‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 55 sur 198 · COLONISATION DU DELI-ORMAN · texte numérisé non relu

COLONISATION DU DELI-ORMAN

à riches propriétaires bulgares et des villes où Ton sent que l'argent abonde.

Tout autre est le cas du Déli-Orman, où, sauf les sources précaires du loess, il a fallu, jusqu'à ces derniers temps, se contenter de mares et d'étangs artificiels, même pour la boisson des hommes. Il en est résulté que ce pays a, jusqu'ici, rebuté les immigrants bulgares et, par conséquent, gardé sa population turque, demeurée là avec ce caractère archaïque, avec cette placide indifférence pour notre progrès occidental qui la caractérisent partout. Quand on a essayé d'attirer ici des paysans bulgares, soit des Balkans, soit du Rhodope, où la terre cultivable commence à manquer, on s'est toujours heurté à la nostalgie d'hommes venant d'un pays aux sources claires, abondantes et fraîches, qui, forcés de boire l'eau croupie des étangs, se croyaient transportés dans un Sahara. Si l'on joint à cela les conséquences topographiques immédiates de ce régime karstique qui domine ici, avec ses trous, ses entonnoirs, ses vallées sèches à gorges escarpées, ses zones d'effondrement, etc., on s'expliquera aisément comment le Déli-Orman, au lieu d'être cultivé et déboisé à la façon de la Dobroudja, est, au contraire, presque tout entier resté en taillis, en bois, en forêts, avec des prés plantés de grands arbres, des enclos coupés de haies, des surprises d'horizon imprévues et des retombées dans l'ombre, qui rappellent le Perche et la Vendée.

Un pays de bois, de taillis et de haies, avec des grottes, des excavations, des trous cachés sous la feuille et, en même temps, un pays où l'élément civilisé a difficilement pénétré d'abord, ne pouvait manquer de prêter aux aventures et d'acquérir une réputation un peu farouche. Les mêmes raisons, qui ont prolongé la chouannerie dans le Bocage et la Vendée, ont fait longtemps du Déli-Orman un pays redouté, où

Ton ne s'aventurait qu'en tremblant. Au début même de l'émancipation bulgare, tous les malfaiteurs du pays, que traquait ailleurs l'organisation méthodique de la gendarmerie, s'étaient donné rendez-vous dans ce coin, où il fallut appeler un régiment pour les cerner. Quoiqu'il subsiste quelque chose de ce temps déjà lointain dans les récits que Ton fait, en Bulgarie même, sur le Déll-Orman, j'ai pu constater que, là comme partout ailleurs dans le pays bulgare, la sécurité est absolue, tout à fait comparable à celle que l'on peut avoir dans un vieux pays comme la France. Après avoir circulé à toute heure dans les chemins les plus extraordinaires du Déli-Orman, je n'ai ni rencontré moi-même ni entendu raconter le moindre incident romanesque, la moindre histoire de brigands, dont tout voyageur est fier de pouvoir orner son récit. Il a fallu me résigner à ne courir aucune espèce de danger.

Le Déli-Orman, qui est un très joli et très séduisant pays, fournissant à chaque pas des motifs de tableau, se trouve donc actuellement dans cette phase propice, où la circulation y devient possible sans que le pittoresque ait disparu. La population turque, qui domine encore presque exclusivement dans des régions entières, introduit, dans cette verdure des grands bois, des vallons herbeux, des coteaux plantés d'arbres, que je comparais tout à l'heure au Perche, et qui rappelle également le pays basque, une note dorée, une bigarrure de costumes : pour tout dire, des touches de vermillon, de carmin et d'orange, éminemment propres à faire valoir le fond verdoyant, sur lequel elles se détachent, en prenant tout leur relief elles-mêmes.

Mais il est grand temps de voir le Déli-Orman avant que tout cela n'ait été transformé. La question de l'eau, qui a immobilisé ce pays dans son sommeil de la Belle au Bois Dormant, n'est, en aucune façon, insoluble avec les engins mécaniques dont nous disposons

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