‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 114 sur 198 · Voir plus haut, page · texte numérisé non relu

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racontent que, lorsque le tzar vaincu vit arriver les premières colonnes de ces malheureux, il s'affaissa inanimé ; on le rappela un instant à la vie ; il demanda à boire de l'eau glacée et retomba dans une syncope, dont il mourut deux jours après, laissant un pays désormais livré à l'envahisseur.

Là également fut, au xiv« siècle, un peu au nord de la ville, le château du héros serbe légendaire, Marko Kralievitch, le vassal du tzar Douchan,-ce Gharlemagne serbe, dont l'histoire, sur laquelle je reviendrai plus loin^, jette un jour si singulier sur la situation de ces princes féodaux chrétiens, combattant pour les Turcs, mais se faisant pardonner par leurs compagnons en raison de leur irrespect et de leur indocilité vis-à-vis du sultan. Un vrai barbare que ce Marko, demeuré si populaire, un ivrogne buvant le vin à pleins souliers. Il trouve une jeune fille jolie; comme elle le repousse en lui reprochant de servir les Turcs, de son poignard effilé il lui tranche le bras droit au ras de l'épaule et le lui met dans sa main gauche ; puis il lui arrache les yeux, les enveloppe dans un mouchoir de soie et les lui jette dans le sein. Alors il lui dit : « Choisis maintenant, belle Rocanda, celui que tu préfères... »

Quarante kilomètres plus au sud, Monastir ou Bitolia, la grande et fanatique cité macédonienne, s'étale au pied de collines assez basses, toujours avec le même aspect qui est celui de toutes ces villes turques à demi montagnardes, Brousse, Sérajevo : une grande bande horizontale de maisons blanches ou brunes à toits de tuiles roses dispersées dans la verdure, que coupent, les uns en sombre, les autres en clair, les touches nettes, les coups de pinceaux verticaux des peupliers ou des cyprès et des minarets, avec quelques blanches coupoles de mosquées. Sur une hauteur,

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quelques pans de murailles représentent le vieux château des rois bulgares, incendié par Basile II, à la fin de 1014 après la victoire de Cimbalongou, dans une de ces furieuses campagnes qui, au début du xi« siècle, aboutirent, par trente ans d'effort, à la conquête de la Bulgarie.

Quand on entre dans la ville, c'est le fouillis ordinaire de maisons de bois à moucharabièhs, à balcons fermés, à toits avançants, la bigarrure des costumes orientaux, le tumulte du bazar.

Plus loin vers l'est, l'antique voie égnatienne de Durazzo à Salonique par Ochrida et Monastir, que suit longtemps la ligne de chemin de fer moderne, va, sinueuse, longer le lac d'Ostrovo, et passe à Vodéna, vieille capitale bulgare ayant, comme toutes les autres, un bout de château sur un rocher couvert de maisons en bois aux enduits peints. Vodéna, l'antique Edesse des rois de Macédoine, enlevée par les Byzantins dès 1003, s'était soulevée vers 1010. Quand Basile II eut vaincu Samuel et pris ses châteaux de Prilep, de Monastir, d'Istip, dans la campagne de 1014 à laquelle je viens déjà de faire allusion, il se porta en 1015 sur Vodéna, l'emporta de force, en expédia tous les habitants sur le bas Strouma et construisit, pour défendre la passe de Vodéna, deux châteaux forts. Après quoi, il revint prendre ses quartiers d'hiver à Salonique; mais, dès l'année suivante, il attaquait le farouche pays de Mogléna, ce nœud de montagnes à peu près inaccessible aujourd'hui et habité par une population fanatique de Bulgares et Valaques apostats, qui dresse, entre Vodéna et le Vardar, ses cimes déchiquetées jusqu'à 2 500 mètres; il prit la ville forte de Mogléna et, suivant l'habitude du temps, pour tranquilliser le pays, en expédia les habitants prisonniers aux frontières de la Perse, en les remplaçant par des Arméniens ou Géorgiens d'Asie.

Au delà de Vodéna, toujours dans la direction du sud-est, la voie, qui descend de Monastir, se détourne droit au sud vers Karaférié (Verria), où sont les ruines de l'antique Berrhoea; après quoi, laissant au nord la plaine marécageuse du Jenidzegôl et, près d'Alakilissa, les ruines de Pella, la capitale de Philippe et d'Alexandre de Macédoine, elle coupe droit, à travers le Vardar, vers Salonique.

Quand on dépasse, au contraire, du côté ouest la plaine de Monastir et de Prilep, on retrouve un pays montagneux, des montagnes gneissiques, aux cimes allongées dépassant 2 500 mètres, dont les vallées compliquées englobent les grands lacs de la Macédoine bulgare, celui de Prespa avec ses deux pointes comme deux cornes allongées au sud, celui d'Ochrida, celui de Malizko et, entre eux, une haute crête nue de 2 000 mètres.

