LE MARCHE DE KÉMANLAR
Un détail pittoresque, que je n'ai pas encore signalé et que le souci de la couleur locale ne permet cependant pas de négliger, ce sont les montagnes de fumier verdoyantes, qui occupent toutes les places de ces villages, disposées ce semble tout exprès pour servir de forteresses et de champs de bataille aux jeux bruyants des enfants turcs.
La terre est, en effet, tellement fertile dans ce pays, que l'on à pu, jusqu'ici, se dispenser d'y apporter aucune espèce de fumier. Les paysans turcs, qui ne seraient peut-être pas diplômés pour cette remarque dans nos instituts agronomiques, prétendent même, que ce fumier serait nuisible en faisant pousser un blé trop fort et qui verserait. Alors, ne sachant que faire de ces fumiers, on les entasse et, naturellement par paresse, aussi près que possible des maisons, sur les places, dans les carrefours ; là, ces grands tas sèchent au soleil, se réduisent; l'herbe les envahit, jusqu'au jour où quelques nouveaux tombereaux viennent en accroître la montagne. Concentrées ainsi sur le sol spongieux du loess qui recueille les eaux pluviales et alimente les puits, ces matières organiques ne seraient pas indiquées pour l'hygiène si le loess, quand il est épais, ne constituait un filtre aussi excellent.
L'arrivée à Kémanlar rappelle un peu celle qui m'avait ravi l'autre soir à une vingtaine de kilomètres d'ici, à Hassan- Lar. Le plateau vallonné s'étend au loin sous les chênes verts ombreux, couvert d'une herbe très verte où paissent les troupeaux. En sous-bois, on aperçoit au loin des étendues de verdures semblables, et quelquefois, après la coupure d'une vallée, des horizons également boisés qu'azuré le lointain. Au soleil couchant, par un beau temps de mai, ces verdures mates, sur lesquelles s'étendent et miroitent de longues ombres fines, ces accidents de terrain aux
plans multipliés, qui s'enfoncent et se perdent au loin dans des verts de plus en plus bleus, ces rayons dorés que le vol d'un nuage clair éteint, puis rallume, ces beaux arbres touffus arrondis en coupole et librement poussés au milieu des herbes, font un ensemble, qui n'est sans doute ni extraordinaire ni grandiose, mais qui ravit les yeux comme une caresse : surtout quand la note rose, rouge, blanche ou noire des costumes vient lui prêter tout son éclat.
Il se tient, en ce moment, à Kémanlar, une grande foire turque, que je vais voir et photographier dès le matin : pas un bazar comme à Djoumaya, mais une foire aux bestiaux, vaches, chevaux, moutons, chèvres, etc., analogue à celles que l'on rencontre dans notre pays, avec la tiirquerie en plus. Cette foire se tient, au bout de la petite ville, sur des prés qui descendent vers un vallon; les bétcs classées par catégories et par groupes ; les paysans autour, tous en costume turc, avec les marchandages, les soupesées, les palpages, les réflexions, les retours, les protestations que l'on peut imaginer, mais pas bruyamment, sans grand tapage.
De Kémanlar notre étape est courte jusqu'à Rasgrad, une étape dont la description m'entraînerait à d'inutiles redites, toujours par les mêmes pays de prairies, de bois, de maquis, et d'étangs artificiels, avec, au bout, une grande descente sous un beau ciel orageux dans la vallée large et profonde de Rasgrad.
Rasgrad et Sillstria, aux deux bouts du Déli-Orman, ce sont des villes; nous retrouvons ici un véritable hôtel et, ce qui fait plus de plaisir encore, une poste avec un télégraphe, au lieu de ces grands villages un peu déshérités comme Kémanlar, Kourtbounar, etc., dans l'intérieur du Déli-Orman, qui furent pourtant jadis des sous-préfectures, mais où nous étions heureux de pouvoir nous loger dans la clarté blanche,