LA PÉRIODE ROMAINE
manifeste déjà pour nous sous une forme historique.
Ces barbares, ils ont leur domaine propre plus au nord par delà le Danube, qui si longtemps a formé (plus encore que les Balkans aisés à franchir) la vraie barrière de défense et la limite de la civilisation ; mais les côtes sont pacifiées. Quand Ovide est exilé en Bessarabie, un peu au nord du Danube, vers le début de notre ère, en Tan 8, c'est un pays triste et dur pour un Romain, un pays où la langue latine n'est pas comprise ; mais ce n'est pas une contrée sauvage et dangereuse.
Cependant la prise de possession continue, effective, reste toujours limitée au voisinage de la côte ; plus loin, à l'intérieur, on se borne à des marches militaires, comme nous en avons pu faire récemment vers le pays des Touareg ou le Tchad, à des postes de défense. C'est peu à peu que la Bulgarie du sud, puis celle du nord, sont réellement conquises et assimilées à des provinces romaines, garnies de troupes pour résister aux attaques des barbares établis au nord : les Daces qui, au premier siècle, forment un empire barbare en Roumanie; les Sarmates et les Scythes, qui sont sur la rive gauche du Danube vers la Bessarabie et la Russie. Dans cette lutte constante, la Dobroudja, entre le bas Danube dont les innombrables bras sont plus aisés à franchir et la mer Noire, joue toujours un rôle spécial, constitue pour la barbarie une sorte de poste avancé, une « petite Scythie », où s'établissent, d'abord les Sarmates, puis les Goths, puis les Huns, avant de progresser plus loin dans le sens du sud.
Les campagnes romaines au nord du Danube, contre les Daces de Roumanie, commencent en 86 sous Domitien ; elles sont surtout activement poussées par Trajan qui, de 101 à 106, réduit la Dacie en province romaine.
Trajan, c'est, pour tous ces pays danubiens, le
souverain légendaire, auquel on attribue toutes le» constructions, comme toutes les destructions à Attila ; à lui les restes de murailles, les portes, les ponts, les voies romaines ; il joue dans l'imagination le rôle attribué ailleurs à un Rhamsès, un Jules César, un Charlemagne. C'est lui qui établit en Roumanie cette race de colons laborieux, devenus, en dépit de toutes les invasions successives par lesquelles ils ont été momentanément submergés, la souche des Roumains, des Valaques actuels ^ C'est lui qui barre la Dobroudja (à peu près suivant notre ligne de chemin de fer Tchernavoda-Constantza) par un retranchement dont subsiste la trace ; c'est lui qui construit, sur le Danube, le pont de Bazias ; c'est lui qui fait cette porte de Trajan, près de laquelle on s'est encore battu de nos jours, au passage de la vallée de Sophia dans celle de Philippopoli.
Mais les Romains ont toujours eu du mal à se maintenir au nord du Danube. Trajàn mort, les invasions barbares recommencent dans ces provinces à peine conquises. Cette fois, ce sont les Sarmates ; plus tard, à la fin du ii« siècle, ce seront les Germains, Marcomans, Burgondes, Vandales. Puis viennent les Goths Scandinaves qui, à la hauteur du Dnieper, se sont divisés en Wisigoths sur la rive ouest, Ostrogoths sur la rive est : les premiers bientôt en contact avec les Romains et plus civilisés que les seconds. Dès 250, on voit des Goths passer le Danube pour battre Decius. Aurélien (270-275) est obligé de reculer jusqu'au Danube, abandonnant la Roumanie aux Goths, puis aux Huns.
Cependant, les pays au sud du Danube résistent longtemps et sont tout à fait romanisés ; de là viennent
1. Remarquer que Valaque, Vlakhe, Vlokhe, Welsch, Wallicus, Gallicus sont un même nom.
CONQUETES DE TRÂJAN. 33
même, comme généralement de toutes les régions extrêmes de Tempire, des soldats, des généraux, des empereurs militaires. Ainsi Aétius, le vainqueur d'Attila, est né à Silistria vers la fin du ive siècle, comme Alaric, le vainqueur de Rome, dans la Dobroudja danubienne. Pour défendre ces provinces exposées, on multiplie, dès le temps de Trajan, les ouvrages de défense, sur la rive du Danube, ainsi que dans la Dobroudja, devenue pour les Romains un camp retranché avant de former le fameux quadrilatère des guerres russo-turques. Sur le Danube, on bâtit une série de villes fortifiées en face des principaux passages balkaniques, à l'entrée des routes qui y aboutissent. C'est Durostorum (Silistria), Transmarisca (Totrakan), Sexaginta Prista (Routschouk), Novae {Sistov) la plus méridionale, Nikopolis qui a gardé son nom, Ratiaria (Aktzar). Plus loin, dans la Serbie actuelle, d'autres grandes places de défense sont, à l'est et à l'ouest de notre Belgrade actuelle, à Viminacium (vers Sraoderevo), à Sirmium (vers Mitrovitza).
On assiste alors maintes fois, sur les rives du. Danube, à ce spectacle toujours renouvelé d'une horde barbare arrivant par le nord avec ses chariots, fuyant elle-même quelque envahisseur et implorant des officiers romains la permission de passer le fleuve. Négociations, marchandages, où le sauvage d'une part, le byzantin de l'autre, rivalisent de duplicité ! Le barbare se fait humble, petit, implore un coin de terre, le droit de commercer ; le Romain songe à l'utiliser comme mercenaire et l'exploite d'abord, jusqu'au jour où le barbare se révolte et le pille.
Telle est, par exemple, l'arrivée des Wisigoths déjà christianisés, et refoulés par les Huns, en 374, sous Valens. On les laisse passer au nombre de 200000, à la condition qu'ils se fassent ariens. Alors (d'après Jornandès, Ammien Marcellin, Eunapius), on vit tribuns,
centurions, officiers civils se partager cyniquement garçons et filles comme esclaves, dépouiller les Goths de tout ce qu'ils possédaient, leur vendre une nourriture immonde au poids de l'or. La civilisation se montra ce jour-là au sauvage sous la forme qu'elle prend trop souvent, celle de la corruption. L'exploitation fut même poussée si loin que les Wisigoths révoltés allèrent battre Valens près d'Andrinople. Il fallut, pour s'en délivrer, diriger leur flot vers la Grèce, l'Italie et le sud de la France.
Derrière les Goths, accouraient les Huns. L'invasion d'Attila passa au nord du Danube, balayant la Roumanie et la Hongrie avant d'aboutir en France. Mais, déjà à cette époque, les régions bulgares ou serbes du sud étaient singulièrement dévastées, et Priscus, qui nous a laissé un si curieux récit de son ambassade au camp d'Attila sur le Danube, décrit lamentablement les ruines de tout le pays qui est aujourd'hui la Serbie, à Naïssus (Nisch), etc..
Un peu plus tard, en 466, on voit les Huns passer le Danube sous prétexte de venger leurs sujets sarmates et se faire vaincre à Serdica (Sophia) par Anthémius. Dès l'année suivante, autre campagne en Bulgarie du fils d'Attila, Denghizikh, auquel l'empereur Léon n'a pas voulu accorder le droit de commercer librement en terre romaine.
Puis ces premiers Huns se civilisent peu à peu et deviennent dignitaires romains. Mais enfin, derrière eux, voici venir une autre barbarie, que les contemporains épouvantés nous ont peinte comme la plus atroce de toutes, celle des Bulgares, associés à d'autres Huns et à des Slaves chasseurs d'hommes aux mœurs de Peaux-Rouges.
Ces Bulgares ou Voulgars^y qui nous intéressent par-