LE PITTORESQUE DU DÉLI-ORMAN
même de tous ces grands villages, où les chemins verts montent et descendent sinueux, entre les murs clos aux toits de feuilles rousses, que dominent les verdures des arbres ; et la disposition des grands portails, comme certains porches de ferme normande ; et le jeu des enfants aux couleurs brillantes, courant devant leur cerf- volant ou montant à l'assaut de quelques buttes; et la sortie des femmes lentes, silencieuses, couvrant de leur voile blanc leur jupe noire, pour se glisser dans Tombre le long des murailles. Le pays lui-même est charmant, accidenté, coupé de vallons, avec des bois, ou plutôt des sortes de maquis ne dépassant guère en moyenne deux mètres de haut, où dominent les chênes et, de tous les côtés, soit dans ces maquis, soit dans les pâtures qui alternent avec eux, soit dans les labours, de grands arbres épars, chênes, chênes verts, parfois noyers. Autour des champs, quelques haies (ce qui n'existe presque nulle part ailleurs en Bulgarie); des descentes rapides sur des vallons, où il y a de petites falaises calcaires grises à nuances orange ; des remontées à travers le maquis, ou sur la pente herbeuse, coupée de buissons et plantée de chênes comme en Guipuzcoa; des chèvres et des moutons broutant à l'ombre ; des mares, au bord desquelles les troupeaux de buffles pataugent et se vautrent soigneusement dans la boue pour échapper, sous cette carapace durcie, aux piqûres d'insectes, etc.
Notre seconde étape de 60 kilomètres doit nous conduire de Hassan-Lar à Kourtbounar par les « absences de chemin » les plus résolument hostiles à la circulation que l'on puisse imaginer. Sous une petite pluie fine, continue, digne de la Suisse ou de la Bretagne et qui, pour un jour, diminue l'attrait du pays, nous naviguons, nous tanguons, nous roulons à travers des océans d'une boue aussi persistante que la pluie. Mon compagnon, par un affreux calembour, propose d'appe-
1er ce pays la Boue-lgarie. Pas même la ressource de se dégourdir les jambes en marchant un moment à pied; on s*enliserait, on disparaîtrait... J'admire nos cochers turcs dans ces épreuves. Ils sont deux, tout à fait dissemblables. L'un est un tout petit homme, à la figure toute noire de barbe, aux yeux vifs, au turban dénoué, aux jambes courtes et torses disparaissant dans son énorme culotte garnie de yatagans, qui fait penser aux Kobolds malicieux des légendes, aux petits tailleurs, gardiens de talismans magiques dans les « Mille et une Nuits ». Quand cela va plus mal, sa bouche se tord silencieusement et ses yeux pétillent d'une lueur, qui semble, on ne sait pourquoi, exprimer une satisfaction maligne, comme si sa mission secrète était de ' nous conduire à notre perte. Il tombe entre ses chevaux dans les cahots ; il doit se mettre à l'eau pour repêcher un cheval effondré entre les planches d'un pont et toujours, dans l'épaisse fourrure de poils noirs qui couvre son visage, on voit briller ses yeux aigus, éclater ses dents blanches. L'autre, au contraire, est un grand gaillard jovial, que tout malheur arrivé à son compagnon égayé bruyamment et secoue d'un bon rire périodique pour une journée entière.
Et nous avons encore, pour compléter la caravane, un bizarre compagnon, notre cuisinier factotum, que le cocher jovial a surnommé le «capoudji bachi», ce qui veut dire le gardien des portes du sultan, parce que sa fonction à peu près unique pour notre service consiste à sauter de temps en temps du siège, ouvrir maladroitement, et refermer de même derrière nous les portes qui, sans cesse, coupent le chemin. C'est un pauvre diable d'Arménien, au grand nez, à l'air effaré, tout loqueteux, ne sachant ni le bulgare, ni le français, ni le turc, un de ces êtres malchanceux qui ne peuvent toucher un objet sans le casser, plein de bonne volonté comme un chien battu, mais incapable
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de se rendre utile, un cuisinier dans le genre de cette femme qui se présentait un jour chez une de mes parentes et à laquelle, en guise d'examen, on demandait le moyen de cuire un poulet au blanc. « Je le plume, je le vide, disait-elle »... et jamais elle ne pouvait aller plus loin... « Encore Men heureux, disait ma parente, qu'elle ait commencé par le vider »...
Le village de Tcham, que nous traversons, est le commencement du pays où l'eau manque, c'est-à-dire du pays à terrains de Karst, où les grottes et les rivières souterraines boivent l'eau comme une éponge : pays riant et vert, mais où les puits tarissent en été. De petits étangs, qui barrent les vallées pour recueillir les pluies, introduisent un élément nouveau dans le paysage. Aux abords, s'entassent volontiers les troupeaux de buffles.
Seid-ali'faki, où se fait notre halte de midi, est encore un village terré dans l'herbe et la verdure, moins joli qu'Hassan- Lar ou Aidoudou, mais d'un type semblable. Dans la chambre des étrangers, même jolie cheminée, mêmes tapis sur le sol très propre, mêmes murs bien blancs, mêmes guirlandes parfumées de fleurs d'acacias.
Et les villages de ce genre se succèdent, plus rapprochés qu'on ne l'imaginerait dans ce pays à réputation sauvage, villages étalés dans les arbres, où de pauvres minarets de bois, qui ne ressemblent guère aux flèches blanches de Stamboul, se composent parfois seulement d'un tronc d'arbre avec une échelle, ou d'un petit mât de cocagne portant comme un turban démesuré et grotesque.
Kourtbounar, notre logis du soir, sort un peu du Déli-Orman accidenté et vert pour rentrer dans le plateau tertiaire de la Dobroudja. C'est un grand village, presque, une petite ville, à population beaucoup plus bulgare, où, comme le nom l'indique, il y a des puits ;
car bounar veut dire puits ; Kourt-bounar, c'est le puits du loup, comme Basch-bounar le premier puits, Bourbounar le puits frais, Bar-bounar, le puits de miel, etc. Tous ces noms de lieu marquent aussitôt l'importance que prend ici la question de Feau.
De Kourtbounar nous descendons en un jour à Sillstria. Le temps s*est remis. Notre chemin suit un de ces vallons asséchés entre deux coteaux de calcaire blanc, qui pénètrent, sous les fines argiles brunes du loess, dans les bancs caverneux et perforés du crétacé. Un long vallon normand tapissé d'herbes ; des pentes boisées où s'éclairent de place en place des rochers blancs; un maquis épineux à pivoines rouges, et de grands oiseaux bleus « couleur du temps », qui s'envolent lourdement dans les branches.
Vers Gioullerkiou, nous retrouvons la grande route stratégique de Choumla à Silistria, terminée de ce côté et nos chevaux trottent allègrement à travers cinq kilomètres de vraie forêt : à peu près la seule forêt proprement dite que nous ayons, en dépit de la renommée, rencontrée en Déli-Orman ; car, partout ailleurs, les taillis, défendus depuis trop peu de temps contre la destruction, ne sont des forêts qu'en souvenirs, ou encore en espérance. Cette forêt, haute de 7 ou 8 mètres, comprend ici, outre les chênes dominants, les essences les plus variées, qui donnent un air de libre végétation orientale. Une belle descente à talus crayeux sur une grande vallée boisée à taches blanches calcaires rappelle certains aspects des falaises de la Seine dans l'Eure, ou de nos côtes normandes.
Alfatar est un très grand village bulgare étalé sur trois collines, où nous nous installons pour déjeuner chez un menuisier. Une ravissante petite blondinette de trois ou quatre ans nous regarde longtemps avec des yeux si fixes, d'abord si effarés, puis si curieux, que le sommeil la gagne et, comme un oiseau, la tête