‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 53 sur 198 · SOIR DE PRINTEMPS A DJOUMATA · texte numérisé non relu

SOIR DE PRINTEMPS A DJOUMATA

fenêtres sur cette cour fleurie et verte, ces deux ou trois maisons basses, dont Tune au fond, à laquelle on accédait par quelques marches de bois et une terrasse ouverte d'isba, était la nôtre. Tout, dans ce logis, l'hôtesse avenante et sa petite fille, la chambre basse aux murs de bois, au tapis bulgare, aux linges d'une propreté immaculée, la lampe familiale, les portraits, avait un air de vieille chose tranquille, intime, d'ancienne demeure provinciale, faiblement et doucement éclairée par le jour tamisé d'un jardin de curé.

Cette jolie maison devait seulement nous fournir un abri pour la nuit et l'on avait préparé ailleurs notre repas dans une salle basse d'auberge, ouverte sur la route en contre-bas, animée et vivante : une salle bien banale avec des paysans bulgares assis à des petites tables, l'installation ordinaire du cafedji oriental dans un coin et des portraits en chromos représentant quelques souverains, ou chefs de bandes bulgares, accrochés au mur. Rien assurément, dans cette salle vue de jour, n'eût même attiré l'attention; mais, ce soir-là, elle avait ou paraissait avoir un aspect spécial, avec ses lumières que parfois un souffle d'air chaud venait agiter en déplaçant les ombres mouvantes, avec cette porte ouverte sur la nuit du dehors, où passaient dans un grelot de chevaux des falots et des lanternes, tandis que glissaient de vagues silhouettes de promeneurs, surtout avec son service silencieux, (les paysans bulgares n'ayant pas de grands éclats de voix comme les Italiens ou les Grecs, mais parlant volontiers à voix basse) : un silence que vint bientôt troubler la chanson d'un musicien populaire. Elle aussi, cette chanson, elle était bien monotone, bien dépourvue d'art; il n'eut pas fallu appeler, dans un salon de Paris, comme le pauvre tambourinaire de Numa Roumestan, ce chanteur maladroit, qui répétait sans cesse les mêmes rythmes en s'accompagnant d'une sorte d'harmonica. Mais la

musique la plus banale complète parfois admirablement rimpression nerveuse qui résulte du décor. Superposée au grand silence des choses inanimées, elle achève et résume cette sensation d'artificiel un peu théâtral, qui charme, par sa surprise même, lorsqu'on la rencontre dans la nature. Ainsi les barcaroles lointaines ou les Santa Lucia des barques errantes entendues dans l'ombre, sur les lacs d'Italie, sur la baie de Naples, sur les lagunes de Venise ; ainsi les violons des tziganes dans un cabaret du steppe hongrois, et ces chœurs d'hommes qui, la nuit, passent en se répondant sur la place de quelque vieille ville ombrienne ou toscane, puis s'éloignent, toujours chantant, comme les Capulet au sortir du bal dans le « Roméo et Juliette » de Berlioz...

Le lendemain, il est inutile de dire que toute cette poésie d'un instant s'était envolée; de semblables impressions n'aiment pas la lumière crue du soleil; mais la foire de Djoumaya devait nous offrir un plaisir d'un autre genre.

C'est une très vieille coutume de l'Orient et ce fut aussi, dans le temps jadis, un usage de nos pays que ces vastes foires annuelles, pour lesquelles on bâtit une ville entière et où l'on vend, achète et échange, pendant quelques jours, toutes les marchandises imaginables. Qui n'a entendu parler de la fameuse foire de Nijni-Novgorod et de la rencontre qui s'y faisait entre les marchands de la Sibérie ou de l'Oural, de la Volga, de la Petite-Russie et de la Perse. En Bulgarie, il y avait ainsi, au temps des Turcs, quand les communications avec l'étranger étaient impossibles, quand, dans le pays même, les routes en général n'étaient pas sûres, quelques foires fameuses, où l'on voyait venir, pour acheter de la soie, jusqu'à des commerçants d'Asie-Mineure et d'Italie. On cite notamment, comme les plus fameuses, celles de Simla,

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