LE DROIT DES PEUPLES
certains cas, qu'il existe une justice immanente supérieure à la force.
Je ne critique nullement le diplomate qui, à des théories spéculatives plus ou moins fondées, répond froidement par ces mots habituels aux anglo-saxons en affaires : « no sentiment j» ou « je ne travaille pas pour ma santé » et j'essayerai bientôt d'examiner aussi la question dans cet ordre d'idées. Mais celui qui se contente de parler pour quelques amis lointains et dont la parole s'envole en vapeur insaisissable sans provoquer dans les chancelleries le moindre écho, a peut-être le droit de raisonner d'après des principes plus absolus, plus élevés, plus immuables, un peu plus en poète.
Quelle doit être la nationalité d'un peuple? La question ne me paraît pas douteuse quand ce peuple consulté répond à l'unanimité. Un peuple a le droit de choisir sa nationalité, comme un individu a le droit d'être libre. Ici déjà je suis arrêté par les positivistes, dont j'ai reconhu tout à l'heure par politesse la prépondérance légitime dans les affaires humaines. Bien vieux et singulièrement démodé, ce mot de liberté ; bien hérétique et entaché de réaction, ce droit attribué à l'individu. Traditionnalistes et socialistes, les de Bonald et les Jaurès sont d'accord pour me prêcher la discipline et me retenir sur cette pente fatale de l'individualisme, qui procède de l'égoïsme et mène à l'anarchie. « L'individu n'est rien, me disent-ils, la société est tout ; l'être doit se sacrifier au groupement dont il fait partie ; la volonté personnelle doit s'annihiler pour la force du groupement qui l'englobe ; et, par une conséquence fatale, puisque tout gouvernement procède de la force et toute discipline d'une oppression pesant sur les minorités, «t la raison du plus fort est toujours la meilleure »!... Vbs Victis : les peuples vaincus dans la lutte pour l^N\e,\^^ V^^c\^^^
les opprimés n'ont qu'à disparaître avec résignation pour l'intérêt supérieur de l'humanité. Simple phénomène de sélection naturelle ! Le loup de La Fontaine, Brennus jetant son glaive dans la balance, Darwin et Bismarck se trouvent d'accord avec les anciens législateurs de Sparte pour m'affîrmer qu'il faut immoler les débiles, soumettre les faibles aux puissants, discipliner les indépendants et que le bonheur général sera hnalement la somme de tous les malheurs particuliers.
Je laisse de côté ces théories transcendantes et j'admets que, lorsqu'un peuple veut être français, il a le droit d'être français; s'il veut être polonais, d'être polonais; grec, d'être grec; bulgare, d'être bulgare. Dans un cas comme celui de l'Alsace-Lorraine, de l'Irlande, de la Hongrie, de la Pologne, pas d'hésitation, puisque la réponse du peuple consulté est unanime. La Norvège et la Suède n'avaient qu'à divorcer amiablement puisque l'union déplaisait à l'une des nations tout entière. Les Grecs, les Serbes, les Bulgares usaient du droit le plus élémentaire quand ils se sont soulevés contre les Turcs. Mais la solution, si nette en cas d'unanimité, devient trouble quand il s'agit d'un pays où le mélange de toutes les races incompatibles et hostiles résulte de leur superposition dans une série d'invasions et de conquêtes, accomplies pendant de longs siècles d'histoire.
Sur un seul point, les Macédoniens sont d'acoord : pour ne pas rester Turcs.
Mais cela fait, si, éliminant par la pensée cefélément turc, que maintiennent encore quelque temps les combinaisons diplomatiques, on laissait les Macédoniens libres de choisir leur pays, que sauraient-ils faire, sinon se dévorer entre eux? C'est un peu ce qui se produit déjà en présence de l'anarchie ottomane : bandes grecques, bulgares et serbes rivalisent d'atrocités et s'entretuent.