‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 19 sur 198 · LES RUSSES ASSIEGES DANS SILISTRIA · texte numérisé non relu

LES RUSSES ASSIEGES DANS SILISTRIA

aimant le plaisir et le luxe, très arménien, très raffiné, avec son armure dorée, ses bottines de pourpre, sous sesbannières flottantes de soie brodée d'or ; de l'autre, le Russe Sviatoslav, aux sourcils épais, à la barbe rare, aux épaisses et immenses moustaches tombantes, presque chauve sauf, sur chaque tempe, une boucle de cheveux en signe de la noblesse de son rang, les yeux bleus clairs et perçants, avec sa seule boucle d'oreille ornée d'une escarboucle entre deux perles, et son costume tout blanc pareil à celui de ses compagnons.

La nuit, les Russes pleuraient leurs morts avec d'effroyables rugissements, ou les brûlaient sur des bûchers monstres, ajoutant à leurs cadavres, pour satisfaire les dieux, quelques prisonniers byzantins ou bulgares égorgés. Ou bien, sur l'avis de leurs devins,, ils étouffaient des enfants qu'on jetait dans le Danube ; après quoi on y lançait des coqs après eux.

Le siège fut long et difficile; il fallut le transformer en blocus, employer à battre les murs tout l'arsenal des machines de guerre antiques, balistes et catapultes. Les Russes se défendaient avec désespoir; persuadés qu'un homme tué dans une bataille devenait, dans l'autre monde, l'esclave de son vainqueur, ils préféraient, pour éviter un tel sort, se jeter sur leur propre épée. Des amazones, comparables aux skjôldmôr Scandinaves, luttaient à leurs côtés. Il y eut des épisodes homériques lainsice duel aux allures légendaires entre deux chefs venus des deux extrémités du monde pour prendre part à une lutte qui ne les intéressait ni l'un ni l'autre, le chef arabe Anémas, fis de l'émir de Crète, combattant le géant northmann Icmor, allié aux Russes et tranchant sa tête pour la clouer en terre de son épée; puis, tel Hector châtié par Achille d'avoir tué Patrocle, Anémas à son tour tué par Sviatoslav.

Enfin, dans une dernière bataille intervint miracu-

leusement le mégalomartyr saint Théodore Stratilate, le beau cavalier céleste, dont on voyait resplendir l'image sur les bannières byzantines. Au dire d'une vieille nonne, c'était la Vierge elle-même, la grande Théotokos, qui était venue le chercher dans le ciel au milieu d'une étincelante escorte de saints semblables à des flammes vivantes; saint Théodore combattit avec les Byzantins, et Sviatoslav dut promettre au basileus par un traité solennel d'évacuer la Bulgarie pour regagner son pays.

Traité curieux, où les Russes jurent par leurs deux dieux, Péroun à la tète d'or, à la barbe d'argent, et Volos, dieu des troupeaux, et où interviennent des stipulations commerciales en faveur des marchands russes, établis dès lors àEyoub, aux portes de Byzance, pour y vendre des fourrures, de l'ambre, des maroquins, de la cire, du duvet de cygne, des pierres de l'Oural.

Lamentable fut le retour en Russie de Sviatoslav; arrêté sur les bords du Dnieper par les Petchénègues, sans doute à l'instigation sournoise des Byzantins, il périt dans une embuscade. Au début du xlx^ siècle, ajoute M. Schlumberger dont nous avons suivi le récit, on trouva, dans les rapides du Dnieper, un vase d'argent portant l'inscription byzantine : « voix du Christ dans les eaux » et rempli jusqu'au bord de monnaies aux effigies de Nicéphore Phocas et de Jean Tzimiscès. C'était, sans doute, un débris du butin emporté par les Russes dans leur retraite, une épave lointaine de toute cette singulière aventure.

Le résultat de cette campagne de 972 fut, pour les Byzantins, la reprise de toute la Bulgarie danubienne et transbalkanique; seule la Bulgarie occidentale, à Sophia ou vers la Macédoine, resta indépendante.

Vers cette époque, eut lieu en Bulgarie un événement religieux, qui devait avoir, pour l'avenir du

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