LA MER NOIRE A BALTSCHIK
Après avoir visité une semblable installation dans la grande ferme d'Iastiktchalar, qui a, pour elle seule, trois puits d'une soixantaine de mètres de profondeur, nous nous rapprochons rapidement de la mer Noire dans la direction de ce petit port de Baltschik, qui a joué un rôle au moment de la guerre de Grimée.
Baltschik est, dès à présent, une petite ville assez coquette et n'aurait pas grand'chose à faire pour se transformer en une vraie plage à la mode. Un large plateau, terminé sur la mer par de blanches falaises marneuses et entaillé suivant un ravin dans le fond duquel monte la ville, domine la mer d'environ 160 mètres. En haut, les bancs calcaires durs du plateau, coupés droits, apparaissent en strates oranges; au-dessous, les eaux, auxquelles leurs fissures livrent souterrainement passage en tous sens vers la profondeur et qu'arrêtent au contraire des marnes sous-jacentes, sortent partout, ruissellent Jaillissent et cascadent ; plus bas s'inclinent, avec la pente des talus d'éboulement, les marnes blanches éblouissantes au soleil, que reflète, calme, la mer bleue. La ville aux maisons neuves est très européenne et, dans son petit port, plutôt fait pour les barques côtières, nous pouvons constater la présence de bateaux à vapeur.
Ces falaises de Baltschik, nous les suivons maintenant vers Kavarna et le cap Gulgrad, longeant en haut du plateau la mer Noire. Partout le même phénomène hydrologique, que je viens de signaler à propos de Baltschik, se reproduit avec une extraordinaire netteté. Toutes ces eaux qui, sur l'étendue de la Dobroudja, se laissent tant désirer, disparaissant sou« terre, absorbées par le sol comme par une éponge, poursuivent, dans l'ombre de la profondeur, leur route vers le grand système de drainage que constitue la mer Noire, coulant au-dessus des marnes imperméables comme sur un lit, dans les mille fissures
compliquées qui découpent le calcaire. Sur la côte, où l'ouverture des falaises tranche tous ces terrains comme une coupe théorique, on voit alors, toujours au même niveau, toujours suivant le môme contact, les eaux ressortir en sources, en cascades, avec la régularité, la constance et la précision d'une expérience de cours destinée à convaincre des élèves. Le phénomène est si net qu'il en prend un air artificiel. On dirait les cascades de nos parcs obtenues avec une lame d'arrosoir.
La petite ville de Kavama est tout en haut du plateau, dominant un bout de ravin avec une ruine de coupole en briques, une longue fontaine et un mouvement d'âniers : toutes choses familières à l'Orient, qui, par leur agencement dans le paysage poudreux et moite de chaleur, prennent ici une sorte d'air palestinien. Le port, situé 200 mètres plus bas et 2 kilomètres plus loin, offrait, lorsque nous y sommes passés, par un matin voilé et silencieux, un effet de lumière exquise. C'est une large baie, encadrée de hautes falaises crayeuses plus abruptes que celle de Baltschik et qui, dans cette torpeur d'un jour chaud sans soleil, s'endormait plate et luisante comme un étain, sous un ciel également gris, mais lumineux, plus lumineux que la mer. Un grand voilier était venu s'arrêter près d'un quai de bois et les déchargeurs, allant et venant le long des minces planches infléchies sous leur poids, des sacs aux épaules, manœuvraient d'un air endormi, comme imposé par le sommeil ambiant de toute l'atmosphère ; sur la mer mate, pas une ride ne clapotait ; les deux falaises, qui eussent dû être blanches, se détachaient en silhouette sombre ; l'ensemble traduisait admirablement ces pesanteurs de l'air, qui, au printemps, s'accroissent accablantes avant la pluie. A midi, sous le soleil et le ciel bleu, toutes ces blancheurs, toutes ces lumières eussent été aveuglantes; avec ce
LA COTE A KAVARNA, 183
temps couvert, bas, mélancolique, ne laissant de distinctes que les valeurs les plus subtiles dans un décor monochrome, sous cette lumière du matin oblique et frisante, qui évoquait aussitôt l'idée des saisons indécises entre la mort et la vie, des contrées boréales toujours menacées par la longue nuit polaire, l'impression d'art était pénétrante, douce et comme inconsciemment attendrie...
Encore un peu plus loin, au Nord, à KajavenkioUt Taspect de la côte change : les bancs de calcaire dur, qui forment tout le plateau, ayant été amenés ici, par la pente générale des strates, presque au niveau de la mer. Celle-ci les entaille en véritables escarpements, jonchant le sol à leurs pieds d'énormes blocs qu'elle leur arrache et fait tomber amoncelés en chaos. La falaise n'est plus bien haute, à peine une quarantaine de mètres ; mais elle est abrupte et ses tons oranges font un contraste coloré avec le vert glauque de la mer. Entre les blocs, l'eau clapote, toute prête à déferler s'il venait un peu de brise; l'arôme des varechs s'exhale et tout cet ensemble, qui paraîtrait assez banal sur la côte de Villers ou sur celle d'Etretat, fait plaisir, retrouvé au loin sur la mer Noire.
Vers l'horizon devant nous, dans le sens du nord, le plateau fuit à perte de vue, de plus en plus bas, confondu enfin avec la ligne de la mer. Là-bas, c'est la Roumanie ; là-bas, c'est le pays des Scythes, où Ovide chantait si tristement son exil, il y a dix-neuf cents ans, en face de la même mer et sous le même ciel.
Nous quittons maintenant le rivage pour nous enfoncer vers l'intérieur, à travers le plateau. Au voisinage immédiat de la côte, les cultures souffrent un peu de la bise, plus encore du défaut de terre végétale, l'eu de blés pour commencer, et surtout des pâtures maigres à fleurs jaunes, des herbes basses et rares avec des plantes grasses. Bien que la mer ait disparu,
on la devine encore toute prochaine ; on la sent, ne fût-ce qu'à cette nudité, à ce vide de l'iiorizon.
