UNE MAISON TURQUE EN DÉLI-ORMAN
Tenclos, à la maison des étrangers, qui doit nous recevoir : maison soigneusement distincte du « home » proprement dit, où personne d'étranger ne pénètre et que défend, à l'intérieur de la première muraille, (toujours comme dans une forteresse féodale) une nouvelle enceinte palissadée.
Elle est tout à fait gentille, cette maison basse, très blanche avec son toit de tuiles et sa fenêtre large au cadre de bois, devant laquelle une tonnelle en plein vent à colonnettes de bois est entourée d'un parterre de rosiers, que ferme encore un demi-cercle de clayonnage.
A gauche, autre enceinte hermétique, percée de deux entrées contiguës : l'une, simple porte étroite pour accéder au logis des femmes; l'autre, portail à deux vantaux donnant sur une cour de ferme intérieure, cette cour et ce logis des femmes étant, à leur tour, eux aussi séparés par une muraille.
L'arrivée des hôtes a été signalée et c'est de suite, par l'une ou l'autre de ces portes, un mouvement affairé de Turcs à large ceinture rouge, à ceinture vert d'arsenic, à turban bariolé de violet et de rouge, entrant, sortant, pour rapporter ce qu'il nous faut, les couvertures, les oreillers, etc....
Dans chaque village turc, le maire est ainsi moralement tenu d'avoir une chambre pour les hôtes de passage. Celui d'ici en a deux : l'une où nous logeons, l'autre où campent nos hommes. Chambres très basses, comme toutes celles des maisons turques, où notre maire, qui est grand, touche à peu près le plafond de son fez. Simple toit de bois et murs blancs; sol eu terre battue couvert de nattes. Mais un grand souci de l'arrangement, que l'on retrouve presque toujours en ces logis orientaux, a su parer cette nudité : sur les murs blancs, de jolis bouquets de fleurs, peintes en trois ou quatre tons simples et conventionnels comme
dans les fresques antiques (sans parler de Tinévitable carte militaire qui représente, en ce moment, chez tous les Turcs, les succès des Japonais contre les Russes); le plafond aux poutres apparentes; deux petites colonnettes, formant à l'entrée une sorte de portail oblique entre un banc adossé au mur et un bout de cloison à mi-hauteur, abritant les voyageurs assis par terre de l'autre côté ; la cheminée en terre battue, légèrement cuite au feu, très « modernstyle », avec ses trois étages, son arcade cintrée en bas, sa petite loge au-dessus pour les tasses à café; des branches d'acacia pendues pour parfumer l'air ; sur la terre, les tapis aux dessins géométriques, les coussins dans un coin, etc.; et tout, les murs, le sol, la cheminée, absolument immaculé... Les Turcs n'entrent là qu'en retirant leurs souliers et un balai est caché derrière la porte pour enlever aussitôt les poussières qui pourraient tomber. C'est une netteté de demeure japonaise. Vraiment, en posant ici nos souliers boueux et nos bagages constellés de crotte, nous nous sentons des barbares!...
Impression habituelle du reste, quand un Occidental se trouve en présence de ce si vieil Orient, où l'art et la civilisation ont précédé la sienne de plusieurs dizaines de siècles. Nous avons eu beau forcer les « étapes » et construire des canons ou des machines; nous ne sommes toujours que les descendants dés Normands, des Celtes, des Francs, des Burgondes, encore plongés dans la barbarie il y a douze ou quinze cents ans, tandis que, chez les Persans, les Indous, les Japonais, chez tous ces peuples de l'Asie- Mineure et de l'Egypte, la culture intellectuelle atteint et dépasse parfois cinq et six mille ans. Cette réflexion peut avoir l'air d'un paradoxe à la Jean -Jacques, quand où l'applique à l'élite ; mais prenez la moyenne et comparez, pour l'attitude, la tenue, la pensée, le goût