‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 120 sur 198 · LE PEUPLE BULGARE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE BULGARE

Le Bulgare. — Son type, son caractère, sa vieille réputation de mauvais « boulgre ». — Les distinctions sociales en Bulgarie. — La bourgeoisie. ^- Les fortunes. — Les paysans. — Les ouvriers.

— Qualités d'économie, d'endurance et d'énergie. — Le contraste des villages bulgares et des villages grecs. — Différence entre les Bulgares et les Roumains. — Les rudesses de la politique. — Le rôle restreint des Juifs en Bulgarie.

La religion. — Son rôle dans les reconstitutions nationales. — Les querelles de sectes. — Le particularisme des Bulgares. — Leur conversion au christianisme et l'hérésie manichéenne. — Les projets de ralliement au catholicisme. — Les luttes pour l'exarchat.

— Le baptême orthodoxe du prince Boris. — La cathédrale de Sophia. — Le peu de religion réelle. — Le Bulgare n'est pas un moujik.

Les écoles et l'instruction publique. — La très faible proportion des lettrés. — La propagande par les écoles en Macédoine. — La littérature. — Le pays d'Orphée. — Les légendes et contes populaires.

Mœurs et coutumes. — Les danses, le choro et le jeu de l'ours. — Fêtes, médecine populaire, cérémonies funéraires. — La nourriture.

— Le lait bulgare. — Les peuples non bulgares de Bulgarie, grecs, tziganes, pomakres, schopes, juifs, tartares, etc. — Le rôle en ethnographie des transplantations historiques. — Les Turcs de Bulgarie. — Leur situation légale. — Statistique de la population bulgare.

Le Bulgare, son type, son caractère, etc.

Nous avons, jusqu'ici, depuis le commencement de cette étude sur la Bulgarie, négligé beaucoup le présent pour le passé, tout au moins l'histoire immédiatement contemporaine pour les anciens souvenirs

et môme, d'une façon plus générale, laissé de côté l'homme pour le paysage, les acteurs pour le décor. Il est temps de faire l'inverse et, abandonnant la description physique du pays avec ce qu'elle a pu nous rappeler chemin faisant d'intéressant ou de curieux, il nous faut essayer de résumer une impression d'ensemble sur ce peuple bulgare encore si mal connu, sur son état social, son organisation, ses forces économiques, ses ambitions et son avenir.

Qu'est-ce que le peuple bulgare, que veut-il et que peut-il? Oser répondre à de semblables questions m'a toujours semblé bien hardi. Pour commencer par la plus simple : « qu'est-ce qu'un Bulgare ?» il y a assurément quelque prétention à vouloir définir et portraiturer cet être insaisissable et polymorphe qui constitue un peuple, une nation : aujourd'hui surtout, où les communications faciles d'un pays à l'autre, les voyages, l'éducation reçue dans les universités étrangères effacent les particularités de caractère les plus saillantes, comme le costume uniforme rend tous les hommes extérieurement pareils. Cette prétention semble toucher à l'outrecuidance quand il s'agit d'une contrée dans laquelle on n'a pas vécu de longues années, et, forcément, en prenant alors la plume, on tremble un peu à la pensée d'imiter, sans le vouloir, ce classique voyageur pour lequel toutes les femmes d'un pays, jugées d'après une seule, étaient blondes. Cependant, si paradoxale que puisse sembler cette affirmation, ce n'est peut-être pas quand on a passé sa vie parmi une catégorie d'hommes, ni même quand on y a très longtemps séjourné, qu'on est le mieux en mesure d'en donner la caractéristique sommaire. Les traits de ressemblance entre des frères sautent immédiatement aux yeux de celui qui entre pour la première fois dans une famille; ils disparaissent pour les membres de cette famille même...

