‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 183 sur 198 · L INTEGRITE DE LA TURQUIE · texte numérisé non relu

L INTEGRITE DE LA TURQUIE

l'on va commencer la ligne de chemin de fer monténégrine du port d'Antivari à Virbazar, qui desservira à la fois Scutariet Cettinjé. Réciproquement, les Albanais ont des colonies en Italie, surtout en Sicile, et le trop fameux ministre Crispi était un Albanais authentique (baptisé orthodoxe et non catholique) : ce qui peut aider à comprendre son caractère.

Quand on arrive de ce côté, il ne faut pas non plus oublier cette curieuse nation albanaise, qui a ellemême une telle individualité : ce pays resté si indépendant avec ses mœurs féodales, quoique fournissant au sultan ses gardes les plus sûrs et ses fonctionnaires les plus féroces; ce peuple, qui aurait peut-être déjà depuis longtemps repris sa liberté, s'il n'était devenu musulman. L'Albanais, c'est, si on le veut, le Suisse des Balkans : ce^Suisse qui servit loyalement l'aigle à deux têtes d'Autriche, commeles fleurs de lys de France, jusqu'au jour où il a repris pour lui ses lacs et ses montagnes.

On voit assez par ce rapide exposé (et ce n'est d'ailleurs rien apprendre à personne) que, dans cette marmite balkanique toujours en ébullition, les sorcières de Macbeth ont jeté d'innombrables éléments de haine, de meurtre et de guerre. Ce serait une illusion vraiment trop naïve d'imaginer que les choses resteront comme elles sont et l'on a bien le droit de chercher, soit comment elles devraient être en équité, soit comment la loi du glaive pourra les aménager.

Et pourtant, puisqu'il s'agit en somme de poursuivre ce partage progressif de la Turquie, qu'aucun congrès européen, aucun traité proclamant son intégrité n'a pu empêcher jusqu'ici, il est une solution première, dont rêvent les diplomaties parce qu'elle « leur éviterait tant d'embarras », une solution à laquelle on ne peut s'empêcher de penser soi-même d'abord, et qu'il convient par suite d'examiner, c'est de garder la Turquie

elle-même en la rendant habitable, en la revivifiant, en l'aménageant. Cette solution, je n'ai pas besoin de le dire, a d'abord pour elle ceux qui, en conservant la Turquie, se disposent à Fabsorber : c'est-à-dire avant tout, pour le moment, l'Allemagne qui trouverait charmant d'organiser la Turquie indépendante et protégée, âpeu près comme l'Angleterre a « organisé » l'Egypte et l'Inde, ou la France la Tunisie. De cette manière sans doute, qui paraît à peu près la seule suivant laquelle un pays musulman est aujourd'hui capable de vivre, on conserverait assez aisément une Turquie momifiée, à la façon d'un objet de vitrine dans un musée. Mais, comme cette solution aussi ouvertement proposée ne plairait peut-être pas à tout le monde, on a parlé parfois d'un contrôle européen : ce qui équivaut à une propriété laissée dans l'indivision entre héritiers non d'accord; c'est l'anarchie perpétuée ou c'est la mainmise par l'un d'eux. Il vaudrait assurément mieux que la Turquie pût vivre réellement indépendante et prendre la tournure d'un état européen et moderne. Est-ce possible? Le Turc est-il civilisable?...

Quand, d'un côté, l'on fréquente un peu le peuple turc et qu'on apprécie ses qualités, quand, de l'autre, on se reporte à la communauté d'origine qui existe au fond entre les Turcs et tant d'autres peuples chrétiens parfaitement européanisés, ne fût-ce que les Bulgares eux-mêmes, on est tenté de ne pas répondre négativement. On se demande, en effet, pourquoi cette nation seule serait aussi absolument réfractaire à tout progrès et Ton est conduit à imaginer une Turquie parlementaire telle qu'on a cru la voir apparaître avec Mourad V et Midhat-pacha, telle que les intrigues de palais semblent, seules, l'avoir empêchée de se réaliser. Mais n'y a-t-il eu réellement dans cet échec qu'un incident rcmédiable et le mal n'est-il pas plus profond?

La dilïiculté, pour ne pas dire l'impossibilité d'un

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