LE BULGARE CONVENTIONNEL
notre langue même, une preuve à laquelle on ne pense guère. Parmi ceux qui parlent d'un « mauvais bougre », combien se souviennent que le boulgre ou Bulgare désignait jadis un hérétique, un Manichéen, un Albigeois, chargé des vices les plus honteux ?
Quand, vers le milieu du xix« siècle, on a commencé à s'occuper un peu des Bulgares et à prononcer, pour la première fois, leur nom en Europe S on les dépeignait comme des paysans sans instruction, n'ayant guère d'autre pensée en tête que leurs champs et leur femme ; et l'on insistait aussi bien sur leur caractère pacifique que sur leur simplicité. Turcs, Hellènes, Roumains s'entendaient pour railler ces t Champenois », qui paraissaient, plus que tous autres chrétiens d'Orient, dociles aux Turcs et l'on disait proverbialement à Constantinople : « Tandis que le Serbe se met en colère, le Bulgare pleure ». Que le Bulgare fut capable lui aussi de se mettre en colère et mémo à l'occasion de cogner dur sur ceux qui le raillaient, soit sur les Turcs, soit sur les Serbes, il l'a bien prouvé depuis et l'on voit aujourd'hui les qualités militaires qui se cachaient sous son pacifisme. La vérité est que cette race de paysans était, comme toutes les races
1. Le public a généralement appris le nom de la Bulgarie au moment des négociations qui, en 1853, précédèrent la guerre de Grimée. A cette époque, le tsar Nicolas proposa à l'Angleterre, dans une conversation publiée un peu plus tard, un partage de la Turquie comprenant la formation de la Bulgarie en Etat indépendant. Il est curieux de trouver la trace de cette préoccupation dans un croquis d'Eugène Delacroix, daté du 18 septembre 1853 et représentant, d'après la suscription, neuf Bulgares. Ce croquis a passé, avec une aquarelle de Bulgare, à la vente Doria, en 1899. Vers la même époque, Gautier, visitant Constantinople, nous peint également les paysans bulgares à bonnets de fourrure, que Ton rencontrait alors fréquenmient dans les rues de Stamboul et qui y ont aujourd'hui complètement disparu, du moins sous leur costume national. L'occupation de la Dobroudja par les troupes franco-anglaises en 1854 continua à attirer l'attention de ce côté.
semblables, un peu difficile à mettre en mouvement, qu'elle ne se grisait pas de paroles et de beaux gestes à la façon de certains voisins plus helléniques ou plus polonais et, comme je le dirai plus précisément en parlant de Tarmée, qu'elle est trop attachée à son travail, à son épargne, à l'acquisition et à l'amélioration de sa terre pour envisager la guerre ainsi qu'un jeu. A côté des Gaulois amoureux de bataille et joyeux au cliquetis des armes, à côté des Francs impatients, hardis, impétueux et changeants, il existe ainsi, chez nous, des populations paysannes, qui n'acclament pas avec des cris de joie le défilé sonore des régiments, qui ne battent pas des mains aux fanfares de tous les clairons et qui, le jour où l'ennemi envahit le sol national, savent, mieux que d'autres, le repousser, suivant les temps, à coups de fourche, de mousquet ou de fusil !
De quoi se compose le peuple bulgare? En regard de ces paysans, qui forment la grande masse et, ce me semble, la masse solide du pays, y a-t-il place pour d'autres catégories, pour d'autres classes et, suivant la terminologie consacrée, existe-t-il en Bulgarie : d'un côté, une aristocratie, une bourgeoisie ou un tiersétat; de l'autre, une classe ouvrière et un élément socialiste ?
Avec les restrictions de tous genres que nécessitent de semblables affirmations, les termes extrêmes, qui volontiers s'opposent l'un à l'autre et entrent en antagonisme, paraissent faire également défaut en Bulgarie; point d'aristocratie hautaine et peu d'ouvriers aigris, impatients de jouissance, excités à la haine par le contraste trop violent, trop continuel, d'un luxe cynique avec leur misère. La question sociale, qui se pose sous des formes si redoutables dans tous les pays industriels d'Europe et qui, avec l'idéalisme un peu mystique et spéculatif des peuples slaves, prend