LE PITTORESQUE EN BULGARIE
nature. Les restes de monuments antiques, les ruines féodales y font totalement défaut ; dans les villes, pas de musées, de châteaux ni d'églises... Et cependant, ayant été ramené par deux fois dans deux contrées différentes de ce pays que j*ai toutes deux longuement parcourues en tous sens, d*abord dans les Balkans, puis dans le DélirOrman et la Dobroudja^ j'ai rapporté de ces deux expéditions les meilleurs souvenirs pittoresques, avec quelques tableaux dont on trouvera plus loin l'image trop décolorée.
Elle est d'une merveilleuse beauté, cette immense forêt de hêtres centenaires, aux sentiers lumineux, aux ruisseaux jaseurs, qui couvre tout le flanc nord des Balkans, coupée sans cesse de vallons aux gais et riants villages. Le sauvage pays du Déli-Orman, cette
1. Tous les géo^apbes savent la difficulté que Ton éprouve à noter les noms slaves. Ces noms ont, on peut le dire, autant de notations qu'il est de géographes. Dans ces dernières années, les meilleures cartes ont employé outre les caractères latins, d'autres signes conventionnels, tels que le z, le c, etc. La solution que j'ai adoptée ne prétend pas être rationnelle ; mais elle est celle d un voyageur qui, au lieu d'apprendre la géographie dans un livre, la étudiée sur le pays et a, par suite, éprouvé le besoin que les noms écrits correspondissent à peu près, pour le lecteur, aux noms parlés. En principe, cela correspond à écrire sch pour s, tz pour c ; sch ou j pour z : changement que Ton aurait pu, à la rigueur, éviter en gardant, pour plus de précision, les signes conventionnels, qui ont le défaut d'Atre inconnus à beaucoup. Mais, sur la plupart des cartes, une cause d'erreur beaucoup plus grave provient de ce qu'on a reproduit servilement des cartes allemandes^ où ont été adoptées des prononciations germaniques, sans aucune valeur en un pays slave. Il n'y a, par exemple, aucune raison pour écrire partout, comme on le fait, u quand on prononce oti, ja quand on dit ta, e au lieu de é et pour orthographier Sofia (soit f pour l'ancien ç), quand, en français, nous écrivons Sophie.
8 LA BULGARIE D'HIER ET DE DEMAiS.
région inconnue et mal notée que les Bulg^ares eoxmômes ignorent, l'ayant jusqu'ici abandonnée aux Turcs, offre également une succession ravissante de pentes vertes sous les grands arbres, vallonnées et onduleuses comme certains jolis coins du Perche ou du pays basque, mais où les costumes orientaux, parmi ïes grands troupeaux de buflles et de moutons, piquent de tous côtés leurs notes de couleur. Les gorges de risker, que Ton peut suivre aujourd'hui en chemin de fer, ont des formes et des couleurs comparables à nos gorges du Tarn. Elles sont belles aussi, les falaises de la mer Noire, sur cette côte de Varna et de Baltschik, où Français et Anglais souffrirent tant, attendirent si impatiemment, dans les affres du choléra, au début de la guerre de Grimée. Et la grande plaine majestueuse du Danube, avec ses villes de Silistria, Routschouk, etc. ! Et le haut Vitosh, dressant, au-dessus de Sophia, son sommet de granit enveloppé de nuages ! Et la vieille Tirnovo, enlacée par le serpent argenté de la lantra! Et les montagnes plus escarpées du Rhodope avec leurs monastères!
En histoire, j'ai déjà fait une allusion plus haut à ce moyen âge bulgare, qui est d'une si belle couleur romantique avec les chevauchées de ses tzars jusqu'à Byzanco, leurs luttes contre le Russe déjà envahisseur, leur drfense épique dans le haut pays aux beaux lacs d'Achrida. Mais, précédemment, on ne saurait oublier les temps confus de ces Thraces, qui ont laissé la plaine bulgare semée de leurs bizarres tumulus, ceux des Scythes, chez lesquels Ovide pleurait de ne pouvoir faire
lyrÉRET DE L HISTOIRE BULGARE. 9
entendre son latin, ceux des conquêtes romaines et des successives invasions barbares. Surtout la Bulgarie rappelle aussitôt le souvenir des guerres russo-turques dans les temps modernes et, entre toutes, de celle que nous-mêmes avons vécue en 1878 avec ses épisodes devenus classiques, tels que le passage des Balkans ou la défense de Plevna et sa conclusion qui fut l'émancipation de la Bulgarie, Taffranchissement définitif de la Roumanie et de la Serbie, la Thessalie donnée à la Grèce, Chypre à l'Angleterre, enfin le dépècement de cette puissance turque, si solennellement placée tant de fois, et ce jour-là encore, sous la garantie des puissances européennes.
Curieuse aussi, bien qu'un peu troublante à regarder de trop près, la première histoire moderne de la Bulgarie, ce que l'on pourrait appeler la nécessaire phase çonvulsive qui, dans tous ces pays neufs, a succédé, comme une fièvre, à un trop laborieux enfantement. Quelques figures de cette époque, comme celles d'un Stamboulof ou d'un Karavélof, valent bien qu'on s'y arrête.
Politiquement, la Bulgarie est au centre de la péninsule balkanique, qu'elle commence à occuper de sa force militaire croissante, au point de rencontre de cette grande route internationale, qui va de Paris, Berlin ou Vienne vers Constantinople, Bagdad, la Perse et Tlnde, avec cette autre route si souvent suivie par les invasions qui amène la Russie en contact avec le Turc. Elle forme la pointe la plus avancée vers le Sud des pays slaves. Ses visées avouées, ses préten-
tions en partie justifiées, ses plans soutenus par beaucoup d'adresse sur la Macédoine, peuvent lui donner décidément un jour la prépondérance dans ce qui fut autrefois la Turquie (la Roumanie étant rejetée plus au Nord vers son domaine naturel), et en faire ainsi le centre d'attraction de ce faisceau balkanique, encore loin de la réalité pour le présent, mais point impossible dans l'avenir. Là rivalisent d'influence et d'intrigues les deux grands voisins, le Russe et l'Autrichien, entre lesquels le Bulgare sait maintenir l'équilibre en tournant à l'occasion ses regards plus loin, vers la France bien lointaine, mais par cela même très désintéressée. Un pays, dont les destinées futures touchent par tant de côtés à la solution toujours cherchée de la question d'Orient ; Un peuple, qui prétend jouer dans les Etats-Unis balkaniques le rôle de la Prusse vis-àvis de l'Allemagne du Sud, celui du Piémont en face de la Toscane et du royaume de Naples, ou celui du Japon dans le monde jaune, ne saurait être sans intérêt, pour quiconque a un jour réfléchi avec un peu de curiosité à l'avenir de l'Homme malade.
En France, la masse reste très indifférente à ces questions de politique étrangère jusqu'au jour où, pour une raison quelconque, la presse juge à propos d'exciter l'opinion dans un sens ou dans l'autre : ce qui, en quelques semaines, s'opère avec la plus étonnante facilité. On crie alors tour à tour, avec la même ferveur : « vive la Pologne ou vive le tzar ! à bas l'Angleterre ou vive l'entente cordiale! i> et l'on acclame, les uns après les autres, d'un élan également spontané, tous les