‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 153 sur 198 · LA DICTATURE DE STAMBOULOF · texte numérisé non relu

LA DICTATURE DE STAMBOULOF

Karavélof) qu'il renonçait momentanément à faire fusiller.

Le premier soin des régents, réunis dans une chambre de « l'Hôtel de Bulgarie » (celui même où ont pu loger tous les étrangers qui se sont arrêtés à Sophia), fut d'expédier les Russes au dehors et de commencer, contre eux et leurs amis les russophiles, une campagne acharnée, en s'appuyant sur l'Angleterre et surtout sur l'Autriche, dont l'influence en Bulgarie s'est beaucoup accrue à cette époque. Ainsi que je l'ai déjà dit, je ne voudrais pas sembler approuver en quoi que ce soit des procédés politiques qui, à l'époque, ont justement soulevé en Europe une indignation générale; il n'en est pas moins vrai que la Bulgarie avait, à ce moment, besoin d'un vigoureux coup de barre pour devenir réellement indépendante et que Stamboulof a peut-être contribué à le lui imprimer. Il y a certaines heures de la vie des peuples où le besoin se fait sentir d'un homme politique qui retrousse ses manches et entre à coups de fouet dans le chenil; cela calme les aboiements pour quelque temps et permet aux travailleurs de se remettre à la besogne sans être assourdis ou mordus. Ce valet de chiens vigoureux et sans scrupules, on le désapprouve, d'ailleurs, avec raison ; même, quand sa tâche est accomplie, on le supprime, au soulagement général; il est alors voué à l'exécration, jusqu'au jour où, ne se rappelant plus très bien ce qu'il a fait, mais gardant le souvenir d'un service rendu, on lui élève des statues.

Stamboulof, en chef de parti démocrate, savait qu'il faut gouverner par le suffrage universel, mais qu'il est toujours des moyens de le conduire. Pour se faire donner un blanc-seing sous la forme d'un prince à sa dévotio)!, il convoqua l'assemblée de Tirnovo et eut ppin de la remplir de ses partisaixa. LiaWXXei ^Çi^V^x^^

fut d'une certaine vivacité ; la candidature officielle . avait lieu à coups de matraque ; on assommait, à Sophia, de pauvres paysans, des « peaux de mouton » qui, dans Tignorance de leur âme, se trompant de date, avaient acclamé le consul de Russie, tandis qu*à Doubnitza une émeute sanglante égorgeait le préfet de Stamboulof. Le régent eut la grande majorité qu'il lui plaisait d'avoir et l'assemblée à sa dévotion, réunie dans la ville sainte de Tirnovo, commença à chercher un souverain pour lui offrir sur un plat d'argent la principauté : ce qui, vu les circonstances, présentait des difficultés, en pareil cas inaccoutumées.

Enfin on crut avoir trouvé et, au hasard, on élut le prince Waldemar de Danemark, que personne ne connaissait. Stamboulof, sans attendre la réponse de Copenhague, se fît aussitôt confirmer ses pouvoirs par l'Assemblée et la congédia. Un peu après, la réponse arriva : c'était un refus. Waldemar ne voulant pas régner sous Stamboulof et pour lui, la situation devenait embarrassante pour celui-ci. Il fallut organiser la terreur pour maintenir l'ordre. Mais, à mesure que le temps se passait, le régent était obligé de donner une forme de plus en plus vive à son énergie. Arrestations en masse, lois de suspects, menaces, exécutions arbitraires amenèrent, le 19 février 1887, un retour offensif du parti militaire ; il y eut à Routschouk une révolte, dirigée par quelques-uns des plus brillants officiers de la guerre serbe : Ouzounof, Panof, etc. Stamboulof, étant resté le maître, fit fusiller les chefs, emprisonner Karavélof et frapper à coups de fouet jusqu'à l'évanouissement le vieillard mis à nu, par deux gendarmes que commandait son exécuteur des hautes œuvres, le trop fameux major Panitza.

