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LES BULGARES EN MACÉDOINE

d'Ochrida, Monastjr, Vodéna, qui fut le centre du gouvernement bulgare au moyen âge? La région d'Uskub, à la rigueur, ou celle de Pirot, quoique réputées bulgares, pourraient être l'objet d'un compromis avec les Serbes, comme celle qui prolonge directement la Thessalie servirait à satisfaire les Grecs; et l'on se résignerait encore à abandonner les Bulgares de la Bessarabie, ou ceux de la Roumanie au nord du Danube, quoiqu'on s'évertue fort, depuis quelque temps, à réveiller leur nationalité^; mais il faudrait encore que, du côté roumain, la reprise de la Dobroudja vint rendre aux Bulgares cette frontière du Danube, si évidemment naturelle.

C'est en vue d'un tel résultat que travaille (plus ou moins ouvertement suivant les cas) toute la politique bulgare. C'est pour cela que les Bulgares ont une armée solide et bien entraînée, à laquelle ils payent sans marchander des canons; c'est pour cela surtout que la propagande bulgare, aidée par la Russie, est, depuis trente ou quarante ans, tellement active, et par tous les moyens, en Macédoine.

J'ai déjà donné une idée de ce réveil bulgare qui a si vite transformé les Macédoniens. La propagande a commencé par l'église et par l'école. Grâce au vigoureux appui politique et financier, de la Russie, l'église bulgare est devenue indépendante de l'église grecque; des quantités d'hommes, qui avaient adopté le

1. La Bessarabie, que la Russie a prise et prétend à toute force russifier, est avant tout, terre roumaine; mais il existe pourtant, autour de Bolgrad, une colonie bulgare d'environ 100000 âmes, qui descend, paraît-il, d'émigrés venus de Bulgarie, soit pendant les guerres russo-turques du xvm« siècle, soit surtout en 1829. Depuis la guerre de 1878, la Hussie a essayé de noyer cet élément bulgare dans la masse en remplaçant les écoles bulgares par des écoles russes ; mais, aujourd'hui, cet élément bulgare se réveille à la faveur des mouvements révolutionnaires qui agitent tout le pays et réclame le rétablissement de ses écoles nationales.

costume, les mœurs, la langue des Grecs, ae sont rappelé soudain qu'ils étaient Bulgares, et des dtatricts entiers, sur la frontière de Bulgarie- ou Tom le pays d'Ochrida, ont été bulgarisés. Puis, dans ces dernières années, la propagande a pris, vis-à-vis des réfractaires, une forme plus énergique et plus comminatoire; les bandes bulgares B*y sont organisées sons des chefs énergiques comme ce Deltchef qui mourut en 1903, ce Damian Grouef tué en janvier 1907, et tant d'autres; elles ont entretenu, dans les pays restés turcs, cet état de trouble, d'anarchie, d'insécurité qui réveillé seul l'indifférence chronique de l'Europe et lui ri^pelle parfois la nécessité, l'urgence, d'attribuer à quelqu'un des pays chrétiens une région où les Turcs sont impuissants à maintenir l'ordre.

On sait la suite. En face des efiforts bulgares, les Grecs, dont les prétentions, que je vais exposer, s'étendent sur les mêmes pays, ont, de leur côté, armé des bandes; ils ont uni leurs efforts à ceux du Sultan : ce qui, bien entendu, n'a pas contribué à maintenir la paix. Puis les Roumains ont inventé les Koutzovalaques pour avoir une occasion d'intervenir ; et les Serbes se sont démenés du côté d'Uskub, tandis que l'Autriche cheminait soutcrrainement et que l'Italie faisait des efforts plus ouverts par l'Albanie. La Bulgarie a acheté des canons, la Roumanie a acheté des canons, le Monténégro lui-même s'est occupé d'acheter des canons de montagne et de construire des forts ; la Grèce et la Serbie ont armé elles aussi et l'auraient fait davantage si leurs finances n'avaient pas été trop délabrées ; l'Albanie enfin s'est révoltée sans savoir au juste ni pour qui, ni même contre qui. Le désordre s'étendant, et les Turcs ne connaissant d'autre moyen pour y remédier que les massacres, on a vu alors, en 1901 , des consuls fusillés à Mitrovitza et à Monastir, les chrétiens terrorisés de tous côtés; puis des tentatives

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forcément illusoires ont été faites pour organiser une gendarmerie et une commission financière. La Turquie, sous le protectorat de l'Allemagne, a opposé sa force d'inertie habituelle et les choses, au bout de quatre ans, en sont, malgré l'optimisme des rapports officiels, à peu près exactement au même point.

