SOURCES THERMALES DE BANKL
hommes nus pêle-mêle dans une atmosphère suffoquante et une demi-obscurité.
Enfin, Banki est sur une autre route, à 18 kilomètres ouest de la ville. Aussitôt sorti de Sophia, on entre dans d'immenses communaux incultes, de grands prés horizontaux à l'herbe rase, où paissent seulement des moutons. Puis le paysage s'accidente ; on passe une colline; et, de l'autre côté, il semble que l'on aperçoive soudain le steppe russe, la Russie presque théorique de Tourguéneff, telle qu'elle nous apparaît à travers ses « Récits d'un chasseur ».
On débouche au-dessus d'une vaste plaine d'herbages, sur le haut d'une berge de rivière, brusquement coupée en un mur de terre brune, comme cela se produit partout dans ces terrains d'alluvions ; au loin, s'étendent des prés et, dans le bas, gambadent des chevaux que gardent des enfants groupés autour d'un feu, où ils se racontent sans doute, pour s'effrayer en s'amusant, des histoires terribles de revenants et de fantômes...
Encore quelques accidents de terrain, montées et descentes, avec des saules et des peupliers dans les fonds, le long des ruisseaux boueux grossis par les pluies et toujours ces herbages ras avec des moutons et des chèvres.
A Banki, dans le ruisseau d'eau chaude qui descend de la source thermale, une vingtaine de femmes Schopes, jambes nues et jupes retroussées, barbotent en lavant du linge étalé devant elles, sur des pierres. Très tassées, avec leurs dalmatiques bleues à dessins blancs, leurs chemises blanches à broderies rouges et noires, leur corsage échancré, souvent entouré de plusieurs galons de couleur, leurs colliers d'argent, leurs bracelets, leurs tresses dans le do» et leurs énormes fleurs rouges ou jaunes dans les cheveux, elles forment un amusant tableau.
280 Li BULGARIE I) HIER ET DE DEMAIN,
Sophia, quand on rentre le soir par cette route, en venant du couchant, se présente bien, très éclairée, avec ses deux ou trois coupoles d*église, ses toits rouges et ses verdures, qui, vues ainsi, semblent d*un vert grisâtre. La ville s'étale entre les Balkans au nord, semblables à une longue colline horizontale et, au sud, le Vitosh triangulaire, coupé à mi-hauteur par les nuages.
A peu de distance de Sophia, on peut encore aller voir, au pied du Vitosh, le village de Boyana, où fut jadis, sur la cîme d'un rocher, un Kastron, d* abord bulgare, puis byzantin, emporté par l'empereur Basile en 1016 et où subsiste une petite église byzantine du treizième siècle.
Quand on quitte définitivement Sophia pour continuer la ligne des dépressions centrales vers Philippopoli et vers Constantinople, on traverse un moment une plaine semblable à celles que nous venons de parcourir. Puis la route s'élève pour franchir une ligne de collines gneissiques, qui, sans avoir une altitude bien forte, jouent cependant un certain rôle topographique : d'un côté, comme séparation entre le bassin de risker ou du Danube et celui de la Maritza ou de la mer Egée et, d'autre part, comme raccord de la Sredna Gora qui se rattache aux plis balkaniques, avec le massif du Rilo, qui dépend du Rhodope. Il y a donc là un seuil à franchir, et ce seuil a toujours arrêté les armées; c'est là que se dressait la fameuse porte de Trajan; c'est là que Basile II fut vaincu par les Bulgares. Cependant, à travers cette crête, la dépression naturelle, que suit aujourd'hui la voie ferrée, est bien marquée, non seulement par la topographie, mais par la géologie même. Une fracture tectonique, qui raccorde le bord sud du bassin de Sophia avec le bord sud du bassin de Philippopoli, apparaît, dans le massif de gneiss lui-même, entre Samakov et Tatar
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Bazardschik, jalonnée par des sources thermales, indices constants de grandes et profondes dislocations récentes.
Une fois sorti du bassin de Sophia, on monte lentement, au milieu de terrains schisteux et de grès rouges, dans un paysage, qui, par la similitude des formations géologiques, me reporte aussitôt en Bourbonnais. La lumière et le temps y contribuent. C'est le même effet de printemps retardataire que Ton trouve du côté de Montluçon en avril : les mêmes terrains, la même clarté, les mêmes bois de chênes encore nus, qui ont Tair de bouder le soleil et les mêmes blés en herbe se raccordant avec les prés par un tapis de verdure continu. Au sud, on aperçoit encore de la neige (le !•' mai) sur les contreforts du Rhodope.