Dans cette campagne silencieuse et sous ce ciel gris, d'innombrables tortues très grosses cheminent partout à la file, accomplissant à elles seules, les lentes pèlerines, cette mission imprévue de mettre un peu d'animation dans le paysage.
Cependant nous apercevons au loin quelques êtres vivants, quelques hommes : et, quand nous approchons, c'est un service funèbre, ou plutôt c'est la cérémonie du quarantième jour. Dans ce champ de pierres en désordre, qui représente ici la plupart des cimetières chrétiens ou musulmans, ils se sont réunis pour ajouter une pierre de plus sur une tombe fraîche. Cette pierre, on ne la met pas le premier jour; on laisse d'abord la terre, ramenée en butte, se tasser un peu naturellement, avant de surcharger encore le pauvre mort de cet autre poids. Le quarantième jour seulement, on revient, on aplanit la butte, on pose la pierre, et le mort semble alors plus mort, plus définitivement scellé dans ce lourd sépulcre de l'oubli, auprès duquel est légère la dalle même du tombeau.
Dans la région que nous parcourons en ce moment, en dehors de la population bulgare dominante, on rencontre une race de musulmans dont je n'ai pu savoir l'origine exacte, bien que son costume m'eût vivement frappé. Les hommes offrent surtout cette particularité d'enrouler, autour de leur cou, le foulard passé d'abord sur leur turban, qui enveloppe ainsi toute leur figure et, transformé à l'occasion en un voile, leur donne un faux air de Touareg. Sans chercher de comparaison semblable, on peut supposer qu'un tel usage a dû naître dans le désert et j'ai pensé (peut-être sans aucune raison) à ces Tartares Nogaïs, établis d'abord en Crimée, qui, vers 1860, arrivèrent dans la Dobroudja, d'où ils provoquèrent la fuite de toute une population bulgare.
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Tout le pays qui s'étend plus au nord, de la côte à la frontière roumaine, présente le même aspect : des blés en herbes indéfiniment étalés sur une terre noire, des blés, auxquels l'atmosphère lumineuse et chargée d'eau prête, jusque dans les premiers plans, un ton bleuté ; alternativement avec les blés, des champs laissés en jachère, qui se couvrent de fleurs jaune safran et sont parcourus par des multitudes de points noirs, bruns ou blancs, buffles, chevaux ou vaches. Des troupes de grues s'envolent devant nous d'un vol énorme, pesant, exceptionnel. Des cigognes très nombreuses se promènent de tous côtés majestueusement, en habit noir, gilet blanc, et bas oranges et ces trois valeurs colorées se détachent à merveille sur le vert bleuté qui constitue tout le fond du tableau. Quand elles s'envolent, leur long bec et leurs pattes également oranges s'allongent aux extrémités du corps en sens inverse. N'oublions pas non plus nos compagnes fidèles, les tortues, dont la grave théorie chemine au revers des talus. Sauf ces accidents du paysage, celui-ci est composé tout entier de deux tons, le jaune safran, que tachent d'innombrables points sombres à la place des bêtes et le bleu vert, le vert dru et épais des blés, serrés, fournis, onduleux sous le vent. Au loin, la ligne d'horizon demeure toujours, — qu'on monte ou qu'on descende lentement, comme une barque passant tour à tour les ondulation des vagues, — aussi absolument plate, et le même ciel gris. attristé pèse partout sur ce riche désert.
Au milieu de toute cette moire changeante des blés, il n'y a pas un arbre, pas une haie, pas un buisson, pas une ferme. Les villages se sont cachés dans les fonds pour trouver plus facilement de l'eau et, comme les maisons sont basses et leurs toits plats, on ne les aperçoit qu'en y touchant.
C'est un immense plateau, ce n'est pas une plaine.
ainsi que la Hongrie par exemple ; la différence se sent très bien inconsciemment au vide des horizons trop proches ; sur la plaine, le ciel ne se confond avec la terre qu'aux limites du regard ; ici il disparaît partout derrière ces dénivellations insensibles, qui, sans avoir de forme propre, ni presque de relief apparent, interrompent pourtant la vue.
Les seules saillies perceptibles dans ce dessin aux lignes strictement horizontales, c'est, avec quelques moulins à vent, parfois, en approchant des rivages, la multitude singulière de ces petites buttes rondes, répandues dans toute la Thrace antique, à Philippopoli comme ici et qui, d'après les dernières fouilles, sont des tumulus anciens ou même des nécropoles. Une nombreuse population a vécu dans ces parages avant Thistoire et ces quantités de taupinières marquent, pour quelques jours encore, la place où ses morts sommeillent..,
Avant tout, la Dobroudja est un pays de blés, un grenier fécond, dont toute la beauté est celle que sentait si bien l'âme d'un Virgile, et que nous méprisons trop aujourd'hui, pour chercher dans les montagnes une nature aux dislocations de clown, le plus souvent la tête en bas.
Une de nos étapes à travers ce grand plateau de la Dobroudja nous a conduits un soir dans une grande ferme, qui pourra nous servir de type pour faire connaître, et la forme de cette richesse terrienne, et cette aristocratie paysanne de grands propriétaires, analogue à celle qui peut exister chez nous dans le pays de Caux ou dans la Beauce.
Longtemps avant, on m'avait chanté merveille de ces millionnaires, chez lesquels nous allions loger: quatre frères qui, laissant entre eux la propriété indivise, ne tenaient pas moins, disait-on, de 3000 hectares en labours aveci2 000 moutons, 300 vaches, 150 bœufs,