‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 51 sur 198 · LES ROUTES BULGARES · texte numérisé non relu

LES ROUTES BULGARES

facile d'improviser quelques lignes de chemin de fer que de créer tout un réseau de routes et c'est généralement par les premières qu'on commence. On peut le voir, par exemple, aux Etats-Unis, où les sportsmen les plus enragés ont tant de peine à faire circuler les automobiles qu'ils nous achètent. Surtout quand on arrive de France, accoutumé à ce réseau de grandes routes incomparable, par lequel les moindres hameaux sont mis en communication dans les parties les plus difficiles d'accès et les plus rebelles, on a une tendance à se montrer injuste pour des efforts qui ne datent pas, comme les nôtres, d'au moins deux ou trois siècles. Il ne faut jamais oublier, quand on juge la Bulgarie, que le pays a trente ans de date; car tout ce qui a pu précéder, au temps des Turcs, est néant. Mais, avec toutes ces restrictions, il n'en reste pas moins que la plupart des routes bulgares, même aux environs tout à fait immédiats de Sophia, de Routschouk et de Varna, sont bien mauvaises.

La plupart le paraissent d'autant plus qu'on les voit, en ce moment, dans une période transitoire, où, de tous côtés, on a entamé des travaux épars avec un budget trop faible pour les mener à bien tous ensemble : des travaux que, si nous étions en France, j'oserais qualifier d'électoraux. En sorte qu'on a détruit les anciennes pistes, sur lesquelles on roulait à peu près, pour les remplacer par d'épouvantables fondrières, le long desquelles un bout de chaussée à l'empierrement nouveau et veuf de tout cylindrage alterne avec une zone où l'on s'est contenté de placer les pierres inégales destinées à servir de fondement à la chaussée; après quoi, un remblai s'arrête court dans le vide ; puis vient un bout de piste, le long duquel on voit, pendant deux ou trois kilomètres, de superbes tas de pierres apportés là aux environs des dernières élections et, depuis lors, oubliés dans leur sommeil paisible. Il y a des

exceptions et d'autant plus agréables qu'on les a achetées par la souffrance d'un plus long cahotage : il y en a, mais elles sont rares.

Heureusement les cochers turcs, auxquels on confie le bien-être de ses chairs endolories et parfois même la solidarité de ses membres, sont d'une habileté comme d'une endurance admirables. Accroupis à l'orientale sur leur siège, parfois juchés sur une accumulation de sacs, de malles et de ballots quand la place a manqué pour installer ceux-ci ailleurs, ils conduisent de là-haut placidement leurs quatre chevaux de front, attelés à quelque Victoria très moderne, par des chemins où un cocher français de bonne maison refuserait de faire passer une charrette. Sans aucune exagération de voyageur, il est fréquent, lorsque le chemin suit une rivière ou un torrent, de voir le cheval de volée de gauche galoper un mètre plus haut parmi les fourrés sur la crête du talus, tandis que celui de droite est presque les pieds dans l'eau au bas de la berge et que les deux du milieu tirent vaillamment l'attelage embourbé dans un océan de boue. L'un glisse, l'autre s'effondre, les traits s'emmêlent dans un buisson, une roue s'enfonce et se coince dans la vase; le cocher, d'une voix douce, parle à ses chevaux et les encourage : « Allons, mon petit, tu vois bien que tu ne peux pas aller là; un effort; voyons, plus à gauche, tire bien, etc. »; tout craque, tout semble chavirer, tout rebondit et l'on passe. Chose phénoménale, j'ai fait plus de 1000 kilomètres dans des chemins semblables sans aucun accident; une seule fois, un cheval, en traversant un pont, a jugé bon de s'introduire entre les planches pour aller toucher de ses pieds le torrent; le cocher s'est mis à l'eau; on a tiré par en haut, poussé par en bas, la bête a été remise sur ses jambes, et l'on a continué.

DE RQUTSCHOXm A RASGRAD, 127

La route de Routschouk à Rasgrad, à propos de laquelle je donne ces notions pratiques, n*expoBe à aucune aventure si grave; relativement carrossable au moment de mon passage, elle l'est peut-être tout à fait aujourd'hui; c'est une grande voie de communication à la façon de nos routes nationales, traversant un plateau sans accidents de terrain bien marqués et, par conséquent, d'une construction facile, qui avait seulement, quand je l'ai parcourue à la fin de septembre par un froid glacial sous la continuité maussade de la pluie, le tort d'être plutôt en projet qu'à l'état d'exécution.

Au départ de Routschouk, on s'élève sur le plateau et, quand on se retourne alors, la vue est belle : au premier plan, la ville aux toits roses et aux minarets; derrière, la large tache noire du Danube et, plus loin, l'immensité azurée de la plaine roumaine.

Puis le plateau se déroule, vaguement ondulé, comme dans toute la région que nous avons traversée déjà depuis Plevna, avec de faibles vallonnements aux pentes douces : plateau, où les champs de blé alternent avec les pâtures laissées en herbe, suivant les périodes des jachères et des cultures, toujours sur une pareille terre noire.