Plus loin, on redescend vers la plaine de Tatar Bazardschik et Philippopoli. Ce côté-ci de la Bulgarie est un de ceux où les tumulus thraces se pressent le plus nombreux et indiquent les plus grands centres de population anciens. M. Degrand, qui les a fouillés ^ en a distingué de trois catégories, dont les principaux, allongés, sont de véritables nécropoles recouvertes d'une butte de terre, avec un mélange singulier d'objets de pierre et d'objets romains. Une autre curiosité archéologique de cette région vaut la peine d'être mentionnée, c'est le coteau d'Izgherli, à 16 kilomètres de Tatar-Bazardschik, où, dans ces dernières années, on a trouvé, à de nombreuses reprises, des quantités de pièces d'or (par 50 000 francs d'or à la fois) à l'elUgie de souverains byzantins Alexis I®', Jean II, Manuel I®*", avec de beaux plats d'argent massif : le tout dans des conditions si bizarres qu'on a supposé un trésor d'armée caché par les Byzantins en fuite. Enfin, dans un ordre d'idées tout différent, la région
i. Voir plus haut, page 25.
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de Philippôpoli est également celle où ont subsisté, jusqu'à nos jours, les débris des antiques manichéens^.
La ville de Philippôpoli (Plowdiw ou Filibé), que l'on traverse bientôt, est, après Sophia, la principale de la Bulgarie. Rebâtie par Philippe de Macédoine sur l'emplacement de la primitive Ëumolpias des Thraces, felle fut l'antique centre hellénique de la Bulgarie du Sud, où, tout récemment encore, la population d'origine grecque était très nombreuse et, jusqu'en 1885, elle est restée la capitale de la Roumélie orientale, laissée sous la domination turque, tandis que la Bulgarie du Nord avait été déjà émancipée. Ces traits historiques, et la situation de Philippôpoli, plus méridionale, plus influencée de tout temps par le contact de Byzance ou de Stamboul, donnent à cette ville une physionomie morale un peu particulière et à ses habitants un rôle à part dans les luttes politiques entre les partis. La population de la ville comprend environ 43 000 habitants, dont au moins 6000 Turcs, 4 000 Grecs et de nombreux Arméniens. Le commerce est presque entièrement aux mains des Grecs et des Arméniens, qui ont aussi des. fabriques de soie, des tissages de coton et des ateliers pour le travail du cuir.
Pittoresquement, la ville, située au sud de la Maritza, occupe des mamelons de syénite d'une soixantaine de mètres de hauteur, tout à fait isolés au milieu de la plaine. Des maisons de bois à la turque escaladent les pentes d'un piton assez escarpé, au bas duquel d'autres maisons semblables aux toits de tuiles s'agrémentent de verdure et de minarets. Au lieu des grandes rues droites en quinconce, qui caractérisent la ville européenne de Sophia, on trouve encore ici des rues tortueuses avec des mosquées, des minarets et des coupoles; l'aspect reste en partie
i. Voir pages 49 et 333.
orienta], sauf dans le quartier Sud récemment bâti au voisinage de la gare. Cependant les tramways électriques pénètrent jusqu'au cœur de la vieille cité, qui se modernise rapidement.
Auprès de la ville sont le coteau de Marko-Tépé, où, d'après la tradition, Marko, le héros serbe, aurait été enterré, et la colline de Bounardschik Tépé, sur laquelle on a élevé un monument commémoratif de la dernière guerre. Des collines qui dominent immédiatement la Maritza au Nord, la vue est fort belle sur la vieille cité aux nombreuses coupoles, que surmonte la grande masse du Rhodope.
Enfin, après Philippopoli, la voie continue en plaine vers Tirnovo-Sémenli, où se fait la bifurcation des deux embranchements sur Bourgas et sur Constantinoplé. Dans le sens de la Turquie, la voie suit une vallée un peu resserrée entre d-es collines basses pour atteindre bientôt la pittoresque cité, historiquement si fameuse, d'Àndrinople. En allant à Bourgas, on reste dans la plaine fertile, où les blés en herbe alternent avec les jachères tapissées de fleurs jaunes, en vue des Balkans lointains aux formes surbaissées et la route par Nova Zagora et lamboli, s'allonge monotone jusqu'à la mer.