Un curieux type de condottiere que ce Panitza, dont la réputation s'était faite sous l'occupation turque en réussissant à passer dea loxvd% a.vix conjurés de

Giourgevo à Routschouk à la barbe des douaniers et des soldats, devinez comment? dans le cercueil d'un camarade. Après s'en être servi, Stamboulof devait finir par le trouver gênant et, au bout de quelque temps, le faire à son tour fusiller.

Enfin Stoïlof, expédié en mission européenne, découvrit le prince rêvé, et il faut avouer qu'il eut la main heureuse.

Le prince Ferdinand de Saxe-Gobourg, fils de la princesse Clémentine, petit-fils de Louis- Philippe, qui gouverne la Bulgarie depuis bientôt vingt ans, était, lorsqu'il fut élu prince, en juillet 1887, un jeune grand seigneur, très riche, de belle prestance, apparenté à tous les rois d'Europe, et qui eût pu aisément se laisser tenter par l'opulente et commode oisiveté dans laquelle il ne tenait qu'à lui de vivre. Passer de Vienne à Sophia, quitter le palais Cobourg ou le château d'Ebenthal pour cette pauvre capitale encore à moitié turque ; laisser ses livres ou ses collections pour aller se jeter en pleine bagarre, au milieu des intrigues de la Russie, des partis bulgares ; prendre, pour commencer, sa part de l'exécration à laquelle se vouait Stamboulof; s'exposer enfin, [après quelques mois de règne, à être misérablement congédié comme ce pauvre Battenberg, ou peut-être même assassiné par quelque conspirateur plus violent, n'avait, il faut bien l'avouer, rien de très séduisant. L'ambition même, sous sa forme vulgaire, ne pouvait peser que faiblement dans la balance ; car être prince de Bulgarie en 1887 ne représentait en aucune façon ce qu'est devenue aujourd'hui la même souveraineté par l'habileté du prince lui-même. Le prince Waldemar de Danemark avait sans doute éprouvé tout cela en refusant; le prince Ferdinand, au contraire, — un peu, dit-on, sur les conseils de sa mère, la princesse Glémentine, qui voulait son fils actif et utile — eut^ lui.

le courage d'accepter, non sans avoir éprouvé d'abord, il faut le dire, quelques hésitations.

Avec le prince Ferdinand, c'était décidément le changement de front qui s'accentuait dans la politique bulgare. Après avoir regardé vers la Russie, le pays se tournait vers l'Autriche, en attendant que, grandi et parvenu à maturité, il se dégageât de toute sujétion vis-à-vis de voisins trop proches pour ne pas être un peu encombrants et se tournât vers des amis plus lointains, par conséquent plus manifestement désintéressés, tels que la France, en essayant (ce qui est la tendance actuelle et la plus logique en somme) de constituer l'union des peuples balkaniques. Ce sont ces dernières évolutions de la Bulgarie qu'il me reste à raconter, en rappelant sommairement les événements les plus récents.

Quand le prince Ferdinand monta sur le trône, sa situation était très difficile et pénible. Elle était celle, qui se présente si souvent, même dans les monarchies absolues, d'un souverain en désaccord avec son ministre et forcé de le supporter, de l'endurer pour l'user.

Ce premier ministre était un terrible homme et Louis XIII avec Richelieu, Louis XIV avec Mazarin, Guillaume II avec Bismarck n'ont pas eu la tâche aussi lourde qu'elle dut être pour ce jeune prince, arrivé brusquement d'Occident dans ce milieu troublé. D'après ce que l'on peut deviner de son caractère, j'imagine qu'il dut éprouver de singulières révoltes intérieures en se voyant solidarisé par l'opinion avec cet implacable ministre. Tout cela est bien loin et peut-être serait-il inutile de réveiller ces souvenirs si cette Bulgarie d'hier, dont, malgré tout, l'image est ' restée au fond des esprits occidentaux, ne faisait pas valoir 'par le contraste la Bulgarie calme, laborieuse, paisible et prospère d'aujourd'hui.

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