Pas une ferme isolée, pas d'arbres et vingt-cinq kilomètres sans rencontrer un village. Au bout de ce temps, nous recoupons la rivière le Lom, dont le rôle stratégique, sur un côté du quadrilatère Routschouk- Choumla-Silistria- Varna, s'est affirmé à diverses reprises et, notamment, dans la guerre de 1878. La rivière, encaissée entre de petits escarpements calcaires aux terrasses oranges ou blanches, ombragée de quelques arbres et coupée d'îles, traverse là un joli village, aux maisons basses et claires, dont le pittoresque tranquille rappelle nos plateaux calcaires de France, dans le Poitou ou dans la Nièvre.

Une quinzaine de kilomètres plus loin, Tourlak est plus agreste et, si Ton veut, plus bulgare. Environ sept cents maisons sont là tellement disséminées, cachées au milieu des vergers que l'on soupçonne à peine l'importance de ce gros bourg. Chacune d'elles a son jardin entouré d'une enceinte palissadée et les arbres laissent seulement apercevoir de place en place quelque toit de tuiles ou de chaume. Un minaret; car dans cette région du nord-est par laquelle nous abordons la Bulgarie, les Turcs sont restés plus que partout ailleurs. On travaille à Tourlak des carrières d'une argile blanche réfractaire, que l'on exporte en Roumanie.

Quand nous rejoignons un peu plus loin, vers Hiousendja, à une douzaine de kilomètres de Rasgrad, la vallée du Lom, celle-ci a pris un aspect beaucoup plus imposant et les collines, des deux parts, s'élèvent à 100 ou 150 mètres au-dessus de la vallée, terminées, sur les deux flancs, par des bancs de calcaires oranges en terrasses, au-dessous desquels les couches plus marneuses s'inclinent en talus d'éboulement.

C'est sur la terrasse du nord que passe la voie du chemin de fer, tandis que la route reste au sud de la vallée, dans le fond de laquelle est la petite ville de Rasgrad, La gare de Rasgrad se trouve ainsi assez éloignée de la ville, à laquelle on descend par une belle route en lacets. Le pays est agréable; la vallée très verte, avec des herbages où paissent de grands troupeaux de chevaux ou de buffles, des arbres et des moulins. Rasgrad est une petite ville proprette, très moderne et, par suite, très insignifiante, dont le seul trait distinctif est une mosquée à quatre minarets.

Quand on continue vers le sud-est dans la direction de Varna, la vallée du Lom se termine et le plateau reprend monotone.; abordant ici la Bulgarie suivant sa ligne de chemin de fer la plus ancienne, c'est-à-dire

KASPITCHAN ET NOVI-BAZAB. 129

la plus naturelle et la plus facile, nous pouvions nous attendre à ce que le côté tourisme fut sacrifié. Le paysage ne reprend de l'intérêt que lorsqu*après avoir passé une ligne de crête insensible, on passe de la vallée du Lom, qui descend à l'Ouest vers le Danube, dans celle de la Provadia qui, la prolongeant au nordest, aboutit à Varna sur la mer Noire.

Il y a là, à Kaspitcharif un petit coin fort curieux, où la rivière la Madéra, avant de se jeter dans la Provadia, attaque et tranche de vive force une bosse calcaire, apparue de la façon la plus insolite au milieu de la vallée très plate et très unie. Vue à distance, cette entrée de rivière dans une petite gorge qu'elle traverse en serpentant, ressemble à une disparition dans un gouffre. Les deux berges ne sont pas bien hautes, une quinzaine de mètres, mais elles sont coupées en escarpement et très rapprochées ; la rivière s'y engage par une entaille (dont la j^résence, en ce point, offre un réel intérêt géologique), passe par un moulin, tourne à angle droit et va ressortir, un kilomètre plus loin, dans la plaine marneuse, ayant recoupé de part en part ce mamelon calcaire, qu'il lui eût été, ce semble, si facile de contourner.

Non loin de là, Novi-Bazar est un grand village très étalé et poudreux, dont la turquerie donne déjà une idée du Déli-Orman, qui commence à peu près ici : une turquerie plutôt réservée et close que farouche, où toutes les demeures se dissimulent et s'enferment derrière une enceinte en branches tressées de deux mètres de haut, mystérieusement garnie d'un enduit de pisé bien continu pour empêcher toute indiscrétion du dehors.

J'ignore s"il y a eu ici quelque ancienne ville; maiç on le dirait à voir, dans les murs, ces gros blocs de pierre taillée, contrastant avec les mauvais matériaux dont on les bâtit d'habitude : pierres de taille, .qui, si

souvent, dans les pays orientaux, ont été empruntées à des ruines antiques.

Vers le sud-est, en descendant la vallée dans le sens de Provadla, nous rencontrons, pour la première fois, une belle route, de très jolis tableaux, des formes de terrains accidentées qui caractérisent en principe, dans toute la région de Cboumla, Provadia et Devna, les escarpements de la craie sénonienne.

