‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 41 sur 198 · LK DANUBE · texte numérisé non relu

LK DANUBE

d'obstacles, mais de moins graves et la Dobroudja a été appelée ainsi à servir sans cesse, comme nous Tavons vu, de route, de poste avancé, de zone défensive...

Quand il atteint au nord-ouest la Bulgarie, le Danube a franchi la barrière de roches que lui opposent en se soudant les derniers rameaux convergents des Alpes de Transylvanie et des Balkans. Plus de défilés, plus de Port es-de- fer. Semé de nombreuses îles, et roulant ses eaux jaunes par des bras qui se dispersent, se rejoignent, s'étalent en marais, le > fleuve coule large et majestueux au pied du plateau bulgare, dont il attaque et mine les côtes plus abruptes ou les petites falaises. La Bulgarie domine, en moyenne, la Roumanie de 80 à 100 mètres. Du côté roumain, le regard s'étend à perte de vue sur des étendues de blé, vertes, jaunes ou grises suivant l'heure du jour et la saison, où parfois brillent, dans un rayon de soleil, les toits de quelques petites villes industrielles.

Par là, vers le nord, les rivières dispersées, coulant à fleur de sol comme de simples rigoles de drainage, imitent, en arrivant au Danube, l'allure du fleuve luimême, se perdent dans les étangs, se dispersent en bras multipliés.

Du côté bulgare au contraire, le substratum solide de terrains crétacés, qui forme tout le plateau prébalkanique, dessine, bien que profondément attaqué et raviné par de longues érosions et parfois recouvert par du tertiaire plus jeune, de raid es talus, coupés en quelques points, sur la rive même, par une falaise blanche. En quittant le Danube, vers le sud, pour pénétrer en Bulgarie, il faut souvent gravir 150 à 200 mètres sur des pentes qu'amollissent en les cachant les fines argiles brunes du loess; et les rivières, qui débouchent du plateau, a' Giic^V«>^^Ti\.

volontiers, au milieu du calcaire mis à nu, dans de petites gorges, comme le Lom, la lantra, le Vid, etc.. Là, sur les pentes ensoleillées, moins exposées aux vents du nord, se développent les vignobles, tandis que tout le haut plateau bulgare limitrophe du Danube et la plaine roumaine sont, l'un comme l'autre, à peu près uniformément couverts de moissons.

Pour apprécier la beauté de la vallée danubienne, il faut la voir aux heures extrêmes du jour, quand le soleil se lève ou se couche dans l'axe même du fleuve, inondant ses eaux miroitantes de ses rayons dorés ou roses, ou, plus encore, sous l'orage menaçant qui en fait mieux ressortir l'immensité un peu farouche.

J'ai rencontré un soir un semblable tableau en descendant sur Routschouk, le long de la frontière roumaine. L'orage fondait sur nous imminent, dans le ciel noir comme de l'encre, et l'on voyait les masses de nuages, comme des ballots confus, s'accumuler, poussées par le vent; de l'ouest à l'est, elles descendaient le fleuve, dont les eaux elles-mêmes, brun livide et teintées de reflets violacés, semblaient, autour des îles étrangement vertes, s'endormir immobiles. La tempête éclata et, pendant quelques instants, ce fut un écroulement de grêlons gros comme des noix, qui, blancs sur le ciel noir, sombres sur la route lumineuse, inégalement atteints par des rayons de soleil filtrés entre les nuées, tombaient par pannerées et rebondissaient avec force. La violence même de la trombe en assurait le passage rapide. Bientôt nous étions de nouveau brûlés par un soleil aveuglant, tandis que, devant nous, sur la plaine roumaine, où les nuages s'étaient portés, s'amoncelaient, s'entassaient des épaisseurs d'ombre de plus en plus extraordinaires. Toute la Roumanie apparaissait noire avec, piqués dans ce noir, les toits métalliques de Giourgevo, étincelants comme des clous d'acier. Le Danube, assombri

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d'un côté et déjà lumineux de l'autre, semblait onduler sous les ombres mouvantes des nuées et Ton voyait, sur les îles basses inondées par de longues pluies printanières, les flaques d'eau s'ajouter, parmi les prairies et les champs de blé verdissants, aux bras naturels du fleuve, pour en multiplier encore le réseau...