Avant d'arriver en Bulgarie, je m'étais fait, comme tout le monde, une certaine idée conventionnelle du pays et de ses habitants. J'ai déjà dit à quel point le décor répondait peu à ce programme ; il en est un peu de même des acteurs. On a été bercé par les histoires de brigands où Stamboulof jouait le rôle de croquemitaine ; on a encore présentes à l'esprit les vieilles caricatures de nos journaux illustrés, qui représentaient le prince Ferdinand et son implacable ministre échangeant une étreinte ensanglantée ; et l'on se trouve en présence d'un ministre stambouloviste qui est le plus aimable, le plus intelligent et le plus spirituel des gentlemen. On vient de lire dans les journaux le récit des attentats commis par les bandes bulgares en Macédoine, des pays terrorisés, des Grecs convertis au bulgarisme le couteau sur la gorge ; et, dans un club élégant de Sophia, autour d'une table couverte de fleurs, des Bulgares en habit noir, qui parlent le parisien le plus pur, vous tiennent une conversation, où ils se montrent également au courant de nos séances de l'Académie des sciences, de nos intrigues parlementaires et des coulisses de nos théâtres. Cela n'est pas sans introduire d'abord un certain trouble dans les idées : trouble, avec lequel un bon globetrotter est cependant familiarisé par l'habitude, car, à quelque coin du monde que l'on aille, on trouve toujours l'homme assez semblable à lui-même, ni si mauvais ni si bon qu'on avait pu de loin se l'imaginer...

Mais, en cherchant ici à donner une idée du Bulgare, je penserai beaucoup moins à cette élite, tout en lui attribuant bientôt sa juste place, qu'à la foule anonyme rencontrée dans les rues, dans les campagnes, dans les hôtels, dans les chemins de fer, dans les foires. D'après tous ces individus quelconques et divers, je me fais une certaine idée physique et ixvox^l^ ^^

312 LA BULGARŒ D'HTEH ET DE DEMAIN.

Bulgare, qui comporte évidemment de nombreuses exceptions, auxquelles je pense aussitôt et qui n'en est pas moins généralement vraie d'une vérité relative. Comme point de comparaison parmi les races qui nous sont bien connues et dont le nom suggère aussitôt une idée précise, sans aller chercher loin le Mogol, l'Auvergnat, près de nous, présente quelque analogie extérieure avec le Bulgare. Des deux côtés, race également courte, trapue, solide, sobre, économe, travailleuse, à la tête carrée (que les Hellènes prétendent un peu dure et même vide). Voulgaro Képhalè, tête de Bulgare, est précisément l'équivalent de « tête d'Auvergnat ».Les Grecs disent aussi Chondro Képhalè, grosse tête vide. Le type bulgare a, cependant, quelque chose de vaguement asiatique, dont notre Auvergnat ne donnerait pas l'idée. On prétend, comme nous l'avons vu, les Bulgares d'origine finno-mogole et venus de l'Altaï; cela correspond assez avec leur aspect moyen : ils ont généralement les pommettes un peu saillantes, la tête large du bas, le maxillaire inférieur carré, souvent les yeux un peu trop rapprochés, et enfoncés sous l'arcade sourcillière comme les Turcs^ Les paysans, pour la plupart, portent les cheveux courts, la moustache, pas de barbe; chez les officiers ou les gens du monde, cette moustache très noire est d'ordinaire courte et volontiers relevée en crocs. Froisserai-je mes amis de Bulgarie si j'ajoute que, dans la campagne, le type des femmes est généralement lourd, mal équarri, fruste et sans l'élégance qui rend

1. En 1871, un voyageur, Dumont, nous les dépeignait avec des cheveux blonds ordinairement rasés, sauf une longue queue à la chinoise tombant sur les talons. Mais c'est une observation tout à fait anormale. Pour iM™« Dora distria, en 18G8, les Bulgares ont les cheveux bruns et bouclés ; ils sont « petits, vigoureux, le front haut, les yeux peu ouverts et fendus obliquement, le nez acpiilin, la barbe noire et bien fournie ».

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