L'OCCUPATION RUSSE DE
La première phase de l'histoire bulgare fut donc une phase entièrement russe; c'est à la Russie qu'on demanda un souverain, le prince de Battenberg, et c'est à la russe que fut organisé tout le gouvernement, toute l'administration, qui en porte encore l'empreinte.
Avec un peu d'habileté, peut-être les Russes eussentils pu consolider et asseoir cette suprématie, sur laquelle ils comptaient bien, quoique la reconnaissance dfes cadets envers les aînés, des mineurs envers leurs tuteurs, des petits envers les grands, des pauvres envers les riches, soit toujours assez précaire et disposée à se rebiffer dès qu'on lui rappelle les services rendus. Mais la bureaucratie russe, qui a réussi à provoquer dans l'Empire même un mouvement révolutionnaire d'une telle violence et presque d'une telle unanimité, ne pouvait qu'obtenir un succès pareil, ou plus net encore, chez un peuple qui se sentait déjà, malgré tout, étranger, et qu'on traitait du reste comme tel avec une certaine désinvolture. La Russie, qui a tant contribué à émanciper la Grèce, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie, n'a rencontré dans aucun de ces pays les sentiments qu'elle prétendait inspirer. Il faut bien que ce soit sa faute — ou du moins la faute de ce malheureux gouvernement, qu'on doit toujours distinguer avec soin de la Russie véritable — ,
Le Bulgare (et je parle ici du peuple) n'est en aucune façon un Russe; malgré la réputation de souplesse qu'on lui faisait jadis, il est d'une indépendance très, occidentale et n'a point du tout les prosternements du moujik quand il s'agit de « notre petit père le tzar ». Les Russes avaient semblé le comprendre en donnant de suite à la Bulgarie un régime parlementaire ; ils montrèrent bientôt qu'en ce faisant, ils avaient cru simplement amuser de grands enfants par un jouet anodin et que leur intention n'était nullement de prendre ce parlement au sérieux. Pour eux, la Bulgarie
était une terre de protectorat, qu'ils prétendaient gouverner et malaxer à leur aise; aux Russes devaient appartenir les places, le pouvoir, les affaires fructueuses; le tzar devait commander de Saint-Pétersbourg, par l'intermédiaire de « son lieutenant » Battenberg, ces rustres dociles, que celui-ci avait la maladresse d'appeler c ses indigènes ». Les Bulgares ne l'entendaient nullement ainsi ; ils prenaient fort au sérieux leur régime électoral ; et le système russe, avec son extraordinaire corruption, son favoritisme éhonté, son désordre fondamental, ses brutalités et ses € nitchevos », n'était pas pour leur plaire. Dans ce mariage d'amour, l'incompatibilité d'humeur devait éclater aussitôt et entraîner les dissentiments les plus âpres, jusqu'au jour où un bon divorce a permis aux époux séparés, n'étant plus gênés l'un par l'autre, de se témoigner quelques égards et une mutuelle sympathie.
Encore si la Russie avait su accepter les charges de son protectorat. La Bulgarie était sans argent; tout manquait, tout était à créer, chemins de fer, routes, ports, écoles, armée, etc. ; le Russe, en bon frère aîné, aurait pu faire des avances, qui lui seraient revenues plus tard avec de copieux intérêts. Il prétendit, au contraire, mettre de suite le pays en coupe réglée et en commencer l'exploitation; ses entrepreneurs, ses banquiers, accourus pour s'emparer des affaires, s'entendirent trop bien avec les généraux chargés du pouvoir, et les Bulgares aperçurent le moment où on leur imposerait les travaux les plus inutiles pour le seul bénéfice de quelques parasites... Un tel système peut à la rigueur durer un moment dans un pays où l'opinion publique est cadenassée et où tout essai de protestation fait partir des coups de fusils. Mais il n'en saurait être ainsi dès qu'on a ouvert au libéralisme la moindre fissure, dès qu'on a laissé se rassembler et