VILLAGES BULGARES
République de Venise, combinant et dissolvant des alliances, bâtissant ou renversant des ministères. Un étranger est signalé : aussitôt c'est un ^ai brouhaha, une rumeur de ruche en éveil ou de volière; l'un, l'autre, arrive, s'autorise d'une parenté lointaine, se recommande d'une amitié de rencontre, engage la conversation, vous invite, vous promené, pose des questions et recommence à démolir l'équilibre européen au caprice de»sa fantaisie. L'hospitalité est charmante, elle est empressée; on a souvent même quelque peine à faire un choix entre trop d'offres obligeantes, à défendre son sommeil ou son repos...
L'arrivée dans un village bulgare est toute différente; personne dans les rues; pas d'auberge en plein air ; on ne se croirait pas (et l'on n'est guère en effet) dans un pays d'Orient; à peine si, le dimanche, quelques buveurs s'assemblent autour de verres de vin dans le cabaret décoré de beaux chromos qui représentent le prince Ferdinand ou le tzar. Les chevaux ont beau faire sonner le pavé, personne ne sort sur les portes; et, sans doute, quand on est recommandé, introduit, l'hospitalité est encore parfaite, mais elle n'encombre pas : elle a, ou du moins elle avait pour moi, un caractère plus administratif, plus officiel.
Si le Bulgare ne ressemble pas à ses voisins du sud, les Hellènes, il ressemble encore moins à ses voisins du nord, les Roumains. Quand on passe de Bulgarie en Roumanie, le changement est manifeste; il semble, quoiqu'on ait marché vers le nord, que l'on retourne dans le midi. Les Roumains n'ont guère de latin que leur langue; et pourtant ce sont bien des Latins que l'on retrouve en eux. Du Latin, du méridional Latin, ils ont Tamour-propre et le goût du luxe, et le souci de la parure, et l'abondance de parole, et tout cet ensemble de qualités et de défauts, qu'il me siérait mal. Latin moi-même, de critiquer, mais qui, ceçen-
dant, donne Timprcssion, chez un peuple historiquement plus vieux par sa libération plus ancienne, d'une plus grande jeunesse.
Mais, là où le contraste devient particulièrement saisissant, c'est quand, après avoir fréquenté des paysans bulgares, on se trouve en présence du paysan roumain, ou encore du Ruthène, dans les pays où subsiste le régime féodal, comme en général la monarchie austro-hongroise et- surtout ses provinces écartées de la Transylvanie ou de la Bukowine. Je me suis trouvé une fois paâser brusquement de la Bulgarie à la Bukowine ; c'était comme si on m'avait fait reculer d'un siècle dans l'histoire. Au paysan libre, démocratique, parlant au bourgeois avec familiarité, en égal, succédait le serf du moyen âge, humble et soumis comme un moujik, que je voyais se ranger, s*aplatir contre la haie dans la boue du fossé pour laisser passer ma voiture : la voiture du monsieur inconnu, simplement capable de se payer un pardessus et un chapeau, avec le luxe momentané d'une guimbarde décarcassée traînée par une maigre haridelle. Presque prosterné, courbé à angle droit, le paysan me saluait d'un large salut prolongé, écartant son grand chapeau à plume, et découvrant sa tète inclinée aux longs cheveux bouclés, flottants jusqu'aux épaules. Puis, tandis que nous poursuivions, il attendait encore un moment, comme un soldat prussien devant lequel est passé son officier, pour quitter la position réglementaire et se remettre en marche. Le paysan bulgare, lui, est libre et se sent libre.
