‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 133 sur 198 · LE SENTIMENT RELIGIEUX EN BULGARIE · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT RELIGIEUX EN BULGARIE

énorme), près de 25 millions. Mais, si on laisse de côté Tétiquette extérieure et la forme, l'impression qui reste d'un voyage en Bulgarie est que le Bulgare est, au fond, très peu religieux. Les popes, tout en paraissant supérieurs intellectuellement et moralement à leurs confrères de Russie et de Grèce, semblent pourtant laissés, dans l'opinion courante, au même niveau un peu inférieur de marchands de prières et de sacrements, traités avec les révérences voulues quand ils accomplissent leurs rites, mais quelque peu dédaignes dans la vie courante. La classe bourgeoise ne parait voir dans la religion qu'une question de décorum et le peuple n'a pas, par compensation, ces génuflexions prosternées du moujik russe à la rencontre de tous les icônes. D'aucune façon, le Bulgare, même un paysan, n'entend être traité « en moujik » : c'est le cri de révolte qui lui vient aussitôt à la bouche quand il se fâche contre un patron et sa religion n'entraîne pas plus de soumission que sa politique. Est-ce l'effet de l'esprit levantin, avec ses frottements multiples et son ironie cosmopolite, qui, parti des rives du Bosphore et de la mer Egée, a peu à peu pénétré tous les pays turcs; est-ce, au contraire, le levain de la philosophie occidentale; ou simplement le discrédit moral qui atteint et que mérite trop le prêtre orthodoxe, le pope, qu'il soit russe, grec ou même bulgare? Toujours est-il que la religion du paysan bulgare n'a rien de commun avec celle du russe ; saintes images, saints, prosternements sont réduits au minimum. Cependant le Bulgare, par tradition nationale, a recours au prêtre dans toutes les grandes occasions de sa vie et les deux saints Cyrille et Méthode, les fondateurs de la langue, conservent sa reconnaissance fidèle.

Extérieurement, les rites bulgares ressemblent à ceux que nous avons tous pu voir à l'église russe; ce sont les mêmes mouvements majestueux, le» ia^ii\^% ^\.W

tudes royales des prêtres aux grandes chevelures, aux fins visages, aux robes de mages éblouissantes, devant Ticonostase d'or et les mêmes chants souvent grandioses, quoique aisément nasillards.

Les fêtes innombrables font souvent penser à la fable de la Fontaine :

....Et Monsieur le Curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône.

Les Écoles et l'Instruction publique.

On a vu déjà comment le réveil de la Bulgarie, commencé sous la forme religieuse, s'est bientôt continué par les écoles, avec la subvention de la Russie.

En Bulgarie même, la première école fut créée à Philippopoli en 1850; en 1870, il y avait 198 écoles primaires, dans l'enseignement desquelles, malgré l'antipathie nationale, le grec tenait une grande place. Les Bulgares s'étaient volontairement imposés pour les payer et pour envoyer des jeunes gens dé valeur étudier aux écoles d'Europe.

Le premier livre en bulgare fut un Évangile imprimé en 1840; plus tard, on en publia quelques autres, mais en très petit nombre avant l'émancipation. Jusqu'à cette époque, le grand foyer d'éducation bulgare fut étranger. C'est surtout en llussie, dans le séminaire bulgare d'Odessa, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, que s'est faite, pendant la domination turque, l'éducation de la bourgeoisie bulgare, destinée à prendre la tête du mouvement politique. D'autres cependant étudiaient à Constantinople, à Vienne ou même à Paris et en rapportaient le ferment révolutionnaire. Quand la première Assemblée bulgare se réunit à Tirnovo, on fut très surpris, parmi ceux qui traitaient encore les Bulgares de paysans, en constatant que près des deux tiers des députés parlaient un peu le français, une moitié le

français et rallemand. Néanmoins l'instruction était encore fort peu développée dans la masse du peuple bulgare au moment où l'émancipation se produisit et, de l'aveu de ceux qui ont pris part au premier parlement bulgare, le fait seul d'avoir commencé quelques études était alors si rare qu'il constituait une sorte de droit aux suffrages des électeurs campagnards.

A cet égard, une étonnante métamorphose s'est accomplie depuis trente années. Les pays qui ont assuré leur unité par la résistance inlassable au conquérant brutal, appuyée sur les souvenirs de l'histoire, les pays neufs qui, tout à coup, dans un siècle de culture scientifique comme le xix^ siècle, se frayent une place au soleil, sentent peut-être mieux que les vieilles nations le besoin de cette instruction, par laquelle s'établissent aujourd'hui les supériorités.

Ajoutons que c'est aussi le propre des démocraties de tenir à la diffusion générale de l'instruction ; et tous ces pays neufs, où n'ont guère eu le temps encore de «'établir des castes fondées sur l'ancienneté de la famille et sur la fortune depuis longtemps acquises, sont, en réalité, sous une étiquette gouvernementale quelconque, foncièrement démocrates. A cet égard, la Bulgarie a rivalisé avec la Grèce, elle a suivi le modèle de la* Suisse. Dans tous les moindres villages, le luxe des écoles rappelle les débauches de constructions auxquelles, vers le même temps, nous nous sommes livrés en France. J'ai pu, d'ailleurs, en faire l'expérience dans les endroits les moins facilement abordables du Déli-Orman où, à défaut d'autre logement, on nous couchait, mes compagnons et moi, dans les salles spacieuses et largement éclairées des écoles, à cette époque en vacances.

Le résultat a été des plus nets et la proportion des illettrés, constatée au moment de l'entrée au régiment, est tout à fait infime, moins de 10 pour 100.

C'est depuis vingt ans par le développement des écoles que la propagande bulgare s'est manifestée en Macédoine. Aux écoles grecques qui détournaient les enfants vers l'hellénisme, il s'agissait d'en opposer d'autres, où l'on apprendrait, avant tout, l'histoire de la Bulgarie et la géographie du bulgarisme. D'après des chiffres de M. Bérard, outre 150 établissements déjà créés avant 1885, on en a édifié alors, en quatre ans, 67 nouveaux, surtout dans le vilayet de Monastir, précédemment moins attaqué. Il a même été fondé des écoles supérieures de garçons et de filles, le tout comportant (en 1895) au moins 250 maîtres ou maîtresses avec une dépense annuelle de 400 000 francs, fournie par les revenus et fondations de l'Exarchat bulgare dans la péninsule.

Littérature. Traditions et contes populaires.

La littérature bulgare a été surtout, jusqu'ici, politique : elle n'a guère eu le temps encore de fournir des œuvres d'imagination. Les premiers, qui ont reconstitué la nationalité bulgare, ont écrit d'abord en russe et même en grec. C'est peu à peu seulement que la langue bulgare a pu reprendre une existence littéraire; elle était même au début tellement oubliée que lorsqu'en 1863, Petko Rojcov Slavejkov fonda à Constantinople son journal bulgare, la Macédoine, destiné à ressusciter ce pays grécisé, les articles en dialecte macédonien ou bulgare étaient souvent composés en caractères grecs, sans quoi on n'aurait pu les lire. Parmi les noms d'écrivains que j'ai entendu citer et dont aucun n'a passé la frontière, je noterai seulement ceux de Karavélof, frère de l'ancien ministre et du poète Michailovsky.

A en croire les traditions antiques, le pays, qui sera un jour bulgare et qui fut autrefois la Thrace, aurait

Page 1