LES AMBITIONS SERBES
l'énorme empire russe, ne dit rien; mais, de ce côté-là, les frontières actuelles ne semblent pas bien immuablement tracées et, quand on se livre au jeu inoffensif de remanier la carte, on peut spéculer sur des dislocations que les craquements incessants de ces grosses machines, mal construites avec des matériaux hétérogènes, font logiquement prévoir.
Peut-être ne sera-t-on pas très long à voir reparaître alors, dans le domaine des réalités, ce que les peuples intéressés, eux, n*ont pas oublié : c'est à savoir un royaume de Hongrie tout à fait indépendant de l'Autriche; une Bohème et une Croatie soustraites à l'un comme à l'autre ; une Pologne, une Finlande, une petite Russie, qui n'obéiront plus directement aux tzars de Saint-Pétersbourg, etc.. Quand des composés chimiques entrent en dissolution, il risque toujours de se produire, entre leurs molécules juxtaposées, des combinaisons nouvelles.
A l'ouest de la Bulgarie, nous devons encore compter la Serbie, pour le moment assagie par un heureux changement de dynastie et revenue à des velléités trop fugitives d'alliance avec les Bulgares, en secouant le joug de l'Autriche. Là on n'oublie pas sans doute les anciennes ambitions, mais on se borne à les laisser couver sous la cendre. Pour les Serbes, il s'agit de reconstituer le royaume du grand Douchan, c'est-àdire d'ajouter à la Serbie actuelle la Vieille-Serbie (leni-bazar, Diakova, etc.) restée aux Turcs, la Bosnie et l'Herzégovine.
Tandis que les Bulgares considèrent la province de Pirot comme leur, les Serbes se voient, en outre, des droits historiques jusqu'à la ligne nord-sud Vidin- Kôstendil au delà de la frontière bulgare.
Si nous poussons plus loin, nous rencontrons l'Autriche. Celle-ci, qui envisage la Serbie comme son annexe économique, comme une sorte de pays de pro-
tectorat, se ferait volontiers adjuger quelque morceau de ces mêmes provinces turques déjà revendiquées par la Serbie, comme elle a déjà pris, dans les mêmes conditions et sans coup férir, la Bosnie et l'Herzégovine. Un sourd travail de préparation l'achemine lentement dans la direction d'Uskub et de Monastîr.
Puis, c'est encore le Monténégro, presque entièrement bloqué du côté de la mer par l'Autriche et qui, ne pouvant réclamer de suite son domaine si évidemment naturel de Gattaro, voudrait du moins s'étendre vers l'Albanie. Ici, à la protection fidèle du tzar s'ajoute aujourd'hui la parenté italienne, combinée avec l'irrédentisme de Trieste et avec les ambitions italiennes très manifestes du côté de l'Albanie. Cette Adriatique, qui fut jadis une mer latine, comme la mer Egée fut une mer grecque, et dont les Italiens n'occupent plus qu'une rive, il s'agit, pour ceux-ci, de la reconquérir; il faut reprendre à l'Autriche Trieste, comme on lui a repris déjà la Vénétie et la Lombardie. Et comment l'Italie ne songerait-elle pas aussi à ce pays d'Albanie, qu'un étroit canal sépare à peine de l'Apulie, à ce pays de Durazzo, l'antique Dyrrhachium, jadis relié à Brindisi par le mouvement constant des fonctionnaires, des commerçants, des soldats romains, partant pour la Grèce et l'Orient ou en revenant : un passage qui fut, pour l'antiquité, l'équivalent de ce qu'est aujourd'hui, pour des Anglais, celui de Douvres à Calais?
Aussi l'on signale chaque jour les progrès des Italiens en Albanie et au Monténégro, traduits par des échanges commerciaux, par des lignes de navigation, par des influences politiques. Des services de bateaux italiens vont maintenant chercher les produits de ces deux pays; des vapeurs italiens traversent déjà le lac de Scutari, d'Albanie en Monténégro, de Scutari à Virbazar, établissant ainsi la jonction avec Cettinjé et