LES GARDES DE LA FORET
et largement éclairée à Taurore, des maisons d'école.
Puis nous repartons de nouveau dans le Déli-Orman, vers la ville de J5ar6ounar, autour de laquelle ont été faits récemment les forages de puits profonds qui peuvent assurer une transformation rapide du pays. Encore une fois, ce sont les bois et la verdure qu*égaye un beau soleil, enfin dégagé du brouillard où il s'était trop souvent dissimulé ces jours derniers. Dans un pays tout de nature comme celui-ci, où aucune œuvre humaine ne vaut l'attention, le soleil est, plus que partout ailleurs, le magicien merveilleux, par la vertu de qui se transforment et se parent toutes choses. Il faut du soleil aux loques radieuses de TOrient. Mais, dès que le soleil se montre, tout y est tableau. Que Ton rencontre un brave homme conduisant sa charrette, une femme revenant de la fontaine, un berger menant ses buffles, deux vieux causant le menton sur leur bâton, un croquis s'impose. De tels tableaux abondent assurément aussi dans notre pays ; il n'est que de savoir les voir et Millet seul en fournirait la preuve; mais ils ne s'imposent pas au regard, ils ne le conquièrent pas, ils ne le fascinent pas comme en Orient. Infériorité de mon goût peut-être, mais j'aime la couleur et j'aime le soleil; je me sens une âme de païen pour adorer Phœbos Apollon.
La route que nous suivons aujourd'hui, toute mauvaise qu'elle soit, est fréquentée à un degré tout à fait extraordinaire. Ce n'est pas, contrairement à l'idée que Ton peut se faire du Déli-Orman, une chose anormale d'y rencontrer du monde sur les routes ; mais celle-ci est suivie, en ce moment, par un mouvement singulier de charrettes, de bêtes et de gens, attirés vers la grande foire de Simla aux environs de Totrakan, qui ne contribue pas à en accroître la viabilité. L'approche de cette foire nous vaut un spectacle assez curieux, que nous avons déjà eu maintes occasions de rencon-
trer dans le Déli-Orman, où, au premier abord, il ne laisse pas de surprendre, mais qui ici se trouve développé plus qu'ailleurs : ce sont les gardes armés de la forêt.
Quand on pénètre sans avertissement dans ce pays, ayant seulement présentes à l'esprit ses légendes farouches, ce n'est pas d'abord sans quelque inquiétude que, sur la lisière d'un bois, au carrefour de deux chemins, au centre d'un fourré impénétrable, on se trouve brusquement en présence de quelques gaillards à mauvaise mine, armés jusqu'aux dents, le front caché d'un turban, le fusil en main et jetant sur les nouveaux venus un coup d'œil farouche. La première impression est que l'on a affaire à des brigands. Ils sont là, campés au pied d'un arbre, autour d'un brasier, ou abrités d'un toit rapidement construit avec des branches, accroupis ou debout; on approche, et ces brigands saluent, échangent avec nous des paroles affables; on s'éloigne, toute crainte se dissipe. Que sont-ils donc? de simples gardes-champétres accidentels, réquisitionnés par les communes pour maintenir l'ordre sur lés chemins au moment des foires. Leur présence est le seul indice qui rappelle dans ce pays le temps, assez proche pourtant, où on ne s'y aventurait guère sans avoir fait son testament. Aujourd'hui tout est pacifié et l'on pourrait sans doute se passer d'eux; mais, en ce pays, tout de fourrés et de maquis, où il serait si facile à un individu mal intentionné de commettre un mauvais coup, on préfère garder ce vieil usage prudent. Chaque commune fournit donc quatre hommes par jour, qui n'ont guère à monter la garde plus d'une journée et, de la sorte, on peut avoir des gardes en permanence à peu près tous les cinq cents mètres sur les principaux chemins. Quand ces gardes, au lieu d'être Turcs, se trouvaient par hasard Bulgares, j'en ai vu qui
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s'étaient amusés à occuper leur loisir en sculptant, dans la glaise abondamment fournie par la piste voisine, quelques bonshommes analogues à nos bonshommes de neige, un ours, un gardien armé comme eux d'un fusil, devant lesquels s'ébahissaient les passants.
