‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 60 sur 198 · DEMEURES ORIENTALES · texte numérisé non relu

DEMEURES ORIENTALES

artistique, un Arabe avec un Auvergnat : c'est Taristocratie en pendant avec la démocratie.

Et quel joli réveil au matin, parmi ces buissons de rosiers fleuris, où chantent les rossignols, quand les premiers rayons lumineux, filtrés et verdis par les feuilles, viennent jouer en face de nous sur le mur blanchi à la chaux, éclairer tour à tour les branches d'acacia pendues, la cheminée aux teintes fines, les colonnettes du portail et les poutres de bois ouvragées! Gomme cela contraste agréablement avec le tapage d'hôte (, les coups de marteau du forgeron ou du batteur de cuivre, les roulements de voitures, les discussions dans la rue, par lesquelles on est tiré du sommeil dans les villes !

J'aime fort le joli arrangement des demeures orientales, qui, lorsqu'on n'a pas eu affaire depuis quelque temps à des fonctionnaires turcs, réconcilierait avec leur nation ; mais ce que j'apprécie peut-être le plus chez les musulmans, c'est le soin religieux avec lequel ils défendent et enferment leur vie intime, ce home dont ailleurs l'Anglais parle tant et qu'il pratique si mal. Quand ils reçoivent des étrangers comme nous, ils leur offrent des coussins, des tapis, des tasses de café et des cigarettes, avec un toit pour la nuit ; mais ils ne leur laissent rien voir de ce qu'ils aiment, de ce que couve leur intimité, de ce qu'un œil indiscret ou indifférent déflore : pas plus leurs meubles, leurs bibelots ou leur jardin que leur femme. Ils savent échapper ainsi à cette dispersion banale, à cette promiscuité, qui font de nos logis européens une halle ouverte à toutes les connaissances de rencontre, exposée à toutes les réflexions de prétendus amis. Le <c home », qu'un Anglais promène à tous les coins du monde, se compose d'un habit noir, d'un stewart, d'un tub, d'une théière, de quelques beefsteaks et d'un teijinjis ou d'un fpot-ball. Le Turc en connaît un plus

personnel : pour le protéger, il ferme sa porte et se barricade; s'il voyage, sa femme reste au logis et, malaisément, lui-même quitte la patrie, le coin du monde où Ton pratique sa religion et adore son Dieu, dépasse les limites de la terre d'islam...

Il ne faut pas croire d'ailleurs que, même en Turquie, il ne se produit pas un mouvement dans le sens de ce que nous appelons le progrès occidental. La première demande, que m'a adressée mon hôte au matin, a été de le photographier en pied, son fusil à la main et tenant ses deux bassets en laisse. Puis nous nous sommes quittés avec tous les salamalecs d'usage en faisant le geste de ramasser de la terre pour la porter chacun à notre bouche et à notre front. Jamais il n'a voulu accepter l'argent qu'on lui glissait dans la main pour payer nos provisions et notre gîte, «lok, iok» (non, non!) et il fallait voir ses beaux gestes de grand seigneur protestant contre une offre pareille, avec les mains dressées la paume en dehors et cette façon très orientale de relever le menton en abaissant les yeux, qui marque le refus d'une offre offensante ou inadmissible. Mais, les règles du savoirvivre ayant été remplies, il a ajouté dignement : « Voici mon fils! » et nous a regardés avec placidité remettre à l'enfant la monnaie que nous lui destinions... Tout, en ces matières d'argent, est question de forme, comme la façon de remettre ses honoraires à un médecin ou un avocat. Ainsi, un jour de fête Israélite, où on nous avait, par faveur, servi deux œufs et du thé dans une auberge de Galicie, l'aubergiste juif aux airs de rabbin repoussait notre pièce, qui l'aurait souillé, rendu impur devant Dieu, mais envoyait chercher un domestique chrétien pour la recevoir...

On rencontre, à chaque pas, dans ce pays du Déli- Orman, des motifs à ravir un peintre : d'abord l'aspect

Page 1