Pour s'imaginer ces grandes nappes d'eau macédoniennes, il faut d'abord se représenter leur taille : 15 kilomètres de large sur 30 de long pour l'une, 12 sur 30 pour l'autre, c'est-à-dire quelque chose de comparable aux grands lacs de Suisse et d'Italie. Mais les terrains qui les encaissent sont tout différents de ceux des Alpes. Au lieu des sédiments plissés et déchiquetés en crôtes aiguës par les mouvements tertiaires, dont le rôle est important en Suisse, tout ce massif, que nous venons de parcourir rapidement depuis Kôstendil et le Rhodope jusqu'à la frontière d'Albanie, est un des vieux noyaux solides et anciennement consolidés du globe : un massif archéen composé, comme notre plateau central, de gneiss, de schistes cristallins et de granits, avec des lignes de dislocation, dont la principale suit le Vardar, marquées par des effondrements et des épanchements de roches éruptives tertiaires. Ces vieux terrains ont eu le temps de s'user pendant des siècles d'érosions, et leurs

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formes sont généralement plus adoucies, tout en gardant ces crêtes schisteuses et ces gorges encaissées, dont notre plateau central sufHt à donner l'idée. Mais, quand on pousse à Touest plus loin que le lac d'Ochrida pour entrer en Albanie, brusquement la nature des terrains change du tout au tout. Au vieux noyau gneissique succèdent alors les massifs crétacés qui, le long de l'Adriatique, vers le Monténégro et la Dalmatie, constituent toutes les Alpes dinariques. D'où le contraste que présentent les deux rives du lac d'Ochrida : à l'est, des gneiss dénudés; à l'ouest, des bois sur les calcaires.

Les voyageurs nous peignent ces bords des lacs d'Ochrida et de Prespa comme offrant des airs de paysages français : des eaux claires entourées de verdures, bordées souvent de roseaux ou de marais et se prolongeant au nord par des prairies, où la rivière limpide du Drin disparait presque dans la verdure, avant de se perdre en de vagues marécages; des chemins parmi les hêtres, les houx et les clématites ; au nord, du côté de la plaine, des champs de blé et de maïs alternant avec des prairies et des mares où se vautrent les buffles ; à l'est, des montagnes abruptes et dénudées.

Les villages ont, en général, cette tranquillité qui caractérise partout les centres de population bulgare et les différencie aussitôt des gais villages grecs, où des hommes aux yeux vifs, à la stature élancée, tout le long du jour assis sur des tabourets bas dans la rue, sous les tonnelles de vigne, boivent des tasses de café et des verres d'eau en rectifiant les frontières de leurs voisins dans d'interminables discussions politiques. Le contraste est égal avec les villages féodaux et montagnards de l'Albanie, parcourus par de grands diables maigres et osseux, au nez busqué, aux joues creuses, aux longues moustaches, aux jambes de héron, cousus d'armes et brandissant leur long fualL

Quand l'étranger arrive dans l'une de ces villes de la haute Macédoine, nulle émotion ne se manifeste, personne ne bouge, chacun reste à son travail : nous sommes en Bulgarie. Et, dans la campagne aussi, les paysans et paysannes au costume sombre, trapus, lourds, pas beaux, un peu tristes, comme somnolents, bien bulgares, grattent la terre avec persévérance pour entasser peu à peu au fond de leur grenier des tas de blé, qui se transformeront en beaux écus dans leur escarcelle.

Les petites villes gardent un mélange d'orientalisme, qui, avec leur situation ordinaire sur des rochers, au bord des lacs, souvent sur des presqu'îles ou des îles, fait leur pittoresque. Ainsi Ochrida, que l'on voit de loin s'avançant entre deux nappes claires des eaux, sur ses deux rochers couverts de maisons aux façades de bois ou aux enduits blancs : maisons basses à l'étage surplombant, au toit de tuiles plat, groupées en désordre, avec des minarets ; une citadelle aux remparts flanqués de tours sur un sommet, une métropole byzantine sur l'autre; et, par derrière, un fond de hautes montagnes sombres pour faire valoir la clarté des façades blanches. Ainsi, plus au nord, Strouga, également très bulgare, avec ses maisons de bois à quatre étages de plus en plus surplombants au-dessus du Drin.

Et, dans ces villes qui furent d'abord un peu des cités lacustres, il existe aussi des quartiers bas de poissonniers, aux filets bruns pendus ou séchant sur les galets de la rive, aux débris de poissons fétides jetés dans le ruisseau et disputés par des chiens.

Au sud du même lac aux eaux bleues, entre des pentes boisées de chênes, se dressait jadis la cité bulgare (ÏAchrida^ (d'ahar, cour, en slavon) : le plus inaccessible retranchement du tzar Samuel, l'aoul

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