LA BULGARIE EN
parler publiquement des représentants élus du pays : quelque procédé que Ton ait d'ailleurs employé pour machiner les élections. Le parti russe, confondu avec le parti de réaction et de despotisme militaire, ne pouvait longtemps durer en présence d'un parlement.
Dès 1879, aussitôt la Bulgarie émancipée, une constitution avait été proclamée dans la vieille ville historique de Tirnovo : le prince Dondoukoff, organisateur de la principauté, était parti, laissant en apparence la Bulgarie à elle-même, et aussitôt le jeune prince Alexandre de Battenberg, neveu de l'impératrice, choisi par le tzar, était venu gouverner. Très rapidement la lutte commença. Ce prince inexpérimenté, de 22 ans, avait pris un ministère conservateur Stoïlof et Grécof, qui gouvernait avec l'aide et sous la direction des généraux russes restés au pouvoir; contre lui se dressa l'opposition « libérale » des Zankof et des Karavélof. Au bout de deux ans, la situation était si tendue que la Russie trouva opportun de la trancher par la force en retirant aux Bulgares ce parlement, donné en guise d'étrennes inoffensives à leur jour de naissance et qui menaçait, entre leurs mains, de faire explosion. Le prince Alexandre, étant allé en Russie en 1881 pour assister aux obsèques du tzar Alexandre II, en revint avec l'autorisation (ou l'ordre) de suspendre la constitution. Il y eut alors deux ans (1881-1883) de régime encore plus russe, un gouvernement de généraux, pendant lequel l'exaspération grandit peu à peu.
Dans le ministère même, les conservateurs bulgares Stoïlof, Grécof, Natchévitch, commençaient à trouver qu'on allait trop loin et disputaient avec leurs collègues russes ; mais surtout l'opposition libérale s'excitait contre eux en prenant une teinte de plus en plus avancée.
A la tète de cette opposition étaient alors Zankof, qui fut bientôt distancé et Karavélof : Zankof, ancien.
publiciste à Constantinople, que l'on essaya de mettre en prison pour s'en débarrasser; Karavélof, ancien maître d'école, élevé en Russie, mais ayant rapporté de cette éducation même, où il avait fréquenté les « intellectuels » russes, tous plus ou moins nihilistes ou anarchistes, des idées très antirusses.
Gomme il est arrivé souvent (et en France même) pour les questions russes, il est à remarquer que les plus violents adversaires, non de la Russie, mais de son régime, étaient alors ceux qui connaissaient ce régime pour l'avoir pratiqué en Russie, tandis que les russophiles étaient ceux qui, élevés à Paris, à Vienne, à Heidelberg, à Bukarest, n'avaient jamais mis les pieds en terre russe.
Le pauvre prince, mêlé de près à ces querelles et forcé de laisser agir ses généraux russes dont il constatait chaque jour, soit la morgue, soit l'incapacité, rongeait son frein sous la tutelle de Saint- Pétersbourg : une tutelle d'autant plus maladroite qu elle s'imposait de loin, comme dans tous les protectorats, à coups de télégrammes et sans connaissance précise de la situation réelle.
Vis-à-vis de la Russie sa position était devenue au moins aussi dilïicile que vis-à-vis de la Bulgarie. Impopulaire à Sophia, il était loin à Saint-Pétersbourg de rester persona grata comme au temps d'Alexandre II ; le nouveau tzar Alexandre III, son impérial cousin, lui tenait rigueur de quelques plaisanteries, faites jadis sur son attitude peu belliqueuse pendant la guerre turco-russe de 1877. Quand il protestait contre les «( pions y russes qu'on lui avait imposés comme ministres, il n'avait aucun succès. En 1883, les relations étaient telles entre Battenberg et les Russes qu'un coup d'État devenait inévitable de part ou d'autre. Si le prince ne voulait être reconduit à la frontière, il fallait qu'il y expédiât ses ministres. Il eut alors l'énergie de
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choisir la seconde solution, fît un coup d'État inverse du premier, par lequel il rétablit la constitution de 1879, et, ne gardant qu'un seul ministre russe, le ministre de la Guerre, dont il ne pouvait se débarrasser sans rupture ouverte, appela un ministère libéral, ou plutôt, au début, un ministère de coalition bulgare sous la présidence de Karavélof, ce demi-anarchiste à tète de conspirateur que, quelques mois auparavant, traquait de tous côtés sa police.
Cela se passait en 1883; le pays était libre depuis cinq ans et, comme il arrive fréquemment après ces brusques changements de fortune, la Bulgarie avait quelque peine à prendre un équilibre, qu'elle devait mettre encore sept ou huit ans à atteindre. C'était comme une vieille demeure hermétiquement close depuis des siècles, où l'on aurait soudain à la fois ouvert toutes les fenêtres et où les vents opposés faisaient rage au détriment des objets fragiles et des papiers.
Le ministère libéral dura de 1883 à 1885. La manœuvre était difficile de toutes façons, au dehors et au dedans. Au dehors, il s'agissait de faire à ce nouveau venu, que tout le monde ne regardait pas d'un bon œil, sa place normale dans le système compliqué des peuples européens. Dépendante en apparence de la Russie, la Bulgarie souffrait d'être en froid avec elle et de ne pas trouver de ce côté la protection sur laquelle elle aurait dû compter. Vis-à-vis du Turc on était à l'aigre. Officiellement, pour la diplomatie européenne, le prince de Bulgarie, chargé seulement de la Bulgarie du Nord, restait le vassal de la Porte, tandis qu'un gouverneur turc de Philippopoli continuait à régir, bien qu'avec une administration autonome et une sorte de contrôle russe, la Bulgarie du sud ou Roumélie Orientale. Il était bien évident pour tout le monde que cela ne pouvait pas durer. Un pays, qui a commencé à se
détacher un peu de la Turquie, est un fruit mûr tremblant au bout de la branche ; il ne faut qu'un souffle pour le jeter bas. Mais, en pareil cas, les diplomates cherchent toujours à espacer les concessions pour éviter qu'on ne leur en demande trop tôt de nouvelles, et les peuples, qui veulent obtenir leur émancipation complète et définitive, doivent franchir la série d'étapes successives, dont la Macédoine et la Crète nous offrent en ce moment les exemples, comme si on les forçait à remonter l'un après l'autre les cercles de l'enfer. La Russie elle-même, pour toutes sortes de raisons générales, n'était nullement pressée de voir se réaliser, non pas la grande Bulgarie comprenant la Macédoine, dont elle avait eu jadis l'initiative au traité de San Stefano, mais même la moins grande Bulgarie telle qu'elle existe aujourd'hui.
Les Bulgares, eux, avaient, on le conçoit, plus de hâte et, malgré tous les conseils de temporisation, cela éclata le 17 septembre 1885, sous la forme d'une révolution à Philippopoli ; la Bulgarie du Sud chassait les Turcs et se déclarait unie à la Bulgarie du Nord.
Dans ces conditions, que devait faire Battenberg : favoriser le mouvement ou faire semblant de s'y opposer? La seconde solution était évidemment trop contraire au désir général et eût équivalu à une démission. Il se dit avec raison qu'en certains cas la diplomatie est enchantée de se laisser forcer la main, comme ces directeurs d'institution qui disent aux mères de famille : « Ne me demandez pas des congés ou des faveurs que je serais obligé de refuser pour l'exemple; prenez-les sans me le dire. » Après avoir longtemps hésité, il se décida à approuver la révolution.
L'Europe qui, dans toute cette question d'Orient, garde depuis un siècle la même politique d'autruche, cachant sa tête derrière un arbre pour ne pas voir les problèmes et opposant à la clarté des faits ses rideaux