GUERRE DES SERBES ET DES BULGARES
des Balkans, un sujet d'effervescence. Un des enfants recevait un bonbon; tous les autres criaient : « Moi aussi! ». Grecs, Serbes, Roumains demandaient à la fois une compensation, C'est alors que les Roumains, sans crier gare, sans déclaration de guerre, rectifièrent d'office leur frontière autour de Silistria. Les Serbes, se croyant sûrs d'être suivis par les Autrichiens, sûrs en tous cas de battre les Bulgares, passèrent la frontière le 14 novembre et marchèrent sur Sophia.
Je ne raconte pas ici l'histoire stratégique de la campagne. Il suffît d'en rappeler les phases principales. Entrant en Bulgarie par surprise, suivant la ligne de chemin de fer actuelle et par la frontière de Tzaribrod, les Serbes n'avaient en face d'eux que quelques troupes insignifiantes, à peine 2 000 hommes rassemblés à la hâte. Pourtant le capitaine Popof résista bravement, d'abord à Tzaribrod, puis à Slivnitza. A Sophia, tout le monde s'inquiétait fort et craignait l'approche immédiate de l'ennemi. Les troupes bulgares étaient loin, à l'autre bout du pays ; on pouvait les croire désemparées par le brusque rappel de tout le gros état-major reparti en Russie; en tous cas, on n'espérait pas les voir arriver à temps. Mais les Bulgares montrèrent alors toutes leurs qualités militaires; et, quant au manque de vieux officiers supérieurs, on a pu voir souvent, à commencer par 89, que c'était au fond une supériorité de s'en passer. Traversant le pays à marches forcées, les troupes arrivèrent dès le 19 novembre, et, du coup, sous le commandement de Benderef, chassèrent le s Serbes en enlevant le col de Dragoman. Aussitôt l'armée bulgare prit l'offensive; bientôt elle était à Pirot; elle allait arriver à Nisch, puis à Belgrade ; rien ne pouvait plus l'arrêter, quand l'Autriche déclara qu'elle prenait la Serbie sous sa protection et, à la fureur bien justifiée des vainqueurs, arrêta net la campagne.
La guerre était finie ; la Bulgarie n'avait pu retirer de la Serbie aucun accroissement territorial, pas même une indemnité de guerre; mais les deux Bulgaries restaient unies, les chancelleries fermant les yeux sur le fait accompli et c'était, en somme, le principal. Le pays n'avait plus, ce semble, qu'à se mettre résolument au travail, comme il a su le faire depuis et à établir l'organisation qui lui manquait.
Alors commença, au contraire, la période la plus trouble de l'histoire bulgare contemporaine : une période de coups d'État, de révolutions, de pronunciamentos, de réactions et de proscriptions, où Ton put douter un moment de l'avenir du malheureux pays.
Histoire très compliquée pour des étrangers, qui ne l'ont pas suivie de près, par les évolutions de certains des principaux chefs, par les intrigues de la Russie et de l'Autriche, par les dissentiments successifs entre anciens alliés qui, tour à tour, cherchent à se supprimer l'un l'autre (comme on a pu le voir pendant toute l'histoire de notre Révolution française) et que caractérise surtout, dans l'ensemble, la lutte entre Stamboulof et Karavélof, avec la victoire finale du premier.
Il faut, pour se représenter un peu cette lutte, essayer un rapprochement, si inexact qu'il puisse être, avec nos politiques français.
Karavélof, c'était un peu, si je ne me trompe, ce que nous appellerions la « vieille barbe de 48, le Blanqui que nous avons connu en 1871, le Ranc, le Reclus, l'homme à longs cheveux et à barbe broussailleuse, intelligent, remuant, très « bulgare », le conspirateur d'avant-garde longtemps poursuivi, traqué, habitué à fomenter des insurrections et à maudire le pouvoir, tout étonné un jour et un peu embarrassé d'avoir à l'occuper lui-même. Ami de Stamboulof, il avait contribué jadis à sa fortune politique.