Aux environs de Balbounar, nous suivons quelque temps une de ces jolies vallées asséchées, toutes vertes entre leurs petits escarpements de calcaire blanc ou orange percés de grottes, que je crois avoir suffisamment décrites. Le pays me semble moins joli de ce côté que plus à l'est, un peu parce qu'il commence à se civiliser; Içs villages turcs existent encore avec leurs enceintes palissadées; mais ils sont maintenant en partie occupés par des Bulgares qui, moins soucieux de dissimuler leur intérieur familial, en laissent les enduits tomber en ruines. Peut-être aussi commençons-nous à nous lasser d'aspects qui se répètent. Je remarque pourtant au passage les rochers blancs de Gousoundji Alan y au haut desquels campent des tziganes à moitié nègres et souvent tout vêtus de blanc, comme se plaisent à l'être les nègres. Une calvacade de bergers à cheval; le retour d'un enterrement turc, où le prêtre en arrière achève de lire ses prières, tandis que, la pioche ou la pelle sur l'épaule, les autres s'en vont indifférents ; un taillis de rosiers en fleurs que broutent les buffles; un troupeau de chèvres accrochées à toutes les aspérités de récifs calcaires ; [des vaches blanches en clarté sur l'herbe verte sont les particularités les plus saillantes de notre route.
Balbounar est un grand village banal étalé sur un plateau, une sous-préfecture déclassée comme tant d'autres (par une mesure d'ordre énergique où les Bulgares ont su donner l'exemple à la France). Sur une place, gémissent plusieurs puits, dont la pré-
sence a motivé jadis l'agglomération et qui occasionnent le soir une joyeuse animation féminine. Nous couchons dans la salle d'école très blanche, très aérée, très moderne, le premier monument d'une démocratie bien comprise que l'on rencontre dans tout village bulgare.
Dès l'aube, à travers les vitraux clairs, le soleil entre à flots, les vaches meuglent, les moutons bêlent, les coqs chantent, les oiseaux font un tapage poétique, mais prématuré, et les cloches de l'église orthodoxe, qui nous touche, sonnent à la volée.
Nous allons aujourd'hui, avant de gagner rapidement Routschouk, qui est la dernière étape de notre tournée en Déli-Orman, visiter quelques-uns de ces puits à moteur, qu'il serait superflu de décrire ici d'une façon technique, miais dont le rôle probable, pour l'avenir et le développement du pays, paraît bien mériter deux mots d'explication.
J'ai dit comment le grand défaut pratique de tout ce Déli-Orman, si joli, si pittoresque, était le manque absolu d'eau superficielle, qui éloigne ou rebute bientôt la colonisation bulgare. Pour obtenir de l'eau, il faut des puits très profonds et non pas de ces puits artésiens, c'est-à-dire jetant l'eau jaillissante à la surface, comme ceux qui ont transformé les oasis désertes du Sahara. L'espoir de trouver de véritables nappes artésiennes semble faible et leur recherche nécessiterait, en tout cas, des efforts disproportionnés avec le but à atteindre. Ce que l'on doit chercher ici en profondeur est le grand système hydrostatique de canaux souterrains, par lequel toutes les eaux du plateau sont drainées vers le Danube. A la rencontre d'un semblable canal profond, l'eau abonde, à peu près inépuisable; mais il faut la remonter et, pour cela, installer sur le haut du puits un moteur à vapeur ou à pétrole.
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Avec un zèle qui lui fait le plus grand honneur, l'administration bulgare s'est attachée à ce problème si capital, y a consacré les ressources nécessaires, a fait faire des études scientifiques et des essais pratiques ; si bien qu'aujourd'hui la question semble au moins théoriquement résolue.
C'est la commission permanente de Routschouk (conseil général), qui a donné l'exemple en dépensant 3 à 400 000 francs sur le budget du département pour faire forer une douzaine de puits profonds.
Le travail avait été pris à forfait par un entrepreneur, auquel on avait posé comme condition de ne le payer qu'après la rencontre de l'eau. Une première série de puits, trop peu profonds, sont demeurés stériles ; après quoi, on a foré les autres avec succès k une profondeur de 120 à 180 mètres, moyennant une dépense d'installation totale montant à 25 ou 35000 francs. Sur quelquesuns de ces puits, on s'était imaginé pouvoir économiser le moteur en installant des manèges de buffles ou des leviers manœuvres par 7 ou 8 hommes. Ce fut une école fâcheuse; le paysan est le même en Bulgarie que partout ailleurs; un travail aussi compliqué l'a rebuté; les puits de ce genre ont été délaissés et les gamins se sont amusés à les remplir de pierres. Il subsiste seulement quatre puits à moteur, dont la machine est alimentée par des chaudières chauffées au bois ; ces puits fournissent de 2 à 3000 litres par jour; dès que la saison d'été commence, ils fonctionnent sans interruption et l'on voit sans cesse une procession de tonneaux, de charrettes, de femmes avec des seaux et des cruches venir y puiser de l'eau. Si l'on compte, pour un village moyen de cette région, 200 maisons et 5 000 têtes de bétail, on comprendra quelle dépense d'eau cela doit nécessiter. Là, où de semblables engins n'existent pas encore, il faut se contenter des puits peu profonds et taris en juin, d'où
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l'on tire Teau avec ces immenses balanciers, qui, le long de tous les villages bulgares et, à leur pied, dans le vallon voisin, sont un élément ordinaire de pittoresque.