LES PREMIERS TZARS BULGARES
dans l'histoire, au pont de Montereau comme sur le Bosphore, essaya d'en profiter pour le faire assassiner. Krum, blessé et furieux, parvint à regagner son camp, puis battit en retraite, brûlant tout sur son passage, pilla Andrinople, la seconde ville de l'Empire, et rentra en Bulgarie avec 20 000 captifs.
Sous les successeurs de Krum, la lutte se poursuit et, en même temps, l'évolution du Bulgare vers la civilisation s'accentue. La phase capitale de cette transformation, marquée comme partout par la conversion au christianisme, eut lieu sous le règne de Boris ou Mikhail, troisième successeur de Krum (843-888). On avait employé, pour séduire Boris, tous les moyens habituels en pareil cas. D'abord la peur de l'enfer et du diable, à laquelle le barbare était déjà tout préparé par son fétichisme et les incantations de ses sorciers. On dit qu'une peinture du jugement dernier, apportée par un moine prisonnier, Théodore Kupharas, avait commencé à impressionner le prince. Puis ce fut le marchandage si naturel à des hommes, pour lesquels la religion ne pouvait manquer de ressembler d'abord à celle du Napolitain qui brise la statue du saint s'il n'a pas gagné à la loterie : « Si je suis vainqueur, je me convertirai » disaient Constantin ou Clovis. Boris, lui, promit à sa sœur qui, prisonnière à Byzance, était devenue chrétienne, de se faire baptiser si une grande famine cessait. La famine fut apaisée et le roi, en se faisant baptiser, prit le nom de Mikhail. Comme chez nos Mérovingiens, cela ne transforma pas du jour au lendemain ses mœurs, et Boris, ou Mikhail, montra une façon particulière d'entendre le christianisme. Une fois converti, il avait voulu convertir tout le monde autour de lui. Son fils aîné ayant résisté, il lui fit crever les yeux pour mettre à sa place son fils cadet Wladimir (888-892), et un peu plus tard, se retira dans un cloître, où il mérita, paraît-il, le nom de saint.
Les Bulgares christianisés n'en restaient pas moins redoutables pour Byzance ; mais ce n'étaient plus des sauvages, ils commençaient à étaler un luxe tout byzantin; le costume de leurs tzars, que représentent d'anciennes miniatures, était comparable, pour l'éclat, à celui des basileis ^; leurs nobles féodaux, ou boliades, s'alliaient, comme leurs princes, aux grandes familles de Byzance ; les rapports de tous genres étaient fréquents d'une cour à l'autre; les boliades bulgares commençaient à aller chercher l'éducation hellénique. Tel, Siméon (892-927), que l'on appelait le demi-grec : ce qui ne l'empêcha pas de ramener deux fois son armée sous les murs de Constantinople, où il étonna par son luxe Romain Lécapène. La querelle entre le& deux souverains avait commencé par quelque taxe imposée aux marchandises bulgares. Siméon irrité se jeta sur hi Macédoine, battit les soldats de Léon le Sage et, leur faisant couper le nez, dit Léon Grammaticus, les renvoya ainsi à l'empereur. Léon alors appela à son secours d'autres barbares plus récemment arrivés de Sibérie, les Hunugares, qui ont fait depuis lors souche de Hongrois et qui, vers 900, venaient d'occuper la rive gauche du Danube, en Transylvanie. Entre les Hunugares et les Byzantins, Siméon fut un moment désemparé, puis se ressaisit et triompha.
Une seconde fois en 919, les Byzantins, sans doute par des raisons sonnantes, le détournèrent contre les Croates qui l'écrasèrent et le tzar bulgare mourut de douleur (27 mai 927).
L'avènement de son successeur Petar ou Pierre /«•* (927-968) marqua une période d'accalmie dans cette lutte de Byzance contre les Bulgares, qui durait déjà depuis près d'un siècle.
1. Voir ScHLUMBERGBR, Nicèphore Phocas,\es ligures des pages 341, 551 et 555.
A ce moment, la Bulgarie, très étendue, occupait tout le pays au sud du Danube jusqu^à une ligne allant de Bourgas à Andrinople et Mogléna, sans atteindre la mer Egée; à l'ouest, elle englobait le pays des lacs de Macédoine. Au nord du Danube, elle avait deux rudes voisins, contre lesquels Byzance, moyennant tribut, se faisait défendre par elle : les Hongrois dans la Hongrie actuelle ^ ; les Petchénègues dans la Roumanie, la Transylvanie et la Podolie. Plus loin venait, vers le Dnieper, le grand royaume des Russ ou Ross de Kiew.
Les Bulgares étant eux-mêmes dès lors tout à fait slavisés, la puissance slave avait une extension considérable, couvrant toute la péninsule balkanique, s'étendant même jusqu'au Péloponèse, qui s'appelait déjà de son nom slave la Morée. Au delà de la Bulgarie, la Croatie, la Serbie, la Dalmatie, étaient presque entièrement slaves. L'empire byzantin n'occupait donc guère plus de place en Europe que la Turquie aujourd'hui. Les conquêtes russes, que je vais raconter, devaient encore accentuer cet état de chose et rendre la situation de Byzance plus précaire; à la fin du x« siècle, il était grand temps pour l'hellénisme que des empereurs énergiques, Nicéphore Phocas, Jean Tzimiscès et Basile 11^ fissent reculer ces envahisseurs ; sans quoi le xi® siècle aurait peut-être vu déjà, ce qui eût pu amener un singulier changement dans toute l'histoire universelle, les Slaves maîtres de Constantinople.
Pierre Je»" avait épousé une princesse byzantine et la chancellerie de Byzance lui avait, à cette occasion,
1. 11 est à noter que^ dans la langue courante des chroniqueurs byzantins^ ces Hongrois sont qualifiés de Turcs; c'est un indice, entre beaucoup d'autres^ de ces primitives parentés de races, auxquelles j'ai déjà fait allusion et qui, avec les différences d'évolution produites tard par la religion musulmane, bous semblent aujourd'hui si >res.
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