Le lendemain, sous une menace d'orage semblable, je traversais le fleuve, immense comme un bras de mer, entre Routschouk et Giourgévo. Venant toujours de l'ouest, les nuages cette fois ne nous avaient pas encore atteints ; mais leur masse grandissante, qui laissait à l'horizon, sur les eaux, une bande d'or lumineuse, s'enflait, montait au-dessus de nous, semblant attacher à la voûte du ciel, sur nos têtes, les crêpes successifs de quelque cérémonie funèbre. On sentait peser de plus en plus lourde cette sombre tenture bizarrement coupée de lumière à la base et l'oppression s'en accroissait de minute en minute par le dégagement des effluves électriques... Rarement, si ce n'est au bord de la mer, on a l'occasion d'assister à des spectacles naturels d'une telle grandeur, qui exigent, pour se déployer, la libre immensité des plaines...

Le long de cette vallée danubienne, les villes sont nombreuses et toutes d'ancienne date, ports de commerce où se faisaient les échanges de la Mœsie romaine avec les bateliers descendant le Danube et avec les habitants de l'autre rive, en même temps points de défense fortifiés contre les invasions, postes de péage ou de douane à l'entrée et au débouché des routes.

Presque toutes ces villes sont au moins des villes romaines déjà fortifiées par Trajan ; souvent, d'une rive à l'autre, elles se répondent, s'appellent et se menacent. Innombrables sont les sièges qu'elles ont ^Mbi^A^"^

assauts qu'elles ont repoussés, les dévastations et les reconstructions qui leur ont donné chaque fois une figure nouvelle.

En partant là-bas de la Serbie, c'est, sur la Save qui topographiquement prolonge le Danube, l'antique Sirmium aujourd'hui déchue et mal remplacée par Mitrovitza, puis Belgrade et Semlin, Sémendria (en aval de laquelle fut le pont fameux de Trajan), Bazias, Orsova, Tournou-Séverin et, quand on aborde la Bulgarie, Vidin en face de Calafatou, Lom-Palanka, Rahova, Nikopoli en face de Tournou-Magoureh, Sistov et Simnitza, où se fit en 1878 le passage des Russes, Routschouk et Giourgévo, Totrakan et Olténitza, Silistria.

Toutes ces villes sont l'objet d'une navigation fluviale, qui joue un très grand rôle dans les relations commerciales de la Bulgarie ; car il y passe 30 0/0 des échanges, contre 10 0/0 par les ports de la mer Noire. Le mouvement, pour chacun des neuf principaux ports, oscille, par an, entre 350000 et 450000 tonneaux, avec une tendance continue à s'accroître.

On voit circuler, sur le Danube, les bateaux de la Compagnie autrichienne et de la Compagnie hongroise de navigation qui vont de Galatz à Semlin, ceux de la Société russe Prince Gagarine qui remontent jusqu'à Nikopoli, ceux de la Société fluviale roumaine : tous, sauf les derniers, avec des services rapides. En outre, de grands chalands remorqués, qui atteignent 1 200 tonnes et qui battent les pavillons les plus divers, assurent les transports lents de marchandises.

Entre ces villes danubiennes, la principale est Routschouky qui, jusqu'à l'émancipation bulgare, fut la capitale du vilayet turc formé par la Bulgarie. Routschouk est toujours une grande ville commerçante et prospère d'environ 30 000 âmes, la troisième de la Bulgarie après Sophia et Philippopoli pour la

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population, la première par le négoce, où se font les affaires de banque, où se fondent les sociétés. Très adroits, les Bulgares donnent au commerce des facilités qu'on lui refuse en Roumanie : la ville en profite

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et se développe ; sa turquerie disparaît avec son pittoresque; des quartiers neufs se construisent; des rues larges sontpercées ; de grands bâtiments modernes (préfecture, banque, poste etc.,) les encadrent majestueusement. Trait d'union avec la Roumanie et un peu la Hongrie, Routschouk tire, de ces deux pays voisins, un caractère plus luxueux, plus cosmopolite, plus sensuel.

plus efféminé, qui marque en général les villes danubiennes et les différencie des ordinaires villes bulgares.

L'aspect de Routschouk est joli quand on l'aperçoit, pour la première fois, du haut du plateau en descendant de Rasgrad. Dans ce sens-là, sa silhouette, avec sa douzaine de minarets et ses toits roses, se découpe bien sur le fond clair de la plaine roumaine. Puis la ville elle-même a de grandes rues propres et banales, bâties sur le patron uniforme de toutes les villes modernes, où seuls les cochers turcs coiffés d'un fez et quelques quartiers aux maisons de bois surplombantes du vieux temps apportent une note un peu orientale. Au-dessus du Danube, Routschouk se termine par une terrasse servant de promenade et, dans le sens de l'Est où est son futur Bois de Boulogne, elle se prolonge loin par des avenues, dont les acacias, partageant ce beau défaut commun à toute la Bulgarie d'être trop jeunes, donnent jusqu'ici moins d'ombre que d'espérance.