Ici encore, je suis obligé de faire appel à la géologie pour expliquer le paysage. Dans toute cette région, sur les sédiments du crétacé inférieur, s'est étendue jadis, par un phénomène de transgression marine, la mer sénonienne, apportant d'épaisses masses de craie, qui ont, par suite, recouvert tantôt l'un, tantôt l'autre des terrains antérieurs. A Choumla et à Provadia, c'est, en général, sur des masses de marnes grises qu'est venue se déposer la craie. Il est, dès lors, facile de prévoir l'aspect pittoresque qui a pu en résulter. Les érosions, laissant la craie sur les plateaux, ont, dans les vallées, attaqué à des degrés divers les marnes plus friables, qui se sont éboulées sur les pentes. Ces vallées, généralement très larges et tout à fait disproportionnées d'étendue avec le cours d'eau qui y subsiste aujourd'hui, présentent donc une grande étendue de prairies absolument horizontales entre des pentes de marnes, que dominent les blancs escarpements crayeux, terminés par des formes tabulaires. Plus ou moins profondément entamé ici ou là suivant les sinuosités de la vallée, le plateau s'avance sur celle-ci par une série de redans, de bastions fortifiés, qui, tous surmontés par une table plate à peu près à la même hauteur, s'enfuient et semblent descendre en perspective dans le sens de la vallée jusqu'à l'horizon.

La vallée, d'Une horizontalité parfaite, est à peine égrdtigiiéé piar le mince sillon du ruisseau, que l'on a

PROVADIA ET CHOUMLA. 131

peine à apercevoir et dont, le voyant, on distingue encore plus malaisément le sens du courant; les grandes troupes de chevaux y paissent librement; quelques arbres assez rares sont piqués de place en place. Sur les premières pentes marneuses des coteaux, un peu d'herbe pauvre met une légère teinte verte et des fourrés malingres s'efforcent de grandir ; plus haut les escarpements de craie dessinent, à deux ou trois niveaux, des bancs, des terrasses surplombantes en retrait l'une sur l'autre : terrasses, où, quand on s'approche, on distingue des perforations, des trous, des commencements de grottes.

L'arrivée à Provndia surtout est fort belle, quand, descendant du plateau, on sCperçoit, à l'extrémité de la vallée herbeuse au tapis uni comme une pelouse et semé de taches noires par les chevaux épars, les blancs minarets et les maisons claires de la ville.

Le même aspect se prolonge jusqu'à la région des sources de Devna, où Ton trouve ces grands lacs nommés des limans et les grès nummulitiques de Varna; mais c'est là une région qui se rattache déjà à la côte de la mer Noire, à l'occasion de laquelle sa description trouvera place plus tard et il nous faut d'abord, avant de parcourir le Déli-Orman, retourner un peu en arrière et nous écarter vers le sud pour visiter la région de Choumla.

Choumla, au voisinage de laquelle la ligne directe de Sophia à Varna se réunit à l'embranchement de Routschouk, est dans un autre bassin hydrographique que celui de la Provadia, sur un affluent du Kamtchik, qui draine tout le flanc nord-est des Balkans vers Preslav, Djoumaya, Osman-Bazar, Kotel, etc....

C'est le point d'aboutissement d'une des principales routes transbaikaniques, à peu près la seule, avec la Schipka à l'ouest, qui soit dès aujourd'hui réellement et facilement carrossable > par Djoumaya^ Osman-

Bazar, Kotel et Slivno. Une autre route, encore plus facile, qui n'a môme pas de col à franchir, va directement par Preslav et Virbitoha à lamboli et, de là, à Andrinople. Dans cette partie, la chaîne des Balkans s*atrophie presque jusqu'à disparaître et ne constitue pour ainsi dire plus un obstacle. On va donc tout droit, du nord au sud, de Silistria à Choumla, Preslav, lamboli, Andrinople et Constantinople. Une voie naturelle aussi facile et qui relie aussi directement Constantinople avec la Russie a été, de tout temps, suivie par les mouvements des peuples et par les armées. Ses étapes naturelles, à la rencontre des vallées transversales, ont formé des villes : Preslav-Choumla, à l'intersection du Kamtchik; lamboli sur la Toundja; Andrinople, beaucoup plus important, au point où Ton rejoint l'autre grande route mondiale qui, par la Maritza, réunit tout l'Occident avec Constantinople et l'Asie.

J'ai déjà cité, dans le chapitre historique ^ quelques cas où cette voie fut utilisée. C'est, notamment, par là que le basileus Jean Tzimiscès, en 972, marcha à la rencontre de Sviatoslav et des Russes conquérants de la Bulgarie. A cette époque, la capitale de la Bulgarie, avec l'aoul de ses tzars magnifiquement relevé par le tzar Siméon, était à Péréiaslavets ou Preslav (pour les Turcs Eski-Stamboul), à 16 kilomètres au sud de Choumla. Jean Tzimiscès, parti d' Andrinople par le col de Dobrôl, s'empara de Preslav, sous prétexte de délivrer les Bulgares prisonniers des Russes; et bientôt l'incendie, suite du pillage, dévora la ville. Puis, en quinze jours, l'armée se dirigea, par Provadia et le Déli-Orman, vers Silistria, dont j'ai déjà raconté le siège.

Par cette même route passa, en 1829, dans le sens

\. Page 44.

Page 1