VILLAGES TURCS EN DÉLI-ORMAK
mande, deviennent presque contigus. Le premier village que nous rencontrons, un peu avant d'y arriver, Aidoudou, me plaît aussitôt et d'autant plus que, très ignorant encore de ce Déli-Orman farouche, j'y arrive avec quelque appréhension sur nos gîtes. Au bord d'un plateau, en face d'un large horizon, en pleine végétation, dans l'herbe, sous les grands chênes et les noyers, les maisons, très espacées, très dissimulées, se laissent plutôt deviner qu'entrevoir. Ce que l'on en voit, ce sont surtout ces enclos hermétiquement fermés de branches tressées, sur lesquelles on jette un pisé d'argile jaune et que l'on recouvre (pour protéger l'enduit) d'un toit en fagots violacés, avec un faîtage de feuillages roussis : trois bandes colorées, celle du haut orange, plus bas le violet des branchages, plus bas encore la terre d'ocre très claire des pisés, découpée par les étais noirs verticaux destinés à soutenir le poids mal équilibré de ce mur pesant. Très larges, les chemins verts, qui font à la fois les routes et les rues, sont bordés partout de semblables enceintes, où s'ouvrent quelques grands portails en bois d'un gris bleuté avec une plus petite porte à côté : portails euxmêmes rigoureusement barricadés, protégeant la vie intime, familiale. Dès cette première entrée dans la vie campagnarde du paysan turc, nous observons ce recueillement calme et placide dans l'intimité close, cette coquetterie de la maison bien défendue contre les indiscrets et bien parée au-dedans, qui frappe à chaque pas dans ce pays et qui contribue beaucoup à son original attrait... Tandis que nous passons au trot de nos chevaux dans la lumière oblique et dorée du couchant, siir toutes ces pentes d'herbe très verte, jouent des bandes d'enfants, roses, oranges, rouges, et l'on voit se glisser silencieusement, vers leur seuil fermé, des femmes au voile noir, d'autres au voile blanc, tandis que conversent avec majesté de beaux
vieillards turcs à longue barbe blanche, appuyant leurs deux mains sur leur bâton recourbé et semblant échanger de très graves paroles.
Gomme, de ce côté, on ne comprend plus le bulgare, un Turc du village, qui le sait un peu, nous conduit à travers champs vers la demeure du maire d'Hassan-I^r, chez lequel nous projetons de loger.
Après beaucoup de tours et de détours, voici donc que la voiture s'arrête dans une rue herbeuse et fleurie, qui monte vers la gauche sous les grands arbres, en face d'un haut portail de bois, encastré dans l'habituelle enceinte de branches tressées, à l'enduit jaune. Tout reste hermétiquement clos, comme on s'imagine que pouvait l'être au soir un burg féodal, sur un rocher du Rhin. On appelle, on frappe à la porte, et, au bout d'un temps assez long, la petite porte latérale, qui sert seule au passage des gens (la grande étant pour les chars), s'ouvre doucement ; on voit alors sortir deux gaillards turcs enturbannés, le fusil en main, la cartouchière garnie à la ceinture, qui viennent nous reconnaître, parlementent, s'informent; la présentation se fait; nous montrons patte blanche; les visages toujours sérieux s'adoucissent et, devant nous, s'ouvre enfin à deux battants le portail, par lequel nos voitures s'enfilent dans une cour herbeuse et plantée d'arbres, au bout de laquelle il y a des maisons. Dès qu'elles sont entrées, on referme et verrouille avec soin.
Cette étape quelconque, chez un simple maire turc de Bulgarie, donne décidément l'amusante impression d'une arrivée dans un château du moyen âge : l'appel de cor pour prévenir les sentinelles, le pont-levis qui s'abaisse, l'entrée sous la haute voûte sonore et, par derrière, le bruit de la porte qui se rabat, le grincement des chaînes du pont-levis qui se relève.... Montant alors à travers le jardin, nous arrivons, dans