‹ La Bulgarie d'hier et de demainChapitre 68 sur 198 · LA QUESTION DE VEAU EN DOBROUDJA · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE VEAU EN DOBROUDJA

mer à mes amis bulgares le vœu que la Bulgarie se rattache plus complètement à l'occident en abandonnant, avec son calendrier irrationnel, son alphabet élégant de formes, mais illisible. On me regarde d'un air indigné, que je ne comprends pas d'abord et, comme j'ai la faiblesse d'insister en citant l'exemple des Allemands qui, pour la science au moins, ont laissé de côté les lettres gothiques, on précise davantage l'objection : « Nous sommes, me dit-on, deux cent millions de Slaves ; dès que nous serons groupés, nous prendrons la prédominance : si quelqu'un doit changer son alphabet pour arriver à l'unité, ce sont les Latins, c'est vous!... »

Notre seconde étape en Dobroudja doit nous conduire de Dobritcha à Baltschik et Kavarna sur la mer Noire. En remontant au-dessus de la cuvette, dans le fond de laquelle Dobritcha s'étale avec quelques minarets, nous trouvons d'abord de vastes pâtures vertes, où paissent des troupeaux de moutons, de ces larges pâtures nues, au-dessus desquelles on voit en tout sens immédiatement reposer le ciel comme sur les coulées basaltiques du Cantal. Puis des blés en herbe, sans un arbre ni une haie, ondulent au vent en masse épaisse et drue : une impression de très grande fertilité, de culture facile, de moissons prospères. Mais l'eau manque de plus en plus au voisinage de la superficie, à mesure que nous avançons vers le nord-est : la seule nappe d'argile imperméable, qui puisse retenir les eaux souterraines sous le plateau calcaire fissuré et alimenter les puits, ayant sa pente dans ce sens, de sorte qu'elle s'enfonce progressivement. Maintenant, ce n'est plus à quelques mètres du sol, mais à 40 ou 50 qu'il faut descendre. Le système des balanciers, avec leurs grands bras dressés comme des antennes et abaissés dans un grincement plaintif, n'est donc plus praticable; il faut, sur ^es puits trop profonds, un

manège, un rouet, un bâti de quatre . montants verticaux solidaires et tournant autour d'un axe central (lui-même maintenu par deux autres étais), un véritable appareil mécanique lourd à manœuvrer, que l'on place à côté de l'orifice et sur lequel on agit à bras d'homme, ou au moyen de bêtes, pour enrouler la corde de cuir tressé, au bout de laquelle pend le seau.

Ces installations sont nécessairement très multipliées au voisinage les unes des autres quand le village a quelque importance, ou même aux abords des grosses fermes isolées, qui ont besoin d'abreuver les hommes, les bestiaux, de fournir l'eau aux chaudières des batteuses, des moulins à farine, etc.. On voit alors douze, quinze de ces grands rouets à la file, généralement le long d'un vallon, dans le fond duquel on s'est placé pour avoir une profondeur moindre à forer. La manœuvre de ces puits devient, en pareil cas, une des curiosités de la route. Quand un paysan veut un seau d'eau, il faut qu'il appelle à l'aide sa famille ou ses voisins; généralement tout le monde accourt, trois, quatre générations, depuis le grandpère impotent jusqu'aux petits enfants, pour lesquels c'est, on le conçoit, une joie de sembler rendre ce service. Vieillards, femmes, gamines, petits se traînant à peine, quand on a laissé filer la corde sur le seau au fond du puits, tout ce monde s'applique à la lourde machine et lentement la fait remonter. Ailleurs le systèmeplus perfectionné comprend, sous un hangar, un manège avec un cheval et deux hommes, qui, toute la journée, doivent être employés à ce travail. Dans certaines fermes particulièrement modernes, on commence même à employer des éoliennes : engins très perfectionnés, qui ont le grand tort de ne pas fonctionner, faute de vent, dans la saison où l'on a le plus besoin d'eux, c'est-à-dire au moment de la forte presse des moissons.

Page 1