ces pays d'Orient, ne les avaient pas négligées et leurs installations rudimentaires sont encore très fréquentées par le peuple bulgare ; mais il y avait mieux à faire pour utiliser ces eaux chaudes, abondantes et salutaires, et c'est à quoi s'est attaché, depuis plusieurs années, le très distingué chef du service des mines de Bulgarie, M. Michailovsky, ancien élève de notre École des Mines de Paris, auquel on doit déjà les captages très réussis de Slivno et de Banki.
La route de Sophia à Gornia-Bania constitue une promenade très fréquentée des Sophiotes et la civilisation s'y manifeste par un tramway électrique, dont les potences rouges à trolleys l'agrémentent (pour qui aime les paysages industriels) d'une assez jolie perspective.
SOURCES DE GORNIA-BANFA,
En sortant de la ville par un quartier où l'on construit fort, on passe devant une colonne commémorative du tzar libérateur ; puis on s'enfonce à travers la plaine sur de vagues pâtures sans haies et sans arbres, le long du camp où les soldats sont casernes