Cette indépendance ne va pas à l'occasion sans quelque rudesse. Le Bulgare, très doux et très pacifique d'ordinaire, passe pour mauvais quand il se fâche. Il a montré dans diverses occasions, ou ses hommes politiques ont montré pour lui, que sa poigne savait être à l'occasion un peu rude. Malgré tout ce
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qu'il peut entrer de légende dans les histoires connues de Stamboulof, ou, plus récemment, dans ce qu'on nous a appris avec fracas sur les cruautés des bandes bulgares en Macédoine, sur les attentats de Salonique, sur les coups de dynamite contre le train de Constant!nople, etc., le foùd n'en reste pas moins vrai et il suffit d'en parler avec quelques Bulgares, très gentlemen en toute autre occasion, pour constater que, dans ces grandes questions politiques, une certaine brutalité, un peu de férocité même ne les choquent pas. Le seul moyen, disent-ils, pour forcer l'Europe à s'occuper de la Macédoine, est de démontrer aux Européens que leur sécurité à eux. Européens, l'ordre, de leur commerce sont en danger sous le gouvernement turc, puisque cela seul réussit à toucher leur incurable égoïsme. Peu importe en pareil cas qu'il saute quelques maisons, quelques banques ou quelques voyageurs inoffensifs. On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs!...
Les grandes qualités de travail et d'épargne, qui caractérisent le Bulgare et qui corrigent chez lui ce que sa physionomie pourrait avoir parfois de rudesse, éclatent dans un détail, où se marque avec une extraordinaire netteté sa supériorité sur la plupart de ses voisins. Ce détail, qui n'en est pas un tout à fait, concerne le rôle des juifs en Bulgarie.
On sait assez ce qu'est ce rôle dans les pays voisins, en Galicie et en Roumanie. Sans tomber le moins du monde dans la folie antisémite et tout en appréciant les grandes qualités de nombreux Israélites français, il faut bien reconnaître que certaines qualités analogues de labeur assidu et d'économie forcenée, combinées avec les défauts connus de la race, deviennent, au milieu de peuples enfants, incapables de calculer et de réfléchir, un véritable instrument de destruction. Visà-vis du Polonais, du Russe, du Ruthène, du Roumain,
amoureux de luxe et de panache, jouisseurs, prodigues sans raison dès qu'ils ont quelque argent dans la poche, le juif est le tentateur, qui offre le crédit en échange des dettes et peu à peu absorbe terres et maisons en échange de la monnaie courante, vite envolée en fumée. Dans ces pays-là, Thistoire banale est celle de Thomme qui, ayant hérité ou gagné 100000 francs, fait construire une maison de 300000, commence à la décorer en palais, emprunte jusqu'à la limite de son crédit, donne une grande fête pour pendre la crémaillère, puis voit arriver avec stupeur les mémoires d'entrepreneur ou les traites qu'il est incapable de payer, se laisse poursuivre, saisir et va loger en prison, laissant à ses créanciers la somptueuse demeure qu'il a à peine un jour habitée. De même, le paysan roumain, toujours à court d'argent, est forcé de vendre à tout prix son blé dès la récolte, parfois même encore sur pied, parce qu'il ne peut attendre davantage.
En Bulgarie, c'est autre chose. Quoique le Bulgare soit slave ou se dise slave, il est évidemment d'une autre race que le Polonais ou même le Magyar, d'une race moins élégante, moins fine, moins aristocratique, moins ouverte peut-être au côté brillant de la poésie ou des arts, mais aussi moins sensuelle, moins légère, moins versatile, moins irréfléchie. Le type lui-même, on l'a vu, est différent : le Bulgare est un slave brun, trapu, à la tête carrée, aux fortes pommettes; c'est, je le disais tout à rheurc, un Auvergnat ou un Limousin des Balkans. Avec lui, le juif, dans la mauvaise acception du mot, le juif polonais n'aurait rien à faire; le Bulgare n'emprunte pas volontiers, ou n'emprunte qu'à bon escient, dans la mesure où il sait pouvoir payer, où le crédit lui cs^t utile. Prévoyant, comme notre paysan franc^ais, il garde, au contraire, toujours devers lui, un peu d'argent d'avance; il conserve dans son grenier une partie de la récolte, prêt à saisir une