Stamboulof m'apparaît un tout autre homme, bien
STAMBOULOF. 383
qu'assez malaisément on le dégage de la légende. Né à Tirnovo, qui en a gardé une auréole, puis élevé au séminaire bulgare d'Ode§Lsa, il avait été fortement mêlé à la grande insurrection de 1876, qui fut si cruellement réprimée par les Turcs et qui, par ces atrocités mêmes, dont le monde civilisé finit par s'émouvoir, hâta l'heure de la délivrance. Lieutenant de Karavélof, dont il devait rester longtemps l'agent électoral, il avait alors acquis une grande popularité en se mêlant aux paysans, vêtu comme eux et vivant de leur vie. Plus tard, son rôle fut un peu effacé pendant les premières années du gouvernement bulgare, bien que Karavélof l'eût fait nommer président de la Chambre; mais, après la guerre serbe, il reparut en pleine lumière, allié à tous les hommes de la Bulgarie du Sud, à ce qu'on appelait le parti rouméliote, aux Stransky, Nicolaïef, Moutkourof, Stoianof, Panitza, etc., dont la position s'était trouvée singulièrement grandie par la révolution de Philippopoli.
Ce Stamboulof était, d'après ses portraits, un petit homme trapu, brun, la tête arrondie et grosse, les traits accentués, les yeux rapprochés et mauvais, les lèvres . lippues, les pommettes fortes, une tête d'instituteur paysan qui serait un « mauvais bougre », une physionomie peu sympathique, un brutal, un « gars à poigne », dont les amis mêmes reconnaissent que la manière fut rude, mais dont ils considèrent que le rôle a été historiquement nécessaire pour remettre vigoureusement sur sa voie un pays secoué par les soubresauts hors des rails et menacé de verser dans le fossé au premier tournant.
Au début, il se posa en « antiboulangiste », maintien de l'ordre et défenseur du prince de Battenberg contre une armée de pronunciamento. Battenberg avait, en effet, conquis quelque popularité auprès des Rouméliotes en favorisant la révolution de PhilippoQoli« À^\
384 LA BULGARIE D'HIER ET DE DEHiAIN.
contraire, le parti militaire le détestait et ne songeait, avec l'appui plus ou moins ouvert de la Russie, qu'à le détrôner.
Cette hostilité des officiers datait de loin. En Bulgarie comme ailleurs, les officiers sympathisent volontiers avec la réaction; ils aiment les gouvernements forts, qui savent imposer silence aux bavards du Parlement. De plus, la majorité d'entre eux avait été formée en Russie, choisie par des généraux russes, gouvernée par des ministres de la Guerre russes; malgré la jalousie naturelle des officiers bulgares contre leurs collègues russes, qui venaient leur dérober les meilleures places, l'armée présentait donc tout naturellement des éléments russes et conservateurs, avec lesquels Battenberg s'était brouillé en appelant le ministère libéral de 1883. La conduite du prince pendant la guerre n'avait pas amélioré les choses. Quand les Serbes entrèrent en Bulgarie, le prince était à Philippopoli, où la situation politique et la perspective d'une guerre avec la Turquie nécessitaient évidemment sa présence. A la nouvelle de l'invasion, il repartit aussitôt pour Sophia et, comme le chemin de fer n'existait pas encore, dut faire le trajet longuement par la montagne. Arrivé tard à Sophia, il se mit à la tète de l'armée; mais une malochance voulut qu'il fût retourné à Sophia le jour où la bataille s'engagea et où les Serbes furent battus. Quand il revint sur la frontière, il n'y avait plus rien à faire qu'à coucher, ce qu'il fit, dans la maison que venait de quitter en fuyant le roi Milan. Son prestige militaire n'y gagna pas, et lui-même en garda rancune à Benderef, qui s'était permis de vaincre sans lui; plus tard, les Bulgares lui en voulurent à lui-même, bien à tort, de l'intervention autrichienne. Quand on vit qu'il tenait ' en une demi-disgrâce les officiers trop heureux de la guerre, le mécontentement militaire prit donc vite des