LA DISSOLUTION DE LA TURQUU
vœu constant du pays qui a toujours favorisé les peuples esclaves soulevés pour leur indépendance; et, aujourd'hui, le protectorat officieux de rAUemagne sur la Turquie, qui n'est qu'une mainmise commerciale, aboutit à une action politique dans le même sens antilibéral, antichrétien.
D'une façon générale, quand un peuple est mûr pour se détacher de la Turquie, quand son tour est arrivé, cela commence toujours de même par des sociétés secrètes que telle ou telle puissance intéressée favorise de son argent, de petites insurrections locales au début malheureuses, une entente progressive des individus qui reprennent conscience de leur nationalité en reconstituant leur histoire, recueillant leurs légendes et se groupant autour de leurs églises ou de leurs écoles. Dès que la période d'activité ouverte succède à cette première phase plus dissimulée dans l'ombre, les diplomaties européennes se trouvent d'accord pour voir d'un très mauvais œil ces troublefètes, qui viennent leur créer « des affaires » et déranger leurs formules. Les premiers insurgés sont sacrifiés, vaincus, cruellement réprimés : « l'ordre règne dans Varsovie » ; « l'intégrité de l'empire ottoman » est une fois de plus assurée et afTirmée. Cependant, au bout de quelques années, les insurrections se multiplient et prennent de la force, d'autant plus que, dans l'intervalle, quelque nouveau peuple a commencé à s'agiter, créant ailleurs une diversion. Le pays soulevé, qu'il s'appelle Crète ou Macédoine, démontre alors, par l'anarchie, par les massacres, par les bandes de brigands organisées, à l'Europe jusque là indifférente, qu'il est temps pour ses intérêts commerciaux d'intervenir. Les diplomaties se mettent lourdement en branle, tandis qu'on pille et qu'on tue ; les intrigues et les compétitions se croisent; l'un ou l'autre des grands pays voisins juge utile de protéger la TuTo^jai^
pour se faire payer par elle en commandes de canons, en concessions de chemins de fer ou en emprunts; les nations à opinion publique agissante, comme la France et l'Angleterre, sont tiraillées entre le sentiment et rintérêt; la Russie bientôt favorise le mouvement en sous-main.
Alors on essaye, vainement de régulariser l'administration turque sous un contrôle européen, purement fictif s'il ne tourne bientôt à Tautonomie. Cette phase est plus ou moins longue suivant les cas.
Enfin une guerre européenne éclate. Généralement, c'est la Russie qui entre en campagne, triomphe de la Porte et qui imposerait aussitôt l'indépendance absolue d'un royaume nouveau (sous son protectorat officieux), si l'Europe ne venait pas jalousement l'arrêter. L'Europe marchande, rogne les frontières proposées, exige, pour sauvegarder les principes, que le pays nouveau ne soit pas libre mais reste vassal de la Turquie, qu'il n'ait pas son roi, mais un prince ou un hospodar, enfin et surtout se fait donner des compensations (Chypre à l'Angleterre, la Bosnie et l'Herzégovine à l'kutriche), puis, satisfaite d'elle-même, proclame une fois de plus « l'intégrité de l'empire ottoman » et se rendort d'un tranquille sommeil.
Ce n'est pas fini là bien entendu; la Moldavie, la Serbie, la Bulgarie, la Crète, auxquelles on a imposé un prince, veulent maintenant un roi ; surtout les pays qui demandaient à s'unir et que l'on a séparés, que ce soit la Moldavie et la Valachie, ou la Bulgarie du nord et la Roumclic, ou la Crète et la Grèce, ne resteront pas longtemps disjoints. La Turquie, à partir de ce moment, sait fort bien que le pays est perdu pour elle et s'en désintéresse; quelques années encore, années de troubles intérieurs, de révolution, d'anarchie politique, où les influences étrangères se mêlent aux compétitions de partis, et les pays, enfin consolidés, réunis-