LE MANICHEISME EN BULGARIE
pays, des conséquences imprévues et lointaines et dont la trace subsiste encore : c'est Vintroduction du manichéisme. Suivant une coutume très fréquente des anciens, Jean Tzimiscès, voulant se rendre maître des pauliciens ou manichéens, ces calvinistes de l'Asie, eut l'idée de les faire transplanter en bloc aux environs de Philippopoli, où on leur confia la garde militaire de la ville et de son territoire. Unis aux descendants de leurs propres coreligionnaires déjà transportés en ces mêmes contrées vers 790 par Constantin V, ces pauliciens devinrent les maîtres du pays et développèrent leur hérésie avec une promptitude dont les Byzantins reconnurent trop tard le danger. Le prêtre Bogomil lui donna, avec son nom, un caractère slave et national, qui l'aida à s'étendre, et il fallut ensuite plus d'un siècle de luttes sanglantes et de persécutions avant d'arriver à peu près à l'extirper.
Pour ceux que surprendrait l'importance nationale attribuée à de telles subtilités théologiques, surtout chez un peuple au caractère aussi peu mystique et philosophique que les Bulgares, il faut rappeler que la religion a toujours servi de centre de groupement ou de ralliement, en quelque sorte de drapeau aux nationalités. Les hommes ont généralement éprouvé le besoin d'adopter ou de combattre quelque idée théorique pour couvrir les luttes d'intérêt qui les mettaient aux prises. Le prétexte qui déchaîne la bataille entre deux peuples, entre deux moitiés d'une nation, est peu de chose en somme ; pourtant lorsqu'il touche aux intérêts supérieurs de l'esprit et du cœur, à l'idée que tout homme cherche à se faire des au-delà de la vie, le dissentiment prend aussitôt une intensité plus marquée, établit une coupure plus infranchissable. Calvinistes ou albigeois contre catholiques, ariens contre orthodoxes, sectateur d'Ali contre disciples de Mahomet, chrétiens contre musulmans, chouans contre bleus.
les guerres les plus durables de l'histoire ont été des guerres religieuses, auprès desquelles les révolutions sociales, plus atroces, plus violentes sur le moment, n'ont toujours paru, jusqu'ici, que des épisodesmomentanés et terminés dès que les principaux révoltés avaient pris leur place au banquet.
Cette doctrine manichéenne, que les Bulgares se trouvèrent ainsi adopter, personnifiait, on le sait, un peu plus que ne l'admet l'orthodoxie, la lutte de Dieu et du diable et le rôle de l'élément mauvais. Il semble bien, d'après les antiques traditions bulgares, que son succès ait été facilité par sa ressemblance avec des idées dualistes déjà importées depuis les Lointaines origines altaïques. Pour ces précurseurs des nihilistes, le monde imparfait est l'œuvre des esprits pervers; toute matière est condamnée dans son essence; donc plus de baptême par l'eau, plus d'eucharistie par le pain et le vin; le mariage, qui perpétue la chair, est néfaste. Il faut se réduire au principe spirituel de la Trinité, au Logos, au Saint-Esprit, identifier l'âme avec son principe divin, renoncer à l'anthropomorphisme. Le manichéisme, qui a sa grandeur, représente ainsi un pas de plus dans la voie de l'épuration commencée par le christianisme, non pas tant le christianisme du Christ que le nôtre, presque entièrement façonné par l'esprit du moyen âge. Ce dépouillement de la matière, cette spiritualisation de l'être, que l'on peut considérer comme le terme de l'évolution humaine, sont du manichéisme et, dès qu'on personnifie le dualisme classique de l'âme et du corps en humiliant le corps devant l'âme, on est au fond manichéen, tandis que le paganisme idolâtre a toujours laissé une empreinte au moins dans la forme des orthodoxies.
En anticipant un peu sur la suite des événements, on peut rappeler, à propos de ces manichéens, la très curieuse scène d'inquisition où Alexis I" Gomnène