Aux prétentions bulgares, que j'ai commencé par résumer, s'opposent les prétentions grecques. Tous les Grecs se reportent, avec plus ou moins d'opportunisme dans la forme, vers l'empire de Byzance; tous rêvent de le reconstituer intégralement et tous, avec un patriotisme qu'on peut trouver parfois un peu exubérant, mais qui n'en est pas moins sincère, sont prêts à sacrifier beaucoup à cette « grande idée ». En leur faveur parlent les souvenirs historiques, que d'autres peuples peuvent invoquer aussi, mais qui, lorsqu'il s'agit des Grecs, sont particulièrement bien assis et trouvent plus d'écho en nous parce qu'ils s'appuient, non sur quelque invasion barbare momentanée, mais sur des siècles de possession glorieuse. L'Orient, c'est « le monde grec antique », et, dans toute l'histoire moderne de la Grèce, ce passé a joué un rôle prédominant, grâce auquel la petite Grèce a pu, favorisée par l'Europe, d'abord se reconstituer, puis grandir malgré ses erreurs et même ses défaites.

J'ai rappelé, en commençant ce livre, toutes mes sympathies philhellènes et je n'ai rien à en répudier, me sentant avec les Hellènes une communauté de race qui n'existe pas pour nos alliés politiques les slaves et qui me rend indulgent même pour les défauts des Athéniens, parce que nous les connaissons tous trop bien, ces défauts, comme étant aussi à l'occasion ceux du peuple français. On dit que les Grecs actuels ne sont pas les descendants des Grecs antiques, qu ils ont été recouverts et corrompus par des alluvions de peuples victorieux, de peuples slaves; et, c^iû'ïs^ •îw%'î»^i-

curieuse, ce sont des slaves qui leur reprochent le plus cette sorte de dégénérescence. Sans entrer dans de laborieuses discussions ethnographiques, il n'est pas besoin de fouiller beaucoup l'histoire pour retrouver, chez les Grecs de l'antiquité, la plupart des travers et des vices que l'on reproche à leurs successeurs ; cela ne les a pas empêchés de léguer à l'humanité son plus précieux patrimoine dans le domaine de l'art et de la pensée. Mais, si nous restons dans la contingence brutale des faits, il est certain que ces défauts des Grecs, traditionnels ou non, hérités ou non du passé, se sont montrés jusqu'ici incompatibles avec le développement normal d'un Etat moderne. Les pauvres Grecs n'ont su avoir ni finances, ni armée, ni (ce qui est la cause de tout le reste) ordre politique régulier. Cela ne les empêche pas de soutenir en paroles la « grande idée » ; mais cela leur laisse, dans la pratique, fort peu d'espoir de la réaliser. Qu'ils soient ou non forcés de restreindre leurs ambitions macédoniennes, il leur restera toujours leur vrai domaine, qui est la mer Egée avec ses côtes prospères et ses îles lumineuses. Mais, en se bornant aux faits précis et brutaux, il est impossible de méconnaître le recul de l'hellénisme dans l'ancien empire byzantin, quand bien même on le regretterait.

Sans remonter à des temps anciens, cela s'est produit d'abord en Roumanie; puis le mal a gagné la Bulgarie; aujourd'hui il s'étend à la Macédoine : l'expansion grecque se faisant d'ailleurs d'un autre côté vers les pays maritimes plus riches, plus policés, plus ouverts au commerce, de l'Asie-mineure ou de l'Egypte.

La lioumanie, par exemple, a été, pendant tout le xviiie siècle, un fief grec et j'ai ,déjà fait allusion à ce gouvernement du Phanar, qui a laissé de si tristes souvenirs, à cette exploitation du pays par les riches

LES AMBITIONS ROUMAINES. ^dl

négociants grecs dû Phanar de Constantinople, auxquels le sultan l'avait livré. Aujourd'hui l'élément hellénique est absolument insignifiant en Roumanie : tout au plus une dizaine de mille individus, qui savent d'ailleurs se faire leur place dans les affaires et la finance, où ils rivalisent avec les Juifs, par exemple dans l'exportation des céréales sur le Bas-Danube.

En Bulgarie, même phénomène. Il n'y a pas longtemps encore que les Hellènes pouvaient prétendre au gouvernement de la Rouinélie Orientale. Peu à peu leur nombre a diminué et ils se sont localisés dans quelques centres comme Philippopoli, Bazardjik, Bourgas, Pyrgos, Eléna, ou, vers le Rhodope, la ville de Sténimakho, qui est, parait-il, entièrenaent grecque. Encore en 1900, il y avait deux députés grecs au Parlement bulgare. L'acuité de la lutte à main armée, aujourd'hui engagée entre Grecs et Bulgares en Macédoine, n'est naturellement pas faite pour arrêter le mouvement de l'émigration.

Enfin en Macédoine, quelle que soit l'interprétation du phénomène, interprétation variable suivant la nationalité, il est parfaitement certain qu'il y a peu d'années encore tout le monde était grec ou se croyait tel, même des individus au nom entièrement slave, même des Bulgares ou des Bulgaridès. Les Bulgares ont su réveiller, chez ces frères hellénisés, le sentiment d'une nationalité perdue et déjà ceux qui se déclarent bulgares, ceux qui fréquentent l'école et l'église bulgare, sont, dans l'intérieur du pays, plus nombreux que les Grecs : ceux-ci gardant seulement une bande littorale, dont les statistiques font varier la largeur suivant leur origine.

La Roumanie, qui est, de tous les pays balkaniques, le plus riche, le plus industriel, le plus anciennement assis et peut-être, dès lors, (puisque aujourd'hui la valeur militaire se résoud en acVi^.ta ^e c.^"û.^t^^, ^^

mieux armé, est, elle aussi, mécontente de son lot et demande à l'agrandir; mais sauf dans la Dobroudja, ce n'est pas à la Bulgarie que se heurtent ses ambitions historiques, ses prétentions fondées sur des communautés de race. Entre la Bulgarie et la Roumanie, la frontière du Danube est, en effet, dans son ensemble, trop naturelle pour être changée. Dans Test seulement, puisqu'ils ont commencé à passer au sud du fleuve, les Roumains, n'ayant pas d'obstacle naturel à franchir, sont incités à poursuivre ; dii moment que les Russes leur ont déjà donné un morceau de la Dobroudja, terre bulgare, en échange de la Bessarabie, terre roumaine, pourquoi ne prendraient-ils pas aussi le reste? « Accessorium sequitur principale ». Et le port de Varna, avec une limite Routschouk- Varna, serait bien tentant. C'est pourquoi on a imaginé les Koutzo-valaques de Macédoine. Néanmoins, cette question-là n'est pas aiguë ; ce n'est pas ici une excitation de la faim, c'est seulement de la gourmandise. Au nord, au contraire, il est visible que la Roumanie n'a pas ses limites naturelles et, s'il ne s'agissait pas de si grands voisins, les revendications auraient pris, déjà depuis longtemps, une forme plus nette. Les traités ont donné à la Roumanie une forme en équerre qui, géographiquement, est anormale et qui, ethnographiquement, est contraire à la distribution des races. Ce sont des Roumains qui occupent le versant nord des Alpes de Transylvanie et ce sont aussi des Roumains qui dominent en Bukowine ou en Bessarabie, mélangés : dans le premier cas, avec des Ruthènes; dans le second, avec des Bulgares. L'Autriche-IIongrie s'est adjugé les deux premiers pays ; la Russie s'est concédé le dernier pour récompenser les Roumains de lui avoir apporté un sérieux concours dans la guerre turque et c'est alors qu'elle leur a jeté en échange un morceau de la Dobroudja. La Roumanie, inféodée à l'Autriche et dominée de trop haut par

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