‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 62 sur 198 · LA FRONTIERE ROUMAINE · texte numérisé non relu

LA FRONTIERE ROUMAINE

sous Taile, elle se penche doucement, le bras sur les yeux, s'incline sur la huche où elle était assise et s'endort; le père, aux traits fins, aux yeux clairs, dont le bonnet de laine blanc (et non brun comme d'habitude), annonce l'origine roumaine, vient, avec des soins de nourrice, la couvrir de son manteau...

Puis nous retraversons, à l'est d'Alfatar, le beau vallon encaissé de roches blanches et tapissé de verdure, que nous avons déjà passé ce matin. Deux petits bergers à cheval, en bonnet foncé, la gourde en bandoulière, avec de beaux yeux noirs, la bouche menue, des types latins, qui, comme notre fillette de tout à l'heure, annoncent la frontière roumaine, nous servent un instant de guides. Plus loin un paysan trop civilisé et qui, manifestement, ignore les tours de force auxquels se sont déjà livrés nos véhicules, nous annonce que, si nous continuons, nous allons nous embourber dans un marais, nous rompre les os sur des pentes infranchissables, tuer nos chevaux et casser nos ressorts. Le petit cocher turc sourit silencieusement en montrant ses dents blanches; le grand éclate d'un joyeux rire; et gaillardement, avec nos quatre chevaux de front, nous arrivons en haut du sentier.

Voici maintenant la frontière roumaine, que suit la route pendant une douzaine de kilomètres jusqu'à Silistria ; les bornes-frontières sur le talus se mêlant aux bornes kilométriques; les postes se regardant à droite et à gauche. A droite, en Roumanie, ce sont des maisonnettes blanches et proprettes, avec un bout de jardin,' des fleurs, pas un soldat; à gauche, des huttes en bois, autour desquelles errent les chiens dressés à la chasse de l'homme et l'on voit des manœuvres, des uniformes. L'esprit militaire est évidemment plus actif d'un côté que de l'autre.

Inutile de revenir sur Silistriay que j'ai déjà décrite

précédemment^; nous y arrivons le long d'un coteau planté de vignes; nous en repartons le lendemain, à travers les labours, par une belle route, entièrement terminée, et même entretenue, qui nous ramène directement à Àlfatar.

Une montée de 120 mètres au-dessus du Danube; puis le plateau de culture absolument nu et désert, sans une maison, sans un village apparent, sans une haie, presque sans un arbre. Géographiquement, c'est sans doute le Déli-Orman; mais, pittoresquement, il faut faire une trentaine de kilomètres vers le sud pour retrouver les jolis coins du pays turc d'Hassan-Lar. Jusque là, c'est le plateau, coupé de vallées sèches aux murs calcaires, qui descendent sans ruisseaux vers le Danube. La végétation est concentrée dans ces vallées, comme dans tous les pays de Karst, où, là seulement, elle trouve un abri et, quand nous en suivions hier le fond, nous restions au milieu des bois et des prés dans la fraîcheur des valleuses normandes. Aujourd'hui, où nous ne quittons pas le plateau, c'est la Beauce : des étendues illimitées de blés, avec seulement quelques arbres très espacés, qui, vus à distance, piquent l'horizon d'une singulière moucheture de taches sombres.

Après Akkadanlarf le pittoresque reprend : bois de ohènes ou maquis, dans lesquels broutent des vaches, des buffles ou des chèvres; beaux chênes épars dans les champs ou sur les pâtures d'herbe rare, semées en sous-bois de buissons ; villages turcs avec leurs enceintes impénétrables, leurs femmes voilées si promptes à disparaître pour nous fuir, leurs Turcs à ceintures vertes, leurs fillettes aux énormes fleurs piquées dans les cheveux sous le voile, leurs gamins tout drôles dans leur costume enturbanné semblable à celui des hommes.

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