Le dimanche soir, Routschouk prend une animation, à laquelle on est peu habitué en Bulgarie et qui rappelle plutôt la Hongrie ou les villes du midi italiennes et espagnoles. Tandis que la musique joue, les promeneurs élégants se croisent sur la terrasse dominant le fleuve ; les officiers sanglés dans leur veste blanche, coiffés de la casquette blanche à la russe ; les femmes en robes claires avec des fleurs. Auprès de la musique, dans un jardin, des tables sont servies en plein air, éclairées de lanternes vénitiennes ou de bougies sous des globes et les soupeurs par groupes sympathiques, comme au Prater ou aux Champs-Elysées, causent avec des éclats de gaieté.

Le caractère cosmopolite de Routschouk ne s'accuse pas seulement par les passages constants de Roumains, de Hongrois, d'Allemands ; il est également marqué par le rôle des juifs, qui sont rares dans le reste de la Bul-

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garie, et qui, sur le Danube, reprennent la prépondérance commerciale, à laquelle ils ont droit dans toute la zone carpathique, en Roumanie, en Pologne et en Galicie.

Routschouk est la principale escale de la navigation danubienne et les pontons, alignés sur sarive, signalent les bateaux des diverses nationalités, qui, périodiquement, s'y arrêtent, autrichiens, hongrois, roumains, russes même, venant d'Odessa (pas de bulgares jusqu'ici).

C'est aussi un point de communication internationale, où, pendant quelques années, a passé la ligne directe de Paris et Vienne à Constantinople, quand il fallait encore traverser la mer Noire depuis Varna pour atteindre Stamboul et par où s'effectuent aujourd'hui les communications de Sophia avec Bukarest, par conséquent de la Bulgarie avec la Bukowine, la Galicie ou la Russie.

A cet égard, on éprouve, lorsqu'on se trouve forcé par la nécessité à suivre cette voie, quelque désillusion. Les communications sont, en effet, volontairement compliquées entre la Bulgarie et la Roumanie, soit par le désir réciproque des deux pays de garder des voyageurs pour leurs lignes Bukarest-Constantza, Routschouk-Varna, qui sont en concurrence, soit par l'influence des commerçants et hôteliers qui, dans les deux villes rivales de Routschouk et de Giourgévo, tiennent à prodiguer aux voyageurs leurs marchandises et leur hospitalité. Deux fois par jour seulement, un bateau à vapeur effectue en dix minutes la traversée ^.

En attendant une union douanière qui est loin de

1. Ce service, assuré par un bateau roumain, procure un bénéfice annuel de 50 000 francs, qui permet de faire face aux déficits laissés par l'exploitation des autres lignes de navigation roumaines.

se faire, la surveillance attentive des gabelous paralyse également, là comme partout où un grand fleuve sert de frontière, les relations de l'une à l'autre rive et l'administration montre une subtilité égale à celle des habitants pour déjouer les calculs de ceux-ci. Si par exemple, une grande foire se tient à Giourgévo, les habitants de Routschouk sont prévenus par voie d'afTiches qu'ils auront à payer les droits sur tous leurs achats, et, quand l'un deux s'est cru très habile en partant avec de vieux vêtements pour revenir avec des neufs, une bonne amende lui apprend que ce changement de costume, signalé par des espions, n*est pas admis dans le programme.

En prenant le bateau de Routschouk pour Giourgévo, on s'imagine voir au départ l'aspect pittoresque de la ville; mais celle-ci est entièrement masquée par ses petites falaises ; le vapeur descend un peu en aval, traverse le Danube, entre dans un bout de port et l'on a aussitôt cette sensation, si singulière sur certaines frontières trop faciles, qu'en quelques minutes de chemin on a passé d'un monde à l'autre. Langue, costume, mœurs, aspect même des maisons, tout diffère; mais ce qui frappe surtout d'abord et ce qui, lorsqu'on est mal familiarisé avec les lettres slaves, produit la joyeuse impression d'un retour vers le pays natal, d'une rentrée dans la latinité, ce sont toutes ces affiches en roumain faciles à lire, aisées à comprendre. On ouvre un journal du pays, il se déchiffre sans peine, quand il n'est pas même en français ; et les noms de partis qui divisent la politique bulgare, les polémiques violentes de clocher, suivies avec tant de soin à Routschouk, perdent brusquement tout leur intérêt, quand on entre à Giourgévo, pour être remplacées par d'autres querelles entre d'autres députés et ministres, dont hier on ignorait les noms, auxquelles on prête attention quelque jour en traversant le pays et qu'on

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