‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 123 sur 198 · LE SOCIALISME EN BULGARIE · texte numérisé non relu

LE SOCIALISME EN BULGARIE

volontiers chez eux un caractère d* acuité tout particulièrement terrible, semble, jusqu'ici, peu menaçante en Bulgarie ^

Cela tient, ce me semble beaucoup, à Thistoire du pays et à son passé : un peu aussi, quoique l'affirmation puisse surprendre d'abord, à sa constitution physique et géologique, qui, peut-être pour son bonheur réel, ne semble pas lui permettre, au moins tant que ses frontières resteront ce qu'elles sont, la graôde industrie.

La Bulgarie, vieille à peine de vingt-sept ans, est encore trop jeune pour qu'il ait pu déjà s'y constituer ces inégalités absolues de race, de milieu, d'éducation, de fortune, par lesquelles l'un naît au pinacle et l'autre dans le bourbier. En se réveillant d'un sommeil d'Epiménide qui avait duré plusieurs siècles sous la domination turque, elle ne s'est même pas retrouvé une vieille aristocratie légendaire un peu oubliée, une de ces antiques noblesses remontant aux siècles antérieurs à la conquête, qui, ailleurs, se sont perpétuées, soit en luttant contre l'envahisseur, soit peut-être encore plus en ayant l'opportunisme de s'associer à lui pour l'aider à gouverner. En Bulgarie, c'était table rase; il a fallu, pour donner un chef au pays, emprunter des princes étrangers : et, sans doute, là comme partout, une certaine aristocratie doit être en train de se former ; on ne saurait éviter que, dans un pays arraché par une révolte glorieuse à la sujétion étrangère, les premiers combattants occupent une place à part et transmettent quelque chose de ce privilège à leurs enfants. Nous avons bien en France notre aristocratie de conventionnels et les Yankees connaissent aussi ce genre de

1. On a cependant vu récemment (décembre 1905), quelques manifestations socialistes à Sophia pour faire rapporter la loi existante sur les corps de métiers. Les démonstrations d'étudiants ont également fait quelque tapage à la fin de 1906.

noblesse démocratique. Mais il ne parait pas que les luttes de l'indépendance se symbolisent, pour les Bulgares, dans quelques noms, dans un Canaris, un Botzaris, un Kitzos, un Miaulis, comme chez d'autres peuples où la gloire prend plus volontiers une tournure épique et, transfigurée par l'imagination des poètes, s'auréole d'un rayonnement légendaire. Je ne me suis pas aperçu qu'il y eût en Bulgarie une noblesse proprement dite.

Une bourgeoisie, il y en a une assurément, et elle s'accroît chaque jour avec le développement du pays, avec le progrès de l'instruction, avec L'accroissement de la richesse. Dès avant l'émancipation, le noyau de cette bourgeoisie existait déjà sous la forme de quelques familles assez riches pour envoyer leurs enfants étudier à l'étranger, à Moscou, à Vienne, à Paris, à Bruxelles. Car il ne faut pas s'imaginer, sous le joug des Turcs, un nivellement absolu, qui n'a jamais été réalisé pour aucune des populations chrétiennes conquises par les Ottomans. A peu près partout, il s'est conservé, chez ces chrétiens rayas, une certaine indépendance relative, volontiers compatible avec l'anarchie gouvernementale et la corruption organisée, caractéristiques de l'administration turque. Sans avoir gardé leurs privilèges féodaux comme les Albanais par exemple, les Bulgares avaient pourtant conservé certaines immunités, certains droits, certains « fueros j», que l'on n'était pas encore arrivé à leur extirper totalement le jour où, par un coup de violence, ils ont repris soudain leur liberté tout entière.

A l'abri de ces privilèges, quelques familles avaient donc conquis ou gardé une situation de fortune largement supérieure à celle de leurs voisins.. Depuis l'émancipation, cette bourgeoisie s'est accrue, soit des fortunes faites dans le commerce, dans l'industrie, ou, à la bonne vieille mode française, simplement dans l'accumulation patiente des « bas de laine